cinqLes années passèrent, toutes semblables, ponctuées des tracas quotidiens et des petites joies de plus en plus rares à mesure que se multipliaient des difficultés financières que n’arrangeait pas vraiment la pension versée par M. Jourdan. Ce dernier continuait à mentir pour des choses sans importance, ce que ne comprenaient ni Édouard ni Émilienne, nourris d’une psychologie élémentaire où le bien s’oppose au mal, les deux expliquant seuls les attitudes des hommes.
Un jour qu’ils le croyaient absent et qu’ils étaient entrés sans frapper dans sa pièce, ils le surprirent les deux coudes appuyés sur la petite table, un gros livre ouvert devant lui. Il rougit, toussa fort, leur jeta un regard méchant.
— Excusez-nous, dit Émilienne, nous croyions que vous étiez sorti.
Édouard se rendit compte que sa femme aggravait encore leur cas. Il mentit :
— En fait non, il nous avait semblé entendre une plainte. Nous avons pensé que vous vous trouviez mal.
— Par exemple, dit Jourdan, je ne me trouve jamais mal. Quant à ce livre… Eh bien, eh bien, c’est un livre… Un livre que…
— Tout le monde a droit à ses secrets, dit Émilienne.
Monsieur Jourdan rougit davantage. Il attendit que les propriétaires sortent pour cacher le livre.
Thomas avait changé d’avis pour ce qui était de son métier. Grâce à son père, qui répétait à chaque lune que l’important, dans la vie, c’était de gagner son pain. Thomas prenait tout à la lettre. Le pain, c’était lui. Il était d’ailleurs de plus en plus apprécié par le boulanger qui l’employait mais récompensait mal cet ouvrier courageux. Thomas aurait voulu se faire quelques économies avant de se marier.
— Te marier, Thomas, mais avec qui ?
Thomas ne savait pas, mais cela lui semblait le destin normal.
— C’est vrai que maintenant, tu gagnes ton pain, avait conclu Édouard.
Désiré avait quitté l’école primaire pour le Collège communal, pas très éloigné de sa maison, où les maîtres étaient éblouis par son intelligence et son application. Nicolas, lui, avait 19 ans en ce printemps 1910. L’école abandonnée depuis pas mal d’années déjà, il passait d’un patron à l’autre, d’un travail à un autre, jamais satisfait, jamais heureux, justifiant par l’incompréhension de ceux qui l’engageaient une paresse qui n’avait d’égale que son arrogance.
Depuis quelques mois, il s’était acoquiné avec un gars de la petite ville, beaucoup plus âgé que lui, un nommé Baptiste, surtout connu pour sa sournoiserie et son penchant pour la boisson. Ce Baptiste était le fils d’une certaine Marguerite, dite Margot, sur laquelle les gens racontaient des histoires curieuses, mélange sans doute de ragots et de faits réels. Elle avait un autre fils, plus âgé que Baptiste, né dix mois après son mariage avec un simplet de Meix, ce qui n’aurait rien eu d’étonnant si, neuf mois plus tôt, le grand Victor Hugo n’était passé par l’auberge où elle était domestique et si une compagne de travail n’avait raconté ce qu’elle avait surpris, confiait-elle à qui voulait l’entendre, bien malgré elle. Rentrant d’une promenade au château de Latour, l’auteur des Misérables, aurait continué la balade dans les bras de Margot.
Vrai ou faux ? L’enfant n’avait jamais montré la moindre aptitude à aligner des vers ou à composer des histoires. Cependant, devenu adulte et la barbe poussant, il est vrai qu’un air de parenté avec le génie de Guernesey n’était pas à exclure. Marguerite avait-elle récidivé ses amours illustres ? Le deuxième fils ressemblait aussi peu que son frère au simplet de Meix. Cette fois, la rumeur locale prétendit que la femme n’aurait pas été insensible au charme du deuxième roi des Belges, souvent en flânerie amoureuse, disait-on, et incognito, dans son royaume. Chaque ville a les légendes qu’elle mérite.
Toujours est-il qu’Édouard et Émilienne, bien qu’attachés à la dynastie, voyaient d’un très mauvais œil que Nicolas s’acoquine avec un Baptiste qui ne lui enseignait qu’oisiveté et dissimulation. Ils auraient craint plus encore cette camaraderie s’ils avaient su ce qui s’était réellement passé cet après-midi de mai 1910.
Désiré à l’école, Thomas à la boulangerie, Édouard dans sa guérite ferroviaire, M. Jourdan en promenade dans les bois de Plein-Fays, Émilienne avait décidé qu’il était temps d’aller butter les quelques lignes de pommes de terre du jardin.
Édouard avait dit que rien ne pressait, les pousses étant encore bien jeunes, mais elle craignait qu’un orage ne vînt gâcher ce beau temps qu’on connaissait depuis quelques jours. On ne sait jamais de quoi demain sera bâti et ce qui est fait est fait. Elle avançait dans la vie en s’aidant de ces deux béquilles philosophiques.
La maison des Gavroy était donc vide pour quelques heures, ce que savaient non seulement Nicolas mais aussi son âme damnée de Baptiste. Qui avait eu l’idée du vol ? Certes, Nicolas avait parlé de M. Jourdan. Il savait que leur pensionnaire plaçait son argent dans un tiroir du vieux buffet. Mais personne ne pénétrait dans la pièce, sauf Émilienne, pour la mise en ordre quotidienne et le grand nettoyage hebdomadaire. Baptiste se moquait de Nicolas, qui respectait cette chambre comme une sorte de temple dont l’accès n’était réservé qu’aux initiés.
