1 LA PRÉPA
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LA PRÉPAMes paupières s’arrachent, la lampe de chevet brûle mes rétines et je me redresse d’un coup. Le cœur en vrac, j’étouffe, j’ai soif. Je suis trempé, normal, j’émerge. Toujours les mêmes images, le même rêve, la même scène.
La flamme sort de la gueule du canon et la balle gicle comme du sang. Les doigts devant son visage s’envolent. Derrière, il y a ces yeux, ces feux, cette folie, comme un break de batterie, un roulement de basse, un riff de guitare, comme un cri.
La violence et la peur.
Avant que la balle ne frappe.
Mon premier coup, frac pour le fric, fric-frac et braque la banque. Un branque, ouais, à l’époque…
J’ai soif, j’émerge, je me sens malade. Ouvre les yeux, ouvre, ouvre, ouvre grand, j’ai soif dans le regard, cette p****n de piaule sous les toits, moi je l’avale du visage, entre dans ma tête et case-toi dans une case, plus je te vois et je te vois plus, ça respire, c’est bon, ça fait du bien, je suis dans le désert il n’y a plus rien, plus rien que moi. Je me drogue pas, je suis pas fou, souffle un coup, ouais, encore un coup. Je prends la bouteille de flotte sur le sol et m’en siffle la moitié.
On frappe.
C’est Kangou, l’appel du coup.
Il est 2 heures, d’la nuit, c’est là que je vis.
— Ouais ! je gueule.
Il sait, alors il attend, merde, c’est moi le chef.
Putain j’émerge, j’allume une tige et me tire du paddock, j’y laisse les frissons et les questions, comme d’hab. Je dors habillé, toujours, toujours prêt, comme les vrais et ça me fait sourire, moi, le faussaire de ma vie. Le flingue tire dans ma pogne, c’est ma prothèse, faut être con, non ? Dormir le poing serré sur une crosse de 45, balle dans le canon, percuteur en l’air. C’est au cas où, et puis, on se refait pas.
J’ai même tiré, une fois, dans le plafond pendant que je dormais et il s’est barré, le cauchemar. Je suis pas fou, je suis pas moi, c’est tout. Je baisse le chien du flingue et le fous dans mon fut’. Je vais ouvrir.
— Salut, Loupo.
— Salut…
Il est raide, au Pastis ça se sent, lui aussi il a soif, soif de moi.
Je l’affranchis.
— Rue Marbeuf, au 17, à l’ouverture on le fait, heu…
Je réfléchis, c’était déjà fait mais c’est exprès, chaque fois, il faut que je change le plan à la dernière minute, ça fait partie de mon boulot.
— Ouais, alors, on partira de l’Étoile, la sortie de métro des Champs. 8 heures.
Et je le regarde dans les yeux pour qu’il capte autrement, ça marche mieux que les mots. On se lit les regards et y’a tout qui passe, tout ce qu’on sait de la première phase ; le peuple, les voitures et le froid, l’aube, le flingue, le casque dans le sac, la dernière clope, la concentration.
— Okay, il me fait.
Je lui souris, il renvoie et on se tape la main à la verticale.
— Je vais aller bosser, je peux me faire un truc ?
— Vas-y et sers-toi un glass.
— Après…
Il va dans les bains, faire son truc, je veux pas savoir, je veux pas voir, un shoot, un rail, je m’en tape. Moi je prends rien, que de l’eau minérale et des Pall Mall pour que ça rime, l’eau c’est pour le désert, p****n, j’en bois des l****s.
Je vais me foutre dans mon fauteuil, c’est dans le placard qui est dans le mur, deux grandes portes que je laisse ouvertes. Au-dessus de ma tête y’a les cintres et puis une étagère, avec mes flingues. Une bonne douzaine avec tout ce qui va avec. Moi je me flanque par terre, enfin, sur les sacs, les gros sacs bourrés de pognon, certains ouverts d’autres fermés pour servir de coussins. C’est ma part, c’est tout mon fric de nos coups, je claque rien, j’ai pas besoin, j’ai envie de rien alors… Juste que j’aime m’asseoir dessus, dans mon placard, les sentir autour de moi et jamais, ne jamais fermer la porte. Je sais pas pourquoi – enfin si, je sais – je le fais mais après… je me sens bien ? Même pas.
C’est là qu’est né le désert et maintenant il n’y est plus, il n’y a plus que les souvenirs, tout ce que je voulais pas savoir, pas voir à l’époque.
