CHAPITRE 2

1964 Mots
CHAPITRE 2 : L’ÉCHO DU GIVRE THALYS Le silence du Palais de Quartz n’était jamais total. Il vibrait toujours d’un bourdonnement sourd, celui de la magie ancestrale du Glacier Bleu et des battements de cœur des centaines de membres de mon clan qui dormaient sous ces voûtes de pierre et de glace. Mais ce soir, le silence pesait sur mes épaules comme une chape de plomb. Je fixais les cartes étalées sur mon bureau massif en bois de fer, mes yeux brûlant de fatigue. À vingt-cinq ans, j’étais censé être dans la force de l’âge, mais porter la couronne du Roi des Léopards des Neiges depuis mes dix-neuf ans avait sculpté sur mon visage des traits que le temps n’effacerait plus. J’avais dû grandir dans le sang et les cendres après l’attaque sauvage des loups-garous qui avait décimé nos aînés, laissant derrière eux un royaume vacillant et une fratrie de sept frères et sœurs dont j’étais désormais le pilier, le père et le souverain. Mes doigts tracèrent la ligne de nos frontières sud. Trop près de la Forêt Noire. Trop près de la Meute de la Lune Sombre, ces charognards sans honneur. Soudain, une décharge mentale frappa mes tempes, brisant ma concentration. C’était le lien de clan, celui que je partageais avec mes gardes d’élite. « ALPHA, MIA ET BÉA SONT INTROUVABLES SUR LE TERRITOIRE ET UN GARDE DES FRONTIÈRES DU SUD LES A VUES TRAVERSER VERS LA FORÊT NOIRE IL Y A CINQ MINUTES. » Je poussai un soupir qui ressemblait à un rugissement étouffé. Mes poings se crispèrent sur le parchemin, le froissant sans ménagement. Mia et Béa. Mes deux petites sœurs, dix-huit ans de pure insolence et de chaos. Depuis leur première transformation il y a une semaine, elles étaient ingérables, grisées par la puissance de leurs félins et l’adrénaline de la chasse. Je tentai immédiatement de forcer le lien avec elles. « Mia ! Béa ! Revenez immédiatement ou je vous jure que vous passerez le prochain mois à curer les écuries des rennes ! » Le silence. Un mur de glace mental. Elles bloquaient délibérément le lien. Ces petites effrontées savaient parfaitement que je ne pouvais pas leur faire de mal physiquement, et elles en jouaient avec une cruauté que seules des sœurs cadettes savent manier. Je me connectai alors à Karl et Anton, mon Bêta et mon Gamma, mes frères de cœur depuis que nous étions en âge de traquer le lapin des neiges. « Karl, Anton, les filles ont encore fait des siennes. Ramenez-les-moi immédiatement, elles ont passé la frontière sud. » La réponse de Karl fut immédiate, empreinte d’une exaspération lassante : « Reçu, Alpha. On y va. Encore. On devrait peut-être investir dans des colliers GPS ou des cages en titane. » « Fais ton travail, Karl, » grognai-je avant de couper la connexion. *La faim de la bête Ma colère n’était pas seulement mentale ; elle était viscérale. Chaque fois que la frustration montait, mon léopard, Ivan, s’agitait sous ma peau, griffant les parois de ma conscience, réclamant de l’action. Et quand Ivan avait faim, Thalys devait manger. Je quittai mon bureau d’un pas lourd, mes bottes de cuir ferrées claquant contre le sol de marbre blanc. Le palais était plongé dans une pénombre bleutée, éclairé seulement par la réverbération de la lune sur les murs de glace. Je descendis vers les cuisines royales. L’odeur de la pierre froide fut bientôt remplacée par celle, plus réconfortante, des herbes séchées, de la suie de cheminée et, surtout, de la viande fraîche. La cuisine était déserte à cette heure. Je me dirigeai droit vers la chambre froide. Mes mains tremblaient légèrement d’agacement. Je sortis une large pièce de bœuf, encore sanglante, et la posai sur l’îlot central en quartz. Je n’utilisai pas de couteau. Mes sens étaient trop à vif. Le grincement de la porte de service me fit pivoter. Xander, mon frère cadet de vingt ans, passa la tête par l’entrebâillement, ses