Coincidence

675 Mots
Accoudé à la balustrade du balcon de ma chambre, j'observe le désert. Impossible de fermer l'œil cette nuit, hanté que je suis par ces maudits yeux bleus. Pourquoi m'obsède-t-elle autant ? Cela en devient frustrant. Il vaut mieux occuper mon esprit, sous peine de sombrer dans la folie. J'ai pris une décision concernant les prisonniers non combattants : il est inutile de punir des innocents. Je rejoins mon bureau et appelle Amed. Les bras croisés dans le dos, je contemple la baie vitrée lorsque trois coups résonnent à la porte, avant de s'ouvrir. — Tu m'as demandé, dit-il. — En effet, répondis-je en me tournant vers lui. — Je te donne procuration pour libérer les prisonniers et leur trouver un abri ainsi qu'un emploi. — Très bien. Mais tu devrais venir avec moi voir les détenus. Piqué par la curiosité, je le suis jusqu'aux cellules réservées aux femmes et aux enfants. Il s'arrête devant l'une d'elles. Intrigué, je m'approche à mon tour. Une jeune femme y est isolée. — Que fait-elle ici ? — Elle se trouvait avec votre père lorsque nous l'avons retrouvée. Je la scrute, le front plissé, cherchant à comprendre sa présence ici. Pour son bien, j'espère qu'elle n'est mêlée à rien. Assise à même le sol, adossée au mur, elle entoure ses jambes de ses bras. La tête enfouie dans ses genoux, ses cheveux noirs tombant en rideau de chaque côté de son corps. — Pourquoi est-elle dans cet état ? demandai-je, sans la quitter des yeux. Amed se racle la gorge avant de répondre : — Les hommes m'ont dit qu'elle s'était débattue. — Je vois. Ouvre la porte. Il met un moment à comprendre que je parle de la cellule. Puis, saisissant le trousseau à sa ceinture, il ouvre. Le bruit métallique des clés semble la réveiller. Elle redresse brusquement la tête et, d'une main tremblante, écarte les mèches qui lui obstruent la vue. Ses yeux bleus croisent les miens. Je fronce les sourcils. Elle déglutit et se relève difficilement en s'appuyant contre le mur. Pieds nus, elle semble à peine tenir debout. — Vous... — Tu la connais ? demande Amed. — Non, pas officiellement. Elle détourne les yeux avec timidité, les paumes toujours plaquées contre le mur. Ses paupières gonflées trahissent des pleurs récents. Son visage, comme ses vêtements, est couvert de boue. Je remarque qu'elle n'a ni touché à son repas, ni utilisé les couvertures posées près de la porte. — Que faisiez-vous dans ce campement ? lui demandai-je, sur un ton plus sec que je ne l'aurais voulu. Elle sursaute mais garde le silence, tête baissée. Ses cheveux retombent devant son visage. Je serre les poings, frustré qu'elle évite toujours mon regard. — Regardez-moi. Elle relève la tête en tremblant. Ses yeux s'ancrent dans les miens. Ils sont si envoûtants que je ne parviens pas à détourner le regard. Elle est effrayée. Son regard brille : elle se retient de pleurer. Une main sur mon épaule me ramène brusquement à la réalité. C'est Amed. J'avais oublié sa présence. Il me demande d'un regard si tout va bien. J'acquiesce en silence. Sans lui accorder un regard de plus, je quitte la cellule à grandes enjambées. — Celle-ci reste. Occupe-toi des autres. Ce ne peut pas être une coïncidence. Quel rôle joue-t-elle dans cette histoire ? Je le saurai tôt ou tard. De retour à mon bureau, je récupère le dossier que m'a confié le détective. Elle s'appelle Kenza Farah, 24 ans, de nationalité canadienne. Son père était arabe, sa mère canadienne. Cette dernière est décédée en couche, au Canada. Le père est alors rentré au pays avec sa fille. Il est mort d'un cancer l'année dernière. Enfant unique, Kenza a dû abandonner ses études pour s'occuper de lui. À sa mort, elle a été recueillie par son oncle... qui l'a ensuite vendue en mariage à un certain Nash Farah, un cousin, sans doute. Je repose le dossier sur le bureau, pensif. Ainsi, elle est promise à un homme. Non... Disons-le franchement : vendue à un homme.
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