Depuis environ trois heures, le conseil et moi sommes en réunion pour décider de la manière d'annoncer le retour de mon père. Les doigts posés sur mes tempes, j'exerce de petits cercles afin d'atténuer la migraine qui commence à poindre. Au bout d'un moment, je me rends compte que la pièce est silencieuse. Je relève la tête et constate qu'ils ont tous le regard tourné vers moi. Anouk, avocate de la famille, se racle la gorge avant de prendre la parole, veillant à choisir ses mots avec soin.
— Votre Altesse, nous nous demandions s'il ne serait pas préférable d'attendre que le Sultan recouvre ses forces avant de rendre public son retour.
— Et pourquoi donc ? dis-je, les sourcils froncés.
— Cela pourrait susciter une polémique au sein du peuple.
— Je vois... Très bien, faisons ainsi.
Une fois ce point tranché, nous discutons du sort des prisonniers, notamment de celui des non-combattants : femmes, enfants et hommes n'appartenant pas au groupe rebelle. À peine la réunion terminée, un garde m'informe que mon père souhaite me voir. Lorsque je pénètre dans ses appartements, il est adossé à la tête de lit.
— Vous avez bonne mine.
— Contrairement à toi, réplique-t-il en riant.
— J'avoue...
— Alors ? me demande-t-il.
— Tu devrais te reposer. Le pays ne sombrera pas sous ma direction, le taquine-je.
Je m'assieds au bord du lit. Il comprend aussitôt que je m'apprête à lui faire un compte rendu de la situation. Mon père est bien plus qu'un souverain : il est aussi mon mentor, mon ami, mon conseiller... mais surtout, le Sultan. Il est donc naturel qu'il soit informé de tout ce qui se trame sur ses terres. Je lui narre les événements survenus avant et après son retour. Son regard se durcit, ses sourcils se froncent : signe manifeste de colère, lorsque je lui parle de la tentative de coup d'État.
— Je suis fier de toi. Tu as su gérer la situation tel un véritable Sultan.
Mon cœur se gonfle de fierté. La porte s'ouvre sur Soraya. Elle s'avance dans la pièce, et dès que son regard croise celui de mon père, elle se jette dans ses bras.
— Parrain... Vous... vous m'avez fait une peur bleue, sanglote-t-elle, la tête enfouie contre sa poitrine.
— Petite rose des sables, je suis désolé. Chut...
— Et si tu nous racontais comment s'est déroulé ton stage ? proposé-je pour alléger l'atmosphère.
Elle relève la tête en reniflant, puis s'installe en position assise, sans quitter les bras de son parrain. Il essuie ses larmes d'un geste tendre.
— Je vais bien, Soraya. Allez, raconte-moi ce stage.
En résumé, son séjour fut une réussite. Elle semble apprécier sa vie au Canada. Cela fait maintenant cinq ans qu'elle y vit, loin de nous, depuis ses dix-sept ans. Loin de son pays natal... et j'ignore encore ce qui l'a poussée à partir. Mais mon instinct me souffle que Rahim n'y est pas étranger. Je me promets de tirer cette affaire au clair, tôt ou tard. Nous laissons le Sultan se reposer, Aïcha nous ayant expressément priés de quitter la chambre. Soraya rejoint ses appartements, tandis que je décide de me rendre aux cachots pour voir les prisonniers. Mais à peine ai-je franchi les portes du palais que je tombe nez à nez avec un homme en costume sombre, à l'air grave, tenant une chemise cartonnée. Il s'agit du détective que j'avais chargé de retrouver la danseuse voilée. En le voyant, l'image de la jeune femme s'impose à moi. Je n'y avais plus pensé ces derniers temps. J'ai dû refouler son souvenir pour ne pas être distrait. Mais après tout ce qui s'est passé avec Salma... je me demande s'il est encore raisonnable de laisser une femme entrer dans ma vie.
— Mon prince, dit-il en s'inclinant.
— Monsieur Hassan. Entrez donc.
Nous nous rendons dans mon bureau, pour plus de discrétion.
— Comment allez-vous ?
— Bien, Majesté. Et vous ?
— Je me porte bien, merci. Et votre famille ?
— Elle va bien.
— Tant mieux. Souhaitez-vous boire quelque chose ?
— Non, merci, Majesté, décline-t-il poliment.
— Bien. Alors, que me vaut cette visite ?
— Rien d'alarmant, mon prince. J'ai les informations que vous m'aviez demandées.
Je caresse mon menton d'un air pensif, les yeux toujours posés sur lui. Dois-je réellement consulter ces informations ?
— À bien y réfléchir... je n'en ai peut-être plus besoin.
— Vous en êtes sûr, Majesté ?
— Oui, Hassan. C'est mieux ainsi. Mais ne vous en faites pas, je réglerai vos honoraires.
— Comme vous le souhaitez. Mais au cas où vous changeriez d'avis, je préfère vous laisser le dossier.
Il dépose la chemise sur la table, puis prend congé. Je la fixe un moment, avant de la ranger dans un tiroir... sans l'ouvrir.