cheveux blonds en bataille. — Qu’est-ce qui va pas frérot ? demanda-t-il d’une voix ensommeillée. Je ne répondis pas tout de suite, trop occupé à mordre dans la chair riche en fer pour calmer le feu qui brûlait dans mes veines. Je levai simplement deux doigts en l’air tout en mâchant. — Oh ! Le fléau Mia et Béa ont encore fait des siennes, dit-il en pouffant derrière sa main, s’appuyant contre le cadre de la porte. Je poussai un grognement sourd, un avertissement animal. — Ça n’a rien de drôle, Xander. La frontière sud est instable. Si les loups les attrapent... Il leva les mains en signe de paix, s’approchant de moi avec ce petit sourire en coin qui me rappelait tellement notre père. — J’y suis pour rien si tu es trop doux avec elles. Tu es le Roi du Glacier, l’Alpha des Alphas, mais devant leurs moues de biches et leurs yeux larmoyants, tu fonds plus vite qu’un glaçon au soleil. Il tenta de picorer un morceau de viande dans mon assiette. Mon bras partit comme un ressort, ma main s’abattant sur la table avec un claquement sec, un millimètre avant ses doigts. Un grondement profond monta de ma poitrine. — Thal, pauvre chaton affamé, tu es ridicule, railla-t-il, réussissant tout de même à subtiliser une bouchée avec une agilité déconcertante. Je finis mon repas dans un silence tendu, l’énergie de la viande rouge stabilisant enfin mes émotions. Mais alors que je m’essuyais les mains, une décharge de panique traversa le lien mental. Ce n’était pas de la colère, c’était de la stupéfaction pure. « ALPHA, NOUS LES AVONS TROUVÉES ET NOUS SOMMES EN TRAIN DE LES RAMENER, MAIS ELLES N’ÉTAIENT PAS SEULES. » C’était Anton. Sa voix mentale tremblait. « Comment ça, pas seules ? Qui était là, Anton ? » Le silence qui suivit fut le plus angoissant de ma vie. « Anton ? Réponds ! » Rien. Juste un mur de confusion et une urgence sourde. *La Rencontre — Xander, bouge ! hurlai-je. Nous nous précipitâmes hors de la cuisine, traversant le hall principal comme des boulets de canon. À peine avions-nous franchi les grandes portes de chêne du château que nous étions déjà en train de nous déshabiller dans le froid cinglant de la nuit. C’était une routine millimétrée. Les vêtements volèrent dans la neige. Je sentis le craquement familier de mes os qui se brisaient pour se reformer. Ma colonne vertébrale s’allongea, ma peau se couvrit d’une fourrure épaisse et blanche, tachetée de rosettes noires comme l’ébène. Mes sens explosèrent : l’odeur de la neige à des kilomètres, le bruissement d’une chouette au loin, et l’odeur... une odeur étrange qui flottait dans le vent du sud. Ivan prit le contrôle. Il était immense, un prédateur de plus de trois cents kilos de muscles et de crocs. À mes côtés, Xander s’était transformé en Vlad, un léopard plus fin, mais tout aussi agile. Nous bondîmes par-dessus les fortifications, nos pattes s’enfonçant à peine dans la poudreuse. Au loin, quatre silhouettes approchaient à vive allure. Mia et Béa, sous leurs formes félines plus petites, gambadaient nerveusement autour de Karl et Anton. Mais c’est ce qu’Anton portait sur son dos qui figea mon sang. Un corps humain. Attaché maladroitement avec des lanières de cuir. Alors que nous arrivions à leur hauteur, Ivan se stoppa net, ses griffes s’ancrant dans le sol gelé. Son cou se redressa brusquement, ses oreilles pivotèrent vers l’avant. Une odeur me percuta de plein fouet. Ce n’était pas seulement l’odeur de l’argent brûlé et du sang qui émanait du corps, c’était quelque chose de plus profond, de plus ancien. Une note de forêt après la pluie, de miel sauvage et de lune. Un son monta de ma poitrine, un son que je n’avais jamais émis de ma vie de prédateur. Ce n’était pas un rugissement, c’était un ronronnement tonitruant, une vibration qui fit vibrer mes propres côtes. « COMPAGNE ! COMPAGNE ! COMPAGNE ! » hurla Ivan dans