ELOWEN
Le froid n’était plus un ennemi, il était devenu un amant funeste. Il s’insinuait sous la peau d’Elowen, engourdissant les terminaisons nerveuses, transformant la douleur hurlante de ses membres en un bourdonnement sourd et lointain. Enchaînée à l’écorce millénaire d’un chêne noir dont les branches semblaient se refermer sur elle comme des griffes, la jeune fille ne luttait plus.
L’odeur était le pire. Ce n’était pas seulement l’odeur de la forêt en décomposition ou de la neige qui s’annonçait ; c’était le parfum métallique et écœurant de l’argent. La chaîne qui entourait ses poignets et son cou n’était pas un simple lien, c’était un poison. Le métal sacré brûlait sa chair de métamorphe, libérant une fumée invisible et une odeur d’ozone et de viande calcinée qui lui soulevait le cœur à chaque inspiration laborieuse. La meute de la Lune Sombre n’avait pas voulu d’une exécution rapide. Ils préféraient la voir se consumer de l’intérieur, étouffée par le métal même qui devait empêcher sa louve de naître.
Alors que son front retombait contre le bois rugueux, sa conscience commença à dériver, fuyant la réalité insupportable pour se réfugier dans les décombres de son passé.
Elle revit la petite fille de quatre ans qu’elle avait été. Une enfant aux yeux pétillants d’un or pur, arrivant un matin de brume devant les imposantes grilles de fer de la meute. Elle se souvenait de la sensation de sa petite main dans celle d’un garde, de son excitation naïve face à ce qu’elle croyait être une nouvelle aventure. Elle ignorait alors que le nom “Lune Sombre” n’était pas une métaphore poétique, mais une promesse d’obscurité éternelle. L’Alpha Krane, un homme dont la simple ombre semblait glacer le sang, l’avait regardée avec un dédain qui aurait dû l’alerter.
« Une bouche de plus à nourrir, » avait-il craché. « Assurez-vous qu’elle apprenne vite sa place. »
Sa place avait été celle d’un souffre-douleur. Les brimades avaient commencé dès les premières semaines : une assiette renversée, une bousculade dans les escaliers, puis, au fil des années, les coups systématiques et les corvées épuisantes. Les autres enfants de la meute, encouragés par leurs parents, avaient fait d’elle leur cible favorite. Plus elle grandissait, plus la peur dans leurs yeux se transformait en une haine féroce. Pourquoi ? Qu’avait-elle fait pour mériter ce bannissement silencieux au sein même de sa communauté ?
Dans le brouillard de son agonie, une image plus douce tenta de percer. Sa vie avant. Une existence baignée de lumière, dans une maison qui sentait la résine de pin et le pain à la cannelle. Elle revit ses parents, dont les visages s’effaçaient cruellement avec le temps, mais dont elle gardait la chaleur du souvenir. Et ses frères... ses protecteurs. Ils étaient des géants à ses yeux d’enfant, des rires tonitruants qui chassaient les cauchemars.
Tout avait été anéanti au cours d’une nuit de janvier, une nuit sans lune, si froide que les arbres semblaient éclater sous le gel. Le silence de cette nuit-là hantait encore ses rêves. Ses parents et ses frères avaient disparu du jour au lendemain, la laissant seule face à la meute de Krane. La flamme de la joie avait été soufflée, ne laissant qu’une mèche fumante et un vide abyssal dans sa poitrine.
Pour ne pas sombrer totalement, Elowen avait appris l’art de l’invisibilité. Elle s’était murée dans un mutisme protecteur, baissant les yeux, effaçant ses traces, devenant une ombre parmi les ombres pour éviter les griffes des Alphas. Chaque soir, recroquevillée dans le coin glacé de la grange qui lui servait de chambre, elle levait ses yeux dorés vers la Déesse de la Lune, implorant une fin ou un miracle.
Son unique planche de salut résidait dans le vol. Pas de nourriture, bien qu’elle ait souvent eu faim, mais de mots. Elle s’introduisait en secret dans la vaste bibliothèque de l’Alpha Krane, un sanctuaire de cuir et de papier où personne ne pensait à la chercher. Là, elle retrouvait la voix de ses frères. C’étaient eux qui lui avaient appris à lire, assis au coin du feu, pointant du doigt les enluminures colorées de leurs livres de contes.
Dans le silence de la bibliothèque, elle s’évadait. Elle parcourait des déserts de feu, voguait sur des océans de saphir et gravissait des montagnes dont les sommets touchaient les étoiles. Ces histoires étaient son armure. Sa soif de connaissances était la seule chose que Krane n’avait pu lui briser. Elle lisait pour se souvenir qu’un autre monde existait, un monde où une louve n’était pas une esclave, mais une reine.
Mais aujourd’hui, à dix-sept ans, à la veille de sa première transformation, la meute avait décidé que le secret d’Elowen était trop dangereux. Ils l’avaient traînée ici, dans cette partie maudite de la forêt, pour qu’elle meure avant que sa louve ne puisse pousser son premier cri.
Une douleur fulgurante, comme un éclair de feu blanc, parcourut ses veines. L’argent entrait en contact avec son sang. Ses poumons luttaient pour une dernière goulée d’air. L’atmosphère de la forêt sembla changer brusquement. L’odeur de terre mouillée et de pourriture fut balayée par une rafale de vent pur, une odeur de neige éternelle, de menthe sauvage et de puissance brute.
Elowen ouvrit une dernière fois les yeux. Elle ne voyait plus les arbres, mais des taches de lumière danser devant elle. Dans un ultime effort, un acte de défi contre ceux qui l’avaient brisée, elle ouvrit la bouche. Ce n’était pas un cri de soumission. C’était un appel déchirant, une plainte qui portait en elle toute la souffrance de ses treize années d’enfer, un son si pur et si tragique qu’il sembla figer le temps lui-même.
Sa tête retomba. Sa vision s’obscurcit.
Puis, le miracle se produisit. À travers le voile laiteux de la brume, deux silhouettes apparurent. Elles ne se déplaçaient pas comme des loups ; leur démarche était plus souple, plus féline, une élégance mortelle que la forêt semblait respecter en se taisant. Leurs pelages épais, d’un blanc cassé tacheté de rosettes sombres, luisaient sous le faible éclat de la lune.
Elowen crut mourir pour de bon en voyant leurs yeux. Quatre orbes d’un azur incandescent, d’une profondeur insondable, se fixèrent sur elle. Ce n’était pas la haine qu’elle y lut, mais une curiosité mêlée de choc.
L’une des silhouettes s’approcha, son souffle chaud créant de la vapeur dans l’air gelé. Elowen sentit une présence immense, royale, se pencher sur elle. Une odeur de glace et de souveraineté l’enveloppa, chassant pour un instant l’atroce parfum de l’argent.
« Regarde-moi, petite louve... » sembla murmurer une voix dans son esprit, une voix qui n’avait rien de la brutalité de Krane.
Elowen voulut répondre, mais ses forces l’abandonnèrent. Elle sombra dans l’inconscience, emportée par le bleu de ce regard, avec pour la première fois l’étrange sensation que la glace, loin d’être son tombeau, pourrait bien être son salut.