TRAVOR
— Quoi ?
La voix de Kaylee, retentie en écho à mon mécontentement. Elle bondit du lit et se place devant moi, les mains sur les hanches, probablement pour réclamer plus d'explications. Que dire de plus ? J'ai laissé le médecin sans réponse et je suis rentré aussitôt à la maison après avoir écouté le message qu'elle a laissé sur ma boite vocale. Après l'avoir serrer dans mes bras, soulagé de la voir en un morceau et bien portante, je lui ai demandé de s'asseoir et je lui ai raconté ma journée pour le moins invraisemblable.
— Tout ce que je te dis est vrai. Je suis allé dans cet hôpital en pensant te trouver toi, allongée et Dieu sait dans quel état.
— Elle ne se souvient de rien, d'autre ?
— Je n'ai pas pris la peine de demander, mais d'après le médecin, un neuropsychologue devra s'occuper d'elle sous peu, pour évaluer l'ampleur du problème. Ils n'auront un verdict clair, qu'après les résultats des examens qu'ils vont lui faire passer à nouveau.
— Ton ex a perdu la mémoire d'un coup et comme par hasard elle se souvient uniquement de toi ! Waouh! Ironise-t-elle, en marchant dans tous les sens comme une pestiférée pour se contenir.
Je ne sais ni quoi penser ni quoi dire, je me tiens la tête entre les mains en soupirant. La situation serait cocasse si je n'étais pas le malheureux pigeon.
— Tu as discuté avec elle ?
— Non, je l'ai juste aperçu le temps de me rendre compte que ce n'était pas toi en réalité.
— Si elle se souvient de votre mariage, c'est qu'elle se souvient forcément de ce qu'elle a fait. Elle pourra comprendre que tu veuilles rester à l'écart de...
— En fait non. Si, pour elle nous sommes toujours mariés c'est qu'elle a peut-être oublié l'existence de notre fi...de Géniphère. Corrigé-je, presque avec regrets.
— Comme c'est pratique !
Elle se laisse tomber sur le lit, et éclate en sanglot. Je me précipite vers elle pour la prendre dans mes bras. Bonté divine, je me trouve dans une situation que je n'aurai jamais imaginée malgré mon imagination débordante.
— Kaylee, son accident ne change rien à notre vie. Rien. Insisté-je avec certitude, en lui prenant les mains.
Elle retire doucement ses mains et se pend à mon coup en reniflant.
— David est mort. M'annonce-t-elle avec lassitude. Passant brusquement du coq à l’âne.
De la sorcière au diable plutôt. Me souffle mon inconscient.
— Mort...Mort ? Mais comment ? Bégayé-je incrédule et encore sonné par la nouvelle.
— Il s'est tailladé les poignets. J'ai découvert son corps à mon arrivée, et je me suis évanouie. C'est pourquoi j'étais injoignable.
— Incroyable. Pourquoi a-t-il fait ça ? N’était-il pas en train de guérir ?
— D'après le médecin, c'est assez compliqué, mais prévisible.
— Comment as-tu vécu ça ? J'aurai dû être avec toi. Pardonne-moi ma chérie.
— Tu ne pouvais pas savoir. Et puis tu étais confronté à un problème tout aussi complexe. Toi au moins tu n’es pas tombé dans les vapes. Termine-t-elle tristement.
— C'est fini maintenant, tu ne dois plus craindre qu'il nous fasse du mal.
— C'est horrible, mais soyons réaliste, je suis assez soulagée. Enfin je l'étais jusqu'à ce que tu m'apprennes pour Sonia. Que vas-tu faire ?
— Je ne peux quand même pas la laisser mourir, sous prétexte qu'elle a laissé mourir le bébé. Finis-je par marmonner, contrit.
— De plus si elle a réellement perdu la mémoire, tu es son seul espoir pour reprendre pied avec la réalité. Tu pourras contacter sa famille ?
— J'ai perdu tout contact avec eux. Une seule personne peut avoir de leur nouvelles.
— Qui ?
— Ma mère. Réponds-je lourdement, en la serrant plus fort contre moi.
— Oh !
— Je vais l'appeler demain. Je n'ai pas le choix de toute façon.
— Je voudrais t'accompagner demain à l'hôpital, si tu y vas. C'est possible ?
— Kaylee il vaut mieux éviter que tu...
— Ensemble. Tu te rappelles ? On affronte tout ensemble, plus de cachotteries. De plus ce n'était pas une doléance.
Je la tiens par les épaules, et joint mon front au sien. Prenant une inspiration, je hoche la tête et nous scellons nos lèvres en un long b****r, qui me laisse hors d'haleine.
— J'ai eu si peur quand j'ai cru qu'il était arrivé quelque chose, à toi et au bébé. Murmuré-je fébrilement, contre ses lèvres
— Je suis désolée de t'avoir causé une telle frayeur.
— Je ne suis pas prêt à revivre une situation pareille.
— Perdre un enfant ?
— Oui, mais si je te perdais je ne m'en remettrai pas. Tu es tout ce que j'ai toujours recherché inconsciemment. Tu m'as équilibré et rendu à moi même. Pour rien au monde je ne voudrais me réveiller sans toi à mes côtés.
Ses lèvres s'étirent en un sourire qui creuse immédiatement ses fossettes.
— Je t'aime.
— Chaque jour je t'aime un peu plus.
— Même quand je serai énorme ?
— Encore plus quand tu seras énorme.
— J'ai faim. Chuchote-t-elle en se mordant la lèvre inférieure.
— Tu veux que je t'apporte quelque chose ?
— Non, j'ai tout ce que je veux sous mes yeux. Minaude-t-elle, en me dévorant amoureusement des yeux.
Je feins l'incompréhension en arquant les sourcils.
— Tu es sur que tu n'as pas envie de chocolat ? Glissé-je habilement pour la taquiner.
— Maintenant que tu en parles, je veux t'enduire entièrement de chocolat. Imagine un peu, mon mari au corps de rêve, avec des fesses si sexy, totalement recouvert de chocolat. Uhmm ! Un pur délice pour mes yeux, et un régal pour mes lèvres et ma langue. Achève-t-elle, d'une voix légèrement basse, la moue aguicheuse, me reluquant en battant des cils.
Je déglutis, en repensant à ces nuits de folies que nous avons eues dernièrement. Elle a déjà tout compris à l'art de me séduire et dispose de moi quand l'envie lui en vient. D'ailleurs, pour l'avoir vécu, je sais que les femmes deviennent très friandes de sexe, au moment de la grossesse. Je ne vais pas m'en plaindre, car je compte en profiter au maximum avant la naissance du bébé.
Dès qu'il naîtra, nos nuits ne seront plus blanches à cause de notre plaisir, mais à cause de son insomnie à lui.
— Coquine ! Viens là.
Je m'allonge sur lit, l'entrainant avec moi. Son rire délicat résonne dans la chambre et au creux de mes oreilles. Mon cœur se serre d'appréhension. Elle passe rapidement du rire aux larmes et vice versa. J'espère toujours pouvoir la faire rire, mais j'espère surtout que l'apparition subite de Sonia ne lui fera pas de mal. Elle frissonne entre mes bras, et s'agrippe à ma main.
— N'y pense plus. Tu es avec moi maintenant. En sécurité.
— C'était affreux. Quand je ferme les yeux, je le revois étendu, il y avait tellement de sang...
— Nous avons tous les deux vécu une journée mouvementée. L'important c'est qu'on soit ici, ensembles. Je te promets que rien ne changera.
— Et Sonia ?
— Quoi Sonia ?
— Elle est de retour. La voir a dû te rappeler votre passé commun. Tu l'aimais, vous avez vécu des choses...
— Sonia est mon passé. Un passé très douloureux d'ailleurs. Toi Kaylee, tu es mon présent et mon futur. Aller, il faut que tu te reposes maintenant. Tu es passée par toutes sortes d'émotions aujourd'hui.
Elle ferme docilement les yeux, et quelques minutes après, sa respiration devient régulière. Je caresse sa chevelure rousse, extrêmement fou de joie et à deux doigts de verser des larmes. Aujourd'hui, j'ai cru la perdre, elle et notre enfant. Elle a rapidement pris une telle importance dans ma vie que s'en est presque flippant. En y repensant, si elle avait perdu le bébé, j'aurai souffert, certes mais pas autant que, si je l'avais perdu elle.
Je ne sais pas ce que me réserve le destin, mais je suis certain que mon bonheur c'est elle.
Le lendemain
— Je ne pensais pas vous revoir monsieur McCoy. Avoue le médecin traitant de Sonia, en retirant ses verres, dès que j'entre dans son bureau.
— Moi non plus. Fais-je placidement.
Il ne cache pas sa surprise quand il voit entrer à ma suite, Kaylee.
— Je vous présente ma femme.
— Enchanté, madame McCoy. Je suis le Docteur Dubois. Asseyez-vous. Votre mari a dû vous raconter le fâcheux accident de son ex-femme.
— Oui, nous sommes là aujourd'hui pour en savoir plus.
— C'est tout à votre honneur.