mon esprit, sa voix couvrant toute velléité de pensée rationnelle. Je restai pétrifié. Une humaine ? Ma compagne ? C’était impossible. Les léopards des neiges ne s’accouplaient qu’entre eux, ou très rarement avec d’autres félins. Mais l’instinct d’Ivan était irréfutable. Il voulait se jeter sur elle, non pour la dévorer, mais pour la protéger du monde entier. Mes sœurs et Xander s’arrêtèrent, me fixant avec des yeux ronds, surpris par mon ronronnement soudain et incontrôlable. *Le Poids du Destin Nous pénétrâmes dans la cour du palais dans un silence de cathédrale. Les gardes de nuit accoururent, leurs visages se décomposant en voyant l’état de la jeune fille qu’Anton déposait délicatement sur un lit de fourrures au sol. Je repris forme humaine en un éclair, ne me souciant même pas de ma nudité qu’un garde s’empressa de couvrir d’une cape de fourrure. Je m’approchai, mes yeux fixés sur l’inconnue. Elle était minuscule. Frêle. Ses vêtements n’étaient que des loques sanglantes. Mais ce qui me fit grincer des dents, c’était l’odeur métallique qui l’entourait. — De l’argent... murmurai-je, la voix étranglée par une fureur noire. Ils l’ont enchaînée avec de l’argent. Ses poignets étaient noirs, calcinés par le métal sacré. Elle était d’une pâleur mortelle, ses traits fins marqués par des années de privation. Pourtant, même dans cet état de délabrement, elle dégageait une beauté sauvage qui me coupait le souffle. — Thal, on l’a trouvée dans la Forêt Noire, commença Mia, sa voix tremblante, ayant elle aussi repris forme humaine. Elle était enchaînée à un arbre. Ils allaient la laisser mourir, Thal. On ne pouvait pas... — On a entendu son cri, coupa Béa, les yeux pleins de larmes. Ce n’était pas un cri d’humaine, grand frère. C’était... c’était le cri d’une louve qu’on assassine. Je n’écoutais qu’à moitié. Mon regard était rivé sur l’infirmière du clan, Sacha, la compagne d’Anton, qui s’agenouillait déjà auprès de la jeune fille. Sacha posa ses mains sur le front de l’inconnue et grimaça. — Son cœur bat à peine, Alpha. Le poison de l’argent a atteint son système sanguin. Et elle est... elle est à la veille de sa première transformation. Si elle change dans cet état de faiblesse, elle ne survivra pas à la mutation. Ivan hurla de douleur en moi. Je sentis une larme de rage couler sur ma joue. — Sauve-la, Sacha. Quoi qu’il en coûte. Amenez-la dans mes appartements privés. C’est l’endroit le plus sûr et le plus chaud du palais. — Tes appartements ? s’étonna Karl. Mais Thal, c’est une louve de la Lune Sombre. C’est l’ennemi. Je me tournai vers lui, mes yeux brillant d’un éclat bleu électrique, mes pupilles se fendant comme celles d’un félin. — Ce n’est plus une ennemie, Karl. C’est ma compagne et votre future Reine. Et quiconque osera contester sa présence ici devra répondre à mon léopard. Le silence retomba, plus lourd que jamais. Mes sœurs se serrèrent l’une contre l’autre, réalisant l’ampleur de ce qu’elles avaient déclenché. Xander posa une main sur mon épaule, mais je la secouai. Je m’approchai du corps inanimé et, ignorant les protestations de Sacha, je soulevai délicatement la jeune fille dans mes bras. Elle ne pesait presque rien. Sa tête retomba contre mon torse, et pendant une seconde, ses yeux s’entrouvrirent. Un or pur. Une poussière d’étoiles dorées perdue dans un océan de souffrance. Elle ne me vit pas, elle sombra de nouveau dans l’obscurité, mais mon cœur, lui, venait de s’enchaîner à elle pour l’éternité. Je l’emportai vers les hauteurs du palais, laissant derrière moi les murmures et les questions. Pourquoi la Lune Sombre avait-elle voulu briser une telle créature ? La prophétie des glaces et du sang venait de s’éveiller, et je savais, au fond de mon âme, que plus rien ne serait jamais comme avant au Glacier Bleu.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER