Chapitre 1 : Une photo qui a tout changé
Kelyane se souvenait encore de la douceur de ce matin-là.
Le soleil filtrait à travers ses rideaux crème, dessinant des ombres délicates sur le mur de son salon.
Elle était assise sur son canapé, enveloppée dans son peignoir rose poudré, une tasse de café fumante entre ses mains.
Le silence de son appartement était apaisant, presque sacré.
Elle sourit en regardant son téléphone posé sur la table basse.
Justin n'avait pas encore écrit, mais cela ne l'inquiétait pas. Pas vraiment.
Il était sûrement occupé, ou peut-être dormait-il encore. Elle se surprit à espérer qu'il rêvait d'elle.
Deux jours plus tôt, il l'avait embrassée sous la pluie, devant le collège où ils travaillaient tous les deux.
Ses mains avaient encadré son visage avec une tendresse infinie, ses lèvres s'étaient posées sur les siennes comme une promesse.
L'eau coulait sur leurs visages, mais elle n'avait rien senti d'autre que la chaleur de son corps contre le sien.
« Tu es magnifique, même trempée », avait-il murmuré contre sa bouche.
Elle n'avait pas répondu. Elle avait simplement ri, ce rire nerveux qu'elle détestait, celui qui lui échappait toujours quand elle était trop heureuse. Puis il l'avait serrée plus fort, et le monde autour d'eux avait disparu.
Elle porta la tasse à ses lèvres. Le café était encore chaud, parfait. Tout était parfait.
Justin et elle étaient ensemble depuis huit mois maintenant.
Huit mois de regards volés dans les couloirs, de messages échangés tard dans la nuit, de mains tenues sous la table de la salle des professeurs.
Huit mois à se dire qu'elle avait enfin trouvé l'amour, le vrai, celui qui ne se discute pas et qui ne se négocie pas.
Son téléphone vibra.
Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Elle posa sa tasse avec précaution, presque cérémonieusement, avant de saisir l'appareil.
Le nom qui s'afficha à l'écran ne fut pas celui qu'elle attendait.
Brianna.
Elle fronça les sourcils. Brianna était une ancienne collègue, une femme qu'elle connaissait à peine.
Elles avaient échangé quelques mots lors de réunions, rien de plus. Pourquoi lui écrirait-elle ?
Son pouce hésita au-dessus de l'écran. Une étrange sensation, froide et sourde, monta dans sa poitrine.
Elle l'ignora. C'était probablement une erreur, ou une invitation à un événement quelconque.
Elle ouvrit la conversation.
Ce qu'elle vit lui glaça le sang.
Une photo. Brianna embrassait Justin. Ses yeux étaient fermés, ses doigts s'enfonçaient dans ses cheveux bruns qu'elle connaissait si bien.
Le sourire qui étirait ses lèvres contre les siennes était victorieux, triomphant, cruel. Justin, lui, semblait… consentant. Abandonné. Comme il l'était avec elle.
Sous la photo, une légende : « Je suis avec l'amour de ma vie. »
Elle relut ces mots une fois. Puis deux. Puis trois. Son cerveau refusait de les comprendre, de les assembler en une phrase qui avait du sens. Je suis avec l'amour de ma vie. Justin. L'amour de sa vie.
Non. Ce n'était pas possible. Pas son Justin.
Ses mains se mirent à trembler si fort que le téléphone lui échappa presque. Elle le rattrapa maladroitement, les doigts glacés, le souffle court.
La photo était toujours là, affichée sur l'écran comme une évidence qu'elle ne pouvait plus nier.
Elle zooma sur le visage de Justin. Elle chercha un signe, n'importe lequel, qui lui prouverait qu'il s'agissait d'un montage. Mais elle connaissait ce visage.
Elle connaissait cette façon qu'il avait de pencher légèrement la tête quand il embrassait quelqu'un, cette petite inclinaison tendre qu'il avait eue avec elle sous la pluie.
C'était lui. C'était bien lui.
Un goût amer envahit sa bouche. Son café, posé sur la table, refroidissait doucement dans le silence de l'appartement.
Le soleil continuait de traverser les rideaux, indifférent à l'effondrement silencieux qui se produisait sur le canapé.
Elle reposa le téléphone, les mains tremblantes, comme s'il lui brûlait. Puis elle le reprit aussitôt, incapable de s'en détacher. Elle relut la légende une quatrième fois, une cinquième. Chaque lecture rouvrait la même blessure, plus profonde, plus infectée.
« Je suis avec l'amour de ma vie. »
Justin lui avait dit la même chose. Le soir où il lui avait offert cette bague, il l'avait regardée droit dans les yeux et il avait dit : « Tu es l'amour de ma vie, Kelyane. Je ne veux personne d'autre. »
Avait-il menti à ce moment-là ? Ou mentait-il maintenant ? Était-il possible d'aimer deux femmes en même temps ? Était-il possible que leur relation entière n'ait été qu'une illusion, un décor planté pour la maintenir dans l'ignorance ?
