Une décision malgré lui

2935 Mots
Kaylee — Travor ! Reviens ! Ce n'est pas vrai ! Il faut que je réfléchisse intelligemment. Il est blessé, son cœur est à vif, mais il faut qu'il prenne la bonne décision. J'y suis peut être allée trop fort en le traitant de lâche. Évidemment que oui. Renchérit ma conscience. Que dois-je faire ? La situation ne me plaît pas non plus. Au contraire ! À sa place je ne sais même pas ce que j'aurai fait. Si il y a quelques mois, on me demandait d'apporter mon aide à David, Qu'aurais-je fait ? Tu aurais réagis de la même manière. Ça serait uniquement une décision guidée par la rancœur, dépourvue d'objectivité. Mais en même temps une décision tout à fait justifiée pour moi, puisqu'il a provoqué la mort de mon père. Il faut que je me mette à la place de Travor afin de l'aider. Il n'a pas besoin de Kaylee la femme à la langue bien pendue, il a besoin de moi en tant qu'épouse compréhensive. Comment m'y prendre ? Comment lui faire comprendre qu'il ne doit pas l'abandonner, sans pour autant heurter sa sensibilité ? Notre relation n'est qu'à son début, j'ai encore besoin de temps pour prévoir certaines de ses réactions. Mon attention dérive sur cette Sonia totalement inconsolable que le docteur Dubois essaie de calmer. Son intérêt évident pour elle me surprend et me fait également plaisir. Au moins, elle n'est pas totalement seule. Je ne sais même pas quoi penser de la situation. Cette femme ne mérite pas que je m'inquiète pour elle. Ce qu'elle a fait est absolument impardonnable. C'est Travor qui m'inquiète, j'ai peur qu'il se reproche plus tard son indifférence. Je sais que contrairement à ce qu'il veut faire croire c'est un homme profondément sensible à la douleur d'autrui. Le problème c'est que là, il se laisse aveugler par sa propre douleur et à juste titre. — Il faut que nous essayions de faire revenir votre époux à la raison. Me lance le docteur, par-dessus la tête de sa protégée. —  Je vous promets de revenir avec lui. — Je peux vous faire confiance ? — Oui.  Je crois. — Qui êtes-vous ? Me demande entre deux sanglots, Sonia à présent allongée dans son lit. — La femme de Travor. Débité-je de but en blanc. — La... Quoi ? Mais qu'est-ce que vous avez tous à me dire ces bêtises ?  La femme de Travor ? Et puis quoi encore ? Je suis sa femme. Elle n'a pas perdu sa verve malgré la situation. — Je suis désolée, mais c'est la vérité. Travor est mon mari. C'est assez gênant d'avoir à dire à une femme qui se croit être la femme d'un homme, qu'elle se trompe sur toute la ligne. — Mais c'est... Alors c'est vrai ? J'ai tué Gény ? C'est pourquoi il m'a quitté ? Fait-elle d'une voix pitoyable. Je baisse la tête vers le sol, incapable de lui répondre. — J'ai tué ma propre fille c'est ça ? Oh mon Dieu quelle sorte de monstre suis-je ? Elle se couvre la bouche, l'expression horrifiée, en essayant de retenir des larmes qui contre toute attente inondent son visage. — Madame je crois qu'il vaudrait mieux la laisser... Commence doucement le docteur. — Répondez-moi, je vous en prie ! Je  veux savoir. Crie-t-elle avec désespoir, en se cramponnant à un pan de la blouse du médecin. Ce dernier, reste silencieux en fuyant son regard. — Je ne... Je ne me souviens de rien. À part de notre vie à deux...je sens que quelque chose m'échappe mais je n'arrive pas à m'en rappeler. Aidez-moi s'il vous plaît. Dites-moi ce que j'ai je vous en prie. — Une amnésie rétrograde. Finit par répondre péniblement le docteur. — J'ai oublié une partie de ma vie ? Une partie dans laquelle j'ai tué ma propre fille. C'est pourquoi Travor me déteste. Elle s'exprime avec désolation, et amertume. J'ai l'impression qu'elle tente d'intégrer une à une les informations. — Un calendrier !  Donnez-moi un calendrier !  