— Elle ne se souvient plus de rien ? De rien du tout ? Commence Kaylee.
— Elle se souvient de son passé de son enfance, de sa vie mais, pas des cinq années qui viennent de s'écouler. Parce que visiblement elle pense toujours être l'épouse de votre mari. Alors qu'en réalité, ils ont divorcé.
Bien joué le doc quelle conclusion sensée ! Dire que je commençais à ne pas l’aimer.
— J'ai parlé avec elle hier après votre départ monsieur McCoy. Elle est tourmentée et ne comprends pas votre absence. Le mieux serait que vous lui expliquiez-vous même la situation, car elle ne me croit pas.
Kaylee, m'observe en retenant son souffle.
— C'est d'accord. Je le ferai.
— C'est bien. Par contre j'ai une mauvaise nouvelle. Les dernières analyses ont confirmé mes doutes.
— Que voulez-vous dire exactement ? Questionné-je à brûle pourpoint
— Votre ex-femme présente un cas de traumatisme cranio-cérébral du troisième degré. Ce qui veut dire que son cerveau est comprimé suite aux saignements cérébraux. Il en résulte une lésion avec un gonflement du cerveau et une augmentation de la pression cérébrale. C'est ce qui a causé sa longue perte de connaissance.
— Quelle est la solution dans ce cas ?
Demande à son tour Kaylee.
— Avec mon confrère neuropsychologue, nous avons convenu qu'il fallait l'opérer le plus tôt possible. L'opération va consister à ouvrir partiellement, la calotte crânienne pour réparer la cause de l'augmentation cérébrale. Dans le cas précis il s'agit d'un hématome.
— Cette opération, réglera définitivement le problème ?
— Si nous n'arrivons pas à réduire la pression cérébrale, nous allons devoir pratiquer une nouvelle ouverture, cette fois ci une craniotomie. Il faudra prélever une partie du crâne, pour faire plus de place au cerveau afin de réduire la pression. Mais je crois qu'elle ira mieux après la première ouverture, même si c'est assez surprenant qu'une jeune femme comme elle, en soit pour un premier accident grave, directement au troisième degré.
Absorbé par la discussion entre Kaylee et le médecin, je ne percute pas tout de suite, à la remarque du docteur Dubois.
— Un premier accident ? Travor, explique au médecin qu'elle a déjà fait un accident.
Le médecin, fronce les sourcils et s'intéresse vivement à moi.
— Est-ce vrai ?
— Effectivement, c'est déjà arrivé. Cet justement après cet accident que nous avons divorcé.
— Vous êtes en train de me dire, qu'elle a déjà subi un traumatisme crânien ?
— À vrai dire, je ne sais pas si elle a subi un traumatisme crânien. Je suis parti de l'hôpital, après la mort de ma fille.
— Parti ? Sans savoir exactement quelles séquelles lui a causé cet accident ? M'interroge le médecin, en dardant sur moi un regard accusateur.
— Ne me juger pas sans savoir, j'étais anéanti par la mort de ma fille. Et je n'avais aucune envie de la voir elle, alors qu'elle aurait pu sauver ma fille en m'avouant tout simplement qui était son véritable père !
Hurlé-je, en me levant de mon siège, irrité par l'attitude du médecin. Bon sang ! Comment pouvais-je savoir ? Tout ce qui m'importait c'était la survie de ma fille !
— Travor je t'en prie.
Le regard, rempli d'incompréhension du médecin, et la moue réprobatrice de Kaylee finissent de m'achever. La minute d'après, je sors en claquant la porte du bureau. J'ai besoin de prendre de l'air. J'ai besoin de souffler. Tout me rappelle cette période difficile.
Aurais-je eu tort de l'abandonner à cette époque ? Mais Qu'aurais-je dû faire ?
— Travor, revient s'il te plaît. Il faut que nous comprenions ce qu'elle a. C'est le seul moyen de l'aider.
— J'ai l'impression de me replonger dans...
— Je sais. Mais le médecin a besoin de tous les détails, pour savoir exactement ce qui a provoqué sa perte de mémoire.
J'acquiesce, et nous retournons dans le bureau.
— Je m'excuse de vous avoir jugé sans comprendre. Je ne doute pas d'après ce que vous venez de dire que cette période a été vraiment difficile pour vous. S'empresse de me dire le médecin.
— Vous ne pouviez pas savoir.
— L'information que vous venez de me donner sera déterminante dans l'établissement de mon diagnostic. Pour le moment je crois qu'elle justifie un bon nombre de choses. Mais pour en être sûr il va falloir que vous discutiez avec elle.
— Expliquez-vous.
