Ma main se crispe sur la rambarde de la balustrade, jusqu'à m'en faire mal. Il se tient face à moi, le dos droit, les mains dans les poches, le regard ancré dans le mien. Un regard déterminé, résolu, presque arrogant. Je sens que ce qui va suivre ne sera pas facile.
— Com... Comment ça ? balbutié-je, l'estomac noué.
— Connaissez-vous un certain Raphaël ?
— Oui... Qu... Que lui avez-vous fait ?
— Rien. Pas encore.
— Il n'a rien à voir avec tout ça ! protesté-je, affolée.
— Et vous, si ?
Je ravale ma salive, le cœur battant à tout rompre. Je reste muette, paralysée par la panique. Mon regard se dérobe au sien. Je sais que mon silence me condamne. Mais je préfère encore être prise pour coupable que de risquer la vie de Raph.
— Quelle est votre relation avec Raphaël ?
— Raph est... mon ami.
— Et jusqu'où seriez-vous prête à aller pour sauver votre ami ?
— Qu... Qu'entendez-vous par là ?
— Répondez, mademoiselle Farah, insiste-t-il fermement.
Il fait lentement le tour de la table, mais garde ses distances. Je ferme brièvement les yeux, rassemblant mon courage. Raph est comme un frère pour moi. S'il lui arrivait quoi que ce soit par ma faute, je ne lui pardonnerais jamais.
— Tout. Je serais prête à tout pour lui.
— Alors, soyez rassurée : aucun mal ne lui sera fait... si vous acceptez.
— Si j'accepte... quoi ?
— D'être à moi, déclare-t-il avec une froide assurance.
Je m'étrangle presque avec ma salive, étouffant un gémissement de stupeur. Mes jambes tremblent. Je me laisse retomber sur mon siège, le cœur en vrac. Mon esprit peine à saisir l'ampleur de ce qu'il vient de dire.
— Eh bien ? relance-t-il, visiblement impatient.
Je sors de ma torpeur, le fixe, écœurée. C'est ignoble. Ce genre de chantage, j'aurais pu l'attendre de Nash, mais pas de lui. Pas du prince. C'est exactement pour cela que je me méfie des hommes. À part mon père et Raph, je les exècre. Ils se croient tout-puissants, intouchables, et pensent pouvoir disposer des femmes à leur guise.
— Pourquoi ? chuchoté-je, d'une voix étranglée.
— Je vous l'ai déjà dit, répond-il calmement.
— Mais... je ne comprends pas. Pourquoi moi ? Vous pourriez avoir n'importe quelle autre femme.
Je m'agrippe aux accoudoirs, à bout.
— Parce que c'est vous que je veux.
Je réprime un sanglot. Raph est tout ce qu'il me reste. Il est mon pilier, mon ancre. Depuis l'enfance, il n'a jamais cessé de veiller sur moi. Je sais que, s'il le fallait, il sacrifierait sa vie pour la mienne. Nous sommes inséparables. Il est unique, solaire, irremplaçable.
— Et comment pourrais-je vous faire confiance ?
— Je vous donne ma parole.
— Votre parole ?! fais-je, sceptique.
Ses sourcils se froncent si fort que ses yeux se réduisent à deux fentes noires, menaçantes. Sa mâchoire se contracte à tel point que je crains qu'il ne se blesse. Aurais-je froissé son orgueil ?
— Sachez, mademoiselle Farah, que je tiens toujours mes promesses.
Son ton glacial me fait frissonner. Je m'enfonce dans mon siège. Il s'approche, saisit les accoudoirs de ma chaise et penche son buste vers moi. Son parfum m'enveloppe aussitôt. Je rougis malgré moi, et mes yeux glissent involontairement sur l'ouverture de sa chemise. Son torse est perlé de sueur, sans doute à cause de la chaleur du désert. Je relève les yeux, la gorge serrée.
— Et quand je pose une question... j'attends une réponse, murmure-t-il, d'une voix troublante.
— Alors... la réponse est oui. J'accepte.
— Bien, conclut-il en se redressant lentement. Dès demain soir, vous prendrez place à ma table pour le dîner.
Il tourne les talons, me laissant seule, dévastée. Mon seul réconfort, c'est de savoir que Raph est sauf. Une larme glisse sur ma joue. Je l'essuie du revers de la main, puis m'effondre, ramenant mes jambes contre moi. Le cœur brisé.