Elle se leva brusquement. Ses jambes étaient faibles, mais elle se força à marcher jusqu'à la fenêtre.
Dehors, la ville continuait de vivre.
Des voitures passaient, des gens pressés marchaient sur les trottoirs, des enfants couraient vers l'école.
Le monde n'avait pas remarqué que son cœur venait de se briser en mille morceaux.
Elle s'appuya contre le mur, le front contre la vitre froide.
Des larmes brûlantes coulèrent sur ses joues, mais elle n'eut pas la force de les essuyer.
Elle les laissa tracer des sillons chauds sur sa peau, témoins silencieux de sa douleur.
Pourquoi ? Pourquoi avait-il fait ça ? Pourquoi avec elle ? Qu'est-ce qu'elle avait qu'elle n'avait pas ?
Les questions tournaient en boucle dans sa tête, sans réponses.
Elle pensa à toutes les fois où Justin lui avait dit qu'il l'aimait.
À toutes les fois où il l'avait tenue dans ses bras, où il l'avait fait rire, où il l'avait regardée comme si elle était la seule femme au monde.
Était-ce du jeu ?
De la manipulation ? Ou y avait-il une partie de lui qui l'aimait vraiment ?
Elle ne savait pas. Et cette incertitude était pire que la trahison elle-même.
Elle retourna s'asseoir sur le canapé, les jambes tremblantes.
Son téléphone affichait toujours la photo. Brianna embrassait Justin. Justin embrassait Brianna. Et elle, elle était là, seule, en peignoir rose, avec un café froid et un cœur en miettes.
Elle reprit l'appareil d'une main tremblante.
Elle ouvrit leur conversation, celle de Justin et elle.
Des dizaines de messages s'affichaient, des mots doux, des promesses, des projets d'avenir.
Elle remonta jusqu'au dernier échange, daté de la veille.
Justin : Bonne nuit mon amour. Je pense à toi.
Kelyane : Moi aussi. Dors bien. Je t'aime.
Justin : Je t'aime plus. À demain.
Kelyane : À demain.
Il lui avait écrit ça hier soir. Hier soir, pendant qu'elle s'endormait en pensant à lui, il était peut-être déjà avec elle.
Ou il lui avait écrit les mêmes mots avant de lui écrire à elle.
Ou il les partageait, comme on partage un repas, sans qu'elle le sache, sans qu'elle puisse le deviner.
Elle verrouilla le téléphone et le jeta sur la table, loin d'elle.
Le bruit sec qu'il fit en heurtant le bois résonna dans le silence de l'appartement, comme un coup de tonnerre.
Elle se recroquevilla sur le canapé, les genoux remontés contre sa poitrine, les bras serrés autour de ses jambes.
Le peignoir rose, si doux quelques minutes plus tôt, lui semblait maintenant rêche et inconfortable.
Le soleil, qui lui avait paru si accueillant, lui paraissait aveuglant, presque moqueur.
Elle ferma les yeux et revit la scène. Justin sous la pluie, ses mains sur son visage, ses lèvres sur les siennes. Justin la regardant avec une intensité qui lui faisait croire que rien d'autre n'existait. Justin lui murmurant des mots qu'elle pensait être réservés à elle seule.
Mais ce n'était pas vrai. Ce n'avait jamais été vrai. Elle avait été aveugle, naïve, stupide.
Elle avait cru à un conte de fées, à une histoire d'amour parfaite, à un homme qui ne mentait jamais. Et pendant ce temps, Justin jouait double jeu, partageant son cœur et son corps entre deux femmes.
Une nouvelle vague de larmes monta dans sa gorge.
Elle la laissa couler, incapable de la retenir. Elle pleura longtemps, sans bruit, le visage enfoui dans ses bras.
Elle pleura pour l'amour qu'elle avait cru vivre, pour les rêves qu'elle avait bâtis, pour la confiance qu'elle avait donnée sans compter.
Elle pleura pour cette Kelyane innocente qui avait cru aux belles paroles d'un homme qui ne les méritait pas.
Et quand elle n'eut plus de larmes, elle resta là, immobile, le regard fixé sur le téléphone qui gisait sur la table. La photo était encore là, gravée dans sa mémoire, indélébile.
Ce n'est pas possible. Pas mon Justin.
Mais c'était possible. C'était même la seule chose qui semblait réelle, tangible, incontestable dans ce matin qui s'était effondré.
Elle murmura dans le silence : « Ce n'est pas possible. Pas mon Justin. »
Les mots flottèrent dans l'air, vides, dérisoires.
Ils ne changeraient rien à la réalité. Justin l'avait trahie.
Brianna l'avait embrassé. Elle, elle était seule, avec un café froid et un cœur en morceaux. Dehors, le soleil continuait de briller. Et elle, elle continuait de saigner.