— Je crois qu'elle se souvient de tout, mis à part tout ce qui a suivi cet accident. Je n'en suis pas certain, mais je serai fixé après en avoir discuté avec mon confrère. Votre ex-femme, fait un blocage psychologique.
— Ça veut dire que sa perte de mémoire est volontaire ?
— Non. Ça veut dire, qu'elle réprime inconsciemment tout ce qui lui rappelle cette période de sa vie. Vous avez dit avoir perdu une fille suite à cet accident n'est-ce pas ?
— Oui. C'était elle qui conduisait, le jour de ce fameux accident.
— Justement. Ce nouveau choc, a une répercussion sur sa mémoire. Et vous devrez savoir en parlant avec elle, si elle a des souvenirs de l'accident d'il y a plus de cinq ans.
— Et si ce n'est pas le cas ?
— Tout s'expliquera alors.
— Vous pensez qu'elle retrouvera la mémoire ?
— Oui. Après l'opération, tout rentrera progressivement dans l'ordre.
— Quand pourrez-vous l'opérer ?
— Dans quelques heures si nous avons l'accord d'un membre de sa famille. Mais puisque vous êtes son seul proche...
— Il le fera. Il va signer.
Dans ces quelques mots, je peux sentir la force et détermination de Kaylee, et ma propre faiblesse.
Suis-je prêt à m'engager sur ce chemin ? Mais en même temps ai-je le choix ?
— Votre attitude est fort louable madame McCoy. La félicite le vielle homme, avant de reporter son attention sur moi.
— Vous voulez que je vous conduise à sa chambre ?
J'accepte en silence. Kaylee, me presse le bras, en signe de réconfort. Comment fait-elle pour être si généreuse ?
— À votre retour, les papiers qui requièrent votre signature seront prêts, et nous pourrons l'opérer. Vous avez cherché à voir sa mère ?
— Sa mère est morte il y a deux mois.
Je soupire, en repensant à la conversation assez laconique que j'ai eue avec ma mère ce matin, à ce propos. C'est en apprenant cela, que j'ai décidé de venir à l'hôpital.
— Elle est donc seule au monde. Commente tristement le médecin, qui à première vue, semble l'avoir pris en affection.
Nous Marchons en silence dans les couloirs froids, et impersonnels de l'hôpital jusqu'à la chambre de Sonia. Kaylee me serre dans ses bras, comme si j'allais au-devant d'une guillotine.
Un condamné dans le couloir de la mort.
Je souris à cette évocation sordide. Après un hochement de tête appuyé, le docteur m'ouvre la porte et me fait signe d'y entrer. Je prends une grande inspiration avant de faire le pas fatidique.
Un grand saut dans le passé.
— Travor ! Mon amour tu es là, tu es enfin venu me voir !
Clame vivement Sonia, en se redressant dans son lit. J'entends le bruit de la porte se refermer derrière moi. Ça y est. Je vais lui reparler après toutes ses années.
— Travor ?
— Sonia. Fais-je en avançant vers le lit.
— Tu m'as tellement manqué. Chéri, tu m'as manqué. Où est Gény ? Je me suis réveillée dans cet hôpital, toute seule.
— Gé...ny ? Bredouillé-je, perdant totalement pied avec la réalité.
— Oui, Géniphère. Notre fille Travor, et cet idiot de médecin qui me dit que j'ai perdu la mémoire.
— Gé...ny ? Tu me parles de Gény ?
— Mais pourquoi fais-tu cette tête ? Bien sûr que je te parle de Gény puisque je te demande des nouvelles d'elle. Où est-elle ? S'insurge-t-elle, en rejetant les draps.
— Où elle est ? Tu me demandes où est ce qu'elle est ?
Je souffle bruyamment en essayant de reprendre mon calme. Elle n'est même pas fichue de se rappeler de ce qu'elle a fait ? Je serre les poings en me sermonnant intérieurement.
— Que lui est-il arrivé ? Où est notre fille ?
— Notre fille ? Tu as intérêt à avoir vraiment perdu la mémoire car si tu fais exprès de me demander où elle est, c'est très mesquin ! Même venant de toi !
Elle pose ses pieds à terre et se tient faiblement debout, l'expression accablée. Elle s'approche de moi à petit pas, visiblement préoccupée par ma réaction.
— Je ne comprends pas. Je ne...
Elle triture le rebord des manches de sa blouse d'hôpital, et pose sur moi son regard bleu et innocent qui me faisait autrefois chavirer le cœur.
— Travor, explique-moi s'il te plaît. Je ne comprends rien... Je... Il lui est arrivé quelque chose dans cet accident ? Dis le moi, parle !