Le médecin s'exécute. Elle prend ce qu'il lui tend, la main tremblante. Sa respiration s'accélère, et sa mine s'assombrit au fur et à mesure. — Non, non, non ! Le calendrier en carton vient s'échouer à quelques mètres de moi. Elle commence à accepter la situation. —  Vous vous souvenez de l'accident ? — Non. Non... Je me souviens juste de m'être réveillée ici, et de... Ma vie avec  Travor... Gémit-elle, faiblement. — Je suis désolée. — Nous sommes séparés depuis combien de temps ? — Cinq ans, je crois. — Cinq ans ? J'ai oublié cinq années de ma vie ? Se plaint-elle de plus en plus choquée. — Il faut vous reposer. — J'ai perdu la mémoire. Ce n'est pas un canular inh ? Sa moue désespérée me supplie, de lui donner la réponse qu'elle espère. Je secoue négativement la tête et elle s'effondre encore une fois. J'ai de la peine pour elle. Je sais que je ne devrais pas mais c'est plus fort que moi. J'éprouve de la compassion pour elle, ainsi que de la pitié. Être confrontée ainsi à un acte répréhensible de son passé sans en avoir soi-même aucun souvenir...ça doit être totalement déstabilisant. La pauvre. La pièce est plongée dans un profond silence, troublé par ses sanglots.  Soudain je remarque deux gouttes de sang, perlées sous son nez. Oh mon Dieu ! — Docteur Dubois elle saigne du nez ! M'écrié-je affolée. Il se précipite à son chevet, alors que ses yeux à elle deviennent vitreux et quelques secondes après elle perd connaissance. L'écoulement de sang devient abondant, et je panique. Le docteur Dubois, sonne les infirmières qui accourent dans la chambre. Je suis rapidement éjectée de la chambre, et je tourne en rond dans le couloir. Elle va mourir. Elle va mourir !  Que dois-je faire ?  Je suis perdue !  J'appelle Travor, qui bien évidemment ne décroche pas mes appels. Que faire ? Le docteur apparaît enfin pour me donner des nouvelles. — Je vais faire mon possible pour contenir le saignement cérébral. Mais si votre mari, ne revient pas dans la demi-heure prochaine, je ne pourrai plus rien pour elle. — Je peux donner mon autorisation,  à sa place ? — Non ce n'est pas possible. — Réfléchissez, je vous en prie docteur. Je suis sa femme, on va dire que c'est une dérogation ? — Les principes de l'hôpital sont clairs. Mais je peux faire une exception, je vais faire préparer la salle d'opération et la patiente, en attendant le retour de votre mari. C'est tout ce que je peux faire pour elle. Croyez bien que j'en suis désolé. L'instant d'après, je sors de l'hôpital en courant à la recherche de Travor. Où est-il ? Mais surtout comment vais-je réussir à le convaincre ? Le parking ! La voiture est toujours là alléluia ! — Tu m'as appelé ? Entends-je lentement derrière moi. Oh Dieu merci ! Il est bien là. Je pivote vers lui, soulagée et préoccupée à la fois. La vie de Sonia ne tient qu'à un fil. — Travor, mon amour. Pardonne-moi s'il le plaît. — Te pardonner ? Quoi ? Son expression est fermée, il ne laisse transparaître aucune émotion. Ça commence mal. Très mal ! Comment puis-je savoir ce qu'il pense s'il se ferme à moi ? Pour cela tu n'as qu'à t'en prendre à toi même ! La remarque ironique, quoi que véridique de ma conscience, me coupe littéralement l'herbe sous les pieds. Je me mords les lèvres par nervosité en tripotant mon sac. Je dois bien réfléchir à la portée de chacune de mes paroles. La vie de Sonia dépend de ce que je vais lui dire. Je prends une inspiration, pour mettre mes idées au clair. Il faut que je la joue fine. S'il ne mord pas à l'hameçon c'est fini pour elle. — Pardonne moi de t'avoir jugé. Je n'aurai pas dû. — Tu avais raison. Sur toute la ligne. — D'accord. — D'accord ? — Euh oui... D'accord. Je suis contente que tu admettes que j'ai raison. Allons, rentrons à la maison maintenant. Balancé-je d'un air vaguement désintéressé. Je croise les doigts en espérant qu'il fasse ce que je prévois. — C'est tout ? On rentre ? Je pensais que tu m'appelais pour me supplier de reconsidérer ma décision. Fait-il ahuri. — Je t'appelais pour savoir où tu étais Travor. Pas pour te supplier. — Alors, tu es d'accord avec mon choix. — Exactement. Je te soutiens quoi que tu décides. On forme une équipe tu te rappelles ? — Oui. Se hasarde-t-il, encore confus. — J'ai besoin d'une glace au chocolat. Que me proposes-tu ? — Des Ben&Jerry's, Ça t'irait ? — Absolument ! Je fais demi-tour pour rejoindre la voiture, mais il m'en empêche. — Kaylee, je ne comprends pas ta réaction... Ou plutôt ton absence de réaction, c'est inhabituel de ta part. — Travor, qu'est-ce que tu ne comprends pas ? Je n'ai aucun avantage à ce que ton ex revienne dans nos vies. Aucun. Au départ j'étais remontée tu te souviens ? Il hoche frénétiquement la tête, en me suivant attentivement. Très bien, j'ai son attention. — Voilà, au cours de notre discussion avec le docteur Dubois, j'ai eu l'impression de me comporter en égoïste. De ne penser qu'à moi dans cette histoire, en étant contre et en voyant dans sa subite perte de mémoire, une théorie du complot. C'était facile pour moi de croire à un mensonge de sa part, afin de t'empêcher de t'approcher à nouveau d'elle. — Et ? — Et, j'ai pensé à toi. Je me suis dit que tu devais l'aider. Que ne pas le faire, pèserait tôt ou tard sur ta conscience, et que tu te le reprocherais toute ta vie. Mais là encore je me suis trompée. — Comment ? Je ne te suis plus là. Je marche vers lui, afin de poser ma paume de main sur son torse. — J'ai fait fausse route car, depuis le début je pensais à ta place. J'ai pensé pour toi sans t'écouter, sans chercher à savoir ce que toi, tu ressentais intérieurement. Je n'ai pas voulu savoir comment tu prends la situation, comment tu l'appréhendes. Il détourne la tête, réprimant un soupir. — Kaylee c'est... — Chutttt ! Maintenant je sais. Je sais que tu veux qu'elle paye pour ce qu'elle a fait à ta petite fille. Même si pour ça elle doit trépasser. Tu ne lui a jamais pardonné n'est-ce pas ? Tu ne t'es jamais pardonné ton impuissance dans le temps. — Elle est morte sous mes yeux Kaylee, sous mes yeux et je tenais sa minuscule main. Si j'avais su que sa mère me trompait beaucoup plus tôt, peut être que j'aurai réussi à convaincre son véritable père de m'aider, j'aurai pu... Mais je n'ai rien pu faire parce que j'étais aveuglé par l'amour, par les sentiments que j'avais pour Sonia. Je pensais qu'elle m'aimait, qu'elle était heureuse avec moi... Jamais je ne me serai douté que... Une larme solitaire, glisse le long de son visage, et s'écrase sur mon poignet. Je fais remonter toute sa souffrance. Je me déteste pour ce que je suis en train de faire mais c'est la seule solution pour aider Sonia et, pour l'aider lui-même. — Qu'elle t'aurait trahi de la sorte ? — Qu'elle nous aurait trahis, Gény et moi.  Elle a détruit tout ce que l'amour représentait à mes yeux. Elle s'est chargée de briser toute la confiance que j'avais en elle et en moi-même. Je ne me suis fié à mon intuition, je pensais la rendre heureuse mais c'était faux ! Tu comprends pourquoi, j'ai décidé de fuir les relations sentimentales ? Tu comprends pourquoi je ne pouvais plus avoir confiance en personne ? Je hoche la tête, en signe de compréhension, le laissant continuer. — Le seul qui me comprenait, c'était Jared. Durant ces cinq ans, j'ai menti à tout le monde sur les réelles circonstances de sa mort. J'ai porté un masque, fait mon deuil, domptant mon envie permanente de la retrouver et d'en finir avec elle de mes propres mains. — Et aujourd'hui, cette opportunité t'est offerte sur un plateau d'argent. — Je ne... Je n'espère pas que tu comprennes mon choix. Mais je veux que tu me soutiennes. Que tu ne me laisses pas tomber. — Je suis là. Je te promets de ne plus te juger, je n'ai pas ce pouvoir. Tu aimais ta fille et elle t'aimait. Réponds à une question s'il te plaît et ensuite on part d'ici. — Laquelle ? — Que penserait Gény si elle pouvait voir ce que son père fait actuellement ? Tu crois qu'elle serait ravie de voir que sa mère paie enfin, où crois-tu qu'elle se lamenterait de voir ce que son père est en train de faire en son nom ? — Tu avais dit que tu ne me jugerais plus !  S'énerve-t-il en s'éloignant. — N'élude pas ma question. Réponds-moi Travor. Il ne s'agit pas de Sonia mais de toi. Tu étais un père merveilleux et tu le seras encore. Gény ne voudrait pas que son papa devienne comme la femme qui l'a laissé mourir. Elle voudrait garder intact l'image de son papa, de l'homme aimant que tu étais et que tu demeures. On ne change pas Travor, on s'adapte aux situations en mettant un masque selon nos convenances.  — Je ne veux pas être comme elle. Je veux juste ne plus entendre parler d'elle. — Si tu donnes ton accord pour cette opération, tu la sauveras, et tu pourras lui poser les questions qui te tiennent tant à cœur quand elle aura retrouvé la mémoire. Sinon, elle mourra emportant avec elle la vérité, et toi tu ne pourras jamais véritablement faire ton deuil. Parce que c'est ce que tu veux n'est-ce pas ? Un profond silence s'en suit. Il baisse la tête, se passe la main dans les cheveux, enlève son manteau et revient finalement vers moi, totalement transfiguré. J'ai réussi ! Il capitule, j'ai réussi ! Si tu ne veux pas tout foutre en l'air tu ferais mieux de te taire. J'enregistre mentalement le conseil de ma conscience en me pinçant les lèvres. J'attends comme si c'était un verdict crucial, je suis pendue à ses lèvres, qui décidément à s'ouvrir. Il me considère en silence et se décide enfin à parler : — Je te déteste Kaylee Davenport McCoy. Je te déteste, mais je remercie nos pères de t'avoir mis sur mon chemin. Je te déteste car tu as réussi à me mettre en face de mes pires démons. Je me jette à son cou en pleure, il a compris ! Il a compris. Il me serre contre lui, et je lui chuchote, partagée entre le soulagement, la fatigue, la peur, et la joie : — Je t'aime aussi. Tu es l'homme le plus insupportable que je connaisse et je suis fière d'être ta femme car tu es raisonnable. Il rigole, et me soulève de terre. — Merci ma chérie. — Viens, le médecin a sûrement déjà fini de préparer la salle d'opération. Tu as des documents à signer ! Dis-je en l'entrainant vers la sortie du parking. — Je suppose que tu avais prévu ton coup depuis le début ? — Non. J'y suis allée à l'instinct. — Et si ça n'avait pas marché ? — Je n'en ai pas douté une seconde. Je savais que tu ferais le bon choix. — Pourquoi ? —  Parce que tu es un homme juste. Insupportable, arrogant et macho peut être... Mais juste, comme ton père. Les chats ne font pas des chiens dit-on.  Je suis sûr qu'il serait fier de toi. — Le tien aussi. Nous nous contemplons, les yeux scintillant de larmes. C'est si triste, que lui et moi nous ayons perdu confiance à cause de l'amour. Mais je suis certaine qu'ensemble, grâce à ce qui nous lie, nous arriverons à supprimer croûte après croûte, toutes ces blessures qui nous compriment le cœur. — Et sinon, ma méthode était infaillible, j'ai appris auprès d'un professionnel. Mon psychologue ! — Tu rigoles ? Infaillible ? — Si si. Ça marche toujours et malheureusement j'en sais quelque chose.... Approuvé-je en esquissant un pas de danse, en signe de victoire. —.... Ça s'appelle de la psychologie inversée ! Il éclate de rire, en me dévisageant, toujours aussi impressionné et perplexe face à mon aveu. — De la psychologie inversée ? — Exact.  Viens, on nous attend pour démarrer une opération. Je t'expliquerai ensuite les rouages de cette science si passionnante qu'est la psychologie. — Tu es incroyable. — Je sais, je sais ! Tu sais je voulais être psy avant de rencontrer David. — Ah bon ? — Oui. Mais grâce à lui, je crée des voitures. Conclusion ? — C'est un s****d, qui a fini par rendre un service au monde en se suicidant. — Non ! Conclusion, il faut toujours voir le bon côté des choses. Tu m'imagines vraiment dans un bureau, en train d'essayer de comprendre l'esprit mal tourné de certaines personnes ? — Non, c'est certain. Et pourtant tu m'as percé à jour. — Parce que toi, tu es comme moi. — Merci. — Ne crois pas t'en tirer si facilement. Je veux ma glace ! Il s'esclaffe une nouvelle fois, cette fois ci, le regard empreint d'une reconnaissance à mon endroit. Ce qu'il ne sait pas c'est que, je lui suis reconnaissante pour toutes ces fois où il a dépassé ses craintes et ses doutes, pour moi. Je le comprends mieux maintenant.  
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