— Dis donc, tu es bête. Il est chez vous, ce gars. Chez vous, c’est chez toi, non ? Tu fais ce que tu veux.
— Mais je n’ai pas de raison d’aller dans sa chambre, Baptiste.
— Ah non ? Et son argent, ce n’est pas une raison, ça ? Alors, Baptiste avait souligné l’immoralité de Jourdan. Gagner tant d’argent à ne rien faire alors que les autres en gagnaient si peu à travailler. N’avoir ni femme ni enfants avec qui partager. Et même pas avec des gens qui l’accueillaient si bien, le logeaient, le nourrissaient, le respectaient.
— C’est une honte, Nico, crois-moi, une honte. Des gens comme ça, ça devrait pas exister. Des gens comme ça, ça mérite qu’on les aide à penser aux autres.
Il n’avait pas vraiment été difficile de convaincre Nicolas que voler le père Jourdan, loin d’être un acte blâmable, était une bonne action. Mais il fallait être prudent. Lui, Baptiste, ferait le guet sur le pont au-dessus du Ton. À Nicolas d’entrer vite et de s’emparer de cet argent sinon mal acquis du moins mal conservé.
Cependant, comme les deux amis descendaient la rue du Moulin, quatre heures sonnèrent au clocher de l’église.
— m***e, dit Nicolas, Désiré va rentrer de l’école.
On s’assit donc sur le seuil d’une porte pour voir venir. Et on vit venir, en effet, le gentil Désiré, qui surgit de la ruelle, cartable au dos, prit la clef dans le pot de géraniums, entra, sortit sans cartable, remit la clef dans le pot et descendit la rue.
— Le petit c*n, dit Nicolas, il est parti au jardin l****r les bottes de sa mère.
— Eh bien, parfait, Nico. C’est le moment. Vas-y. Je frappe au carreau s’il y a du danger.
— Oui, ils peuvent remonter du jardin d’un moment à l’autre.
Ils ne remontèrent pas du jardin mais à peine Nicolas était-il dans la maison que M. Jourdan apparut tout en haut de la rue. Les nuages noirs qui s’accumulaient dans le ciel l’avaient décidé à écourter sa promenade et à rentrer au plus tôt dans sa chambre.
Nicolas avait saisi l’argent. Il fallait faire vite. Pourquoi hésita-t-il dans le couloir ? Il avait le temps de filer, fortune faite. Pourtant, il préféra entrer dans la cuisine et glisser les billets dans un livre de son frère, sur l’étagère. Puis, afin de ne pas croiser Monsieur Jourdan, il sortit par une porte de la cave qui donnait dans la cour.
Les deux compères filèrent le long du Ton. Monsieur Jourdan prit la clef et se jeta dans son fauteuil, où tout de suite il s’endormit, éreinté par cette longue promenade sous un ciel menaçant.
Édouard rentra sale et noir. Thomas, blanc et épuisé. Émilienne, en sueur et heureuse de ses patates bien buttées. Désiré se battait avec un devoir de flamand. Le souper fut vite prêt : pommes de terre au lard et omelette. Monsieur Jourdan entra à la cuisine le visage décomposé.
— On m’a volé. On m’a tout volé. Je suis ruiné.
L’arrivée de Nicolas ne fit pas retomber la tension. Édouard ne voulait pas croire la chose possible. On était dans une maison honnête tout de même. Dans une maison honnête, on ne vole pas. Il fallait vérifier. Dans l’autre tiroir, peut-être ?
Monsieur Jourdan se fâcha, menaça d’appeler les gendarmes. On parlementa. On s’interrogea. L’argent était encore là à midi, du moins Monsieur Jourdan le prétendait-il. Émilienne était sortie en même temps que lui. Désiré avait mangé chez la cousine. Thomas, à la boulangerie. Nicolas était parti dès le matin.
— J’ai mangé sur le pouce à la ferme.
Il travaillait à Saint-Mard, en effet, depuis quelques semaines, et semblait heureux de ce nouvel emploi qui lui laissait beaucoup de liberté. Édouard n’avait pas quitté la gare de Virton-Saint-Mard. Personne n’était rentré à la maison. Seul Désiré, il l’avoua, était venu y déposer son cartable avant de rejoindre sa mère au jardin. Tous les regards se tournèrent donc vers le plus jeune, qui continua à nier.
Monsieur Jourdan accepta provisoirement de ne pas porter plainte. L’affaire se réglerait mieux en famille, il le concéda. Il attendrait donc que l’argent eût la bonne idée de revenir. On dormit mal, cette nuit-là, chez les Gavroy.
Le lendemain, quand Désiré prit sa grammaire latine, des billets en tombèrent, dont il ne put expliquer la présence à sa mère. Au souper, toute la famille était présente. Émilienne rendit solennellement l’argent à Monsieur Jourdan, qui dit de mémoire un texte de Montaigne sur l’honnêteté et jeta un regard mauvais à Désiré.
Une fois de plus, toute la famille Gavroy dormit mal, sauf Nicolas, qui dormit bien. L’orage tonna toute la nuit.