Je l'observe sans savoir que penser. Est-elle sincère ? Le sort de sa fille l'inquiétait vraiment ? Pourtant elle n'a pas voulu dire qui était le père. Elle est restée muette et son silence à tuer Gény ! Soudain, la rage longtemps contenu, la colère, la déception, la frustration tous ces sentiments qui m'ont rongé dans le passé refont surface et m'empêchent de raisonner clairement.
Je l'attrape par les épaules, la secouant de toutes mes forces.
— Tu veux savoir ce qu'il lui est arrivé ? Tu veux le savoir ?
Vociféré-je, sans aucune attention pour elle. La peur se lit dans son visage.
— Travor... Je..
— Je vais te le dire ! Tu as tué Gény ! Tu l'as tué par ton égoïsme ! Tu as préféré ne pas me dire qui était son père pour te protéger, au détriment de la vie de ta propre fille. De ton sang Sonia ! Tu m'as trahi ! Tu nous as trahi tous les deux !
— Tu me fais mal Travor ! Me supplie-t-elle en tentant de se dégager de mon étreinte de fer.
— Tu me répugnes Sonia ! Tout ce que tu es, ton être, tout de toi me répugne ! Et ton nouvel accident est survenu parce qu'il existe une justice divine ! Et ne crois pas que tu vas t'en tirer avec une perte de mémoire ! Non tu devras vivre avec cette douleur, ce vide, sa mort sur ta conscience !
— Ce n'est pas vrai Travor, c'est faux ma fille n'est pas morte, tu mens ! Pleurniche-t-elle, le visage dégoulinant de larmes.
Le bonnet qui retient ses cheveux tombe sous l'effet des secousses et ses longs cheveux bruns au reflet auburn se répandent en cascade sur sa poitrine.
— Si ! Tu l'as fait et sans regret !
Je la laisse brusquement et elle s'effondre au sol. La porte s'ouvre à la volée et le médecin se précipite pour la relever.
— Qu'avez-vous fait ? Je vous avais pourtant dit qu'elle était vulnérable ! Quel est votre but ? L'anéantir moralement ? Me hurle-t-il sur un ton de reproche évident, en s'affairant autour de la masse sanglotante que forme Sonia à ses pieds.
— C'est au-dessus de mes forces ! Je ne peux pas faire semblant. Elle a peut-être tout oublié mais ce n'est pas mon cas ! Je pars d'ici, où est ma femme ?
Il me rejoint au seuil de la pièce en secouant la tête.
— Vous voulez la tuer en l'abandonnant comme elle l'a fait pour votre fille ?
— Quoi ?
— Vous savez que votre inaction lui sera fatale et pourtant vous êtes décidé à ne pas lever le petit doigt pour l'aider ?
Et dire que je commençais à le trouver futé ce docteur.
— Ne parlez pas de ce que vous ne comprenez pas docteur ! Vous ne savez rien de ma vie !
— Il a raison Travor.
La voix calme, de Kaylee me cloue sur place. Je pivote vers la porte, tremblant de colère. Pas Kaylee ! Non, je n'ai pas besoin qu'elle me juge !
— Tu lui reproches sa lâcheté alors qu'aujourd'hui tu es en train de faire exactement ce qu'elle a fait dans le passé. Tu ne penses qu'à toi.
— Je ne... Quoi ?
Je n'en reviens pas. C'est ce qu'elle pense réellement ? Personne ne me comprend pas même Kaylee. Comment je suis sensé faire semblant avec la femme qui a détruit mes rêves ?
— Travor, pour Gény. Pour ta fille, je t'en conjure. Aide-la. Tu dois sauver Sonia, en mémoire de ta fille.
Je serre les poings une nouvelle fois, prêt à détruire un objet, n'importe quoi afin de faire passer ma rage. Les gestes du docteur pour la relever attirent mon attention. Je reviens à Kaylee qui semble espérer que je fasse le bon choix.
Le fait est que j'ai déjà fait mon choix. Ma décision est prise.
— Non.
— Qu... Quoi ?
— C'est non Kaylee. Je ne vais pas l'aider. Tu as raison. Je me comporte comme elle, et je le ferai jusqu'au bout.
Je sors de la pièce, en prenant le soin de ne pas bousculer Kaylee. Mais peu importe, tout ce que je veux c'est être seul. Je suis assailli par ces souvenirs qui ont fait de moi l'homme que je suis devenu.
Moi en train de supplier Sonia, d'aider notre fille, moi tenant son petit poignet pendant qu'elle expire une dernière fois. Moi me jurant de faire payer sa mère.
Ma décision est prise. Je n'aiderai pas Sonia.