Putain ce qu’il faisait noir là-dedans, papa, quand tu m’enfermais dans le placard sous l’escalier… Il y avait le tuyau de la chaudière qui passait derrière la cloison dans mon dos, ça soufflait, ça chauffait fort, ça soufflait comme le vent du désert. Le désert. C’était là où j’allais, tout le temps, pour pas vous entendre gueuler. Ça me faisait pleurer d’entendre, papa.
— Pourquoi tu m’as fait ce gosse dans le dos ? Pourquoi ? Mon Dieu, pourquoi ? On n’a pas de fric pour nous, on peut pas, on n’a pas de fric pour… On peut rien.
Rien.
Et voilà. Je suis encore dans le placard, papa, mais la porte est ouverte et y’a plein de fric pour…
Laisse tomber, Loupo, c’est Cosette bientôt, les boîtes pour les chiens, le pot de chambre qui puait la merde, ma merde, celle où j’étais. Et puis ça n’a pas duré, 6 mois, un an, jusqu’à ce que maman oublie de remettre le verrou, et je me suis sauvé pendant la pluie. J’avais quatre ans, ou cinq ans, personne ne savait, personne ne savait d’où je sortais et qui j’étais, et surtout pas moi. Quand à l’assistance, on me l’a demandé, devant les flics qui m’avaient ramassé, je suis allé direct sur une boîte de jouets multicolores pour poser mon doigt dessus, merde j’avais quatre ans, quatre ans… Sur la boîte il y avait marqué Lupo, c’est la directrice qui me l’a raconté, des années après…
Mais la vie n’en avait pas fini avec moi.
Cette s****e.
J’avais tout oublié, j’étais parti pour être docteur ou chômeur, et puis une fois quand j’avais douze ans, en revenant de la piscine avec mes potes de l’orphelinat, le car a fait un détour pour éviter un bouchon. Un p****n de bouchon. On est passés dans cette rue pleine de vieux pavillons et je l’ai reconnue, je l’ai vue, ma mère qui marchait sur le trottoir, avec une gamine au bout de son bras. Je l’ai vue, je l’ai regardée pendant que des bouffées humides me bloquaient la gorge et elle aussi, elle m’a vu, elle m’a reconnu, c’était comme si elle avait peur.
Puis j’ai attendu, attendu qu’elle vienne me chercher. Merde, c’était marqué en gros et en large sur l’autocar, « Assistance Publique d’Évry ». J’ai attendu et il a bien fallu, un jour, que je quitte le centre, à dix-huit ans, un CAP de menuisier en poche, et quelques tours et détours en centre de redressement et même en prison, il faut dire que j’avais la rage.
Je ne sais pas ce que j’ai fait, ce que je leur ai fait, ils vont venir. Dans années sont passées, j’attends encore, je suis prêt, prêt à les aimer, ou à les buter, ces enfoirés…
Kangou revient, il est frais, mon collègue. Partner, on fait la paire, ça fait un moment qu’on tourne dans Paris et banlieue. Au début, deux trois fois par an et depuis peu, presque chaque mois. Sans risques, des petits coups mais des coups sûrs, c’est comme une drogue pour moi. Lui, Kangou, c’est pour le fric. Il est toujours raide, la came, les jeux et tout ça, je lui en file parfois, c’est mon frère aussi : Assistance Publique d’Évry…
Chacun son rôle, que ça soit avant, pendant, ou après les coups. Mais c’est moi le chef, c’est moi qui choisis quand et où, même que des fois on se barre sans le fric, parce que je l’ai senti comme ça, et Kangou, il ne bronche pas. Si j’ai envie, je lui file sur ma part, sinon c’est pareil, il me fait confiance, il respecte. Normal, c’est moi, moi seul, qui entre et qui braque dans la banque, le resto, la boîte ou le cinoche.
Deux loups solitaires et méfiants, pas d’accointance avec le Milieu, logiquement. Mais je sais que Kangou traîne un peu avec toutes sortes de mecs, ses parties de poker et ses plans de dope, et puis c’est toujours la même histoire avec les bijoux, les cartes de crédit et les flingues que je collectionne ; les fourgues c’est des vrais concierges. Tant que ça ne sort pas de chez les hommes… Normalement, plus t’es respecté, plus t’es protégé, à l’abri d’une balance ou d’un indic. C’est la solidarité du Milieu qui veut ça et notre régularité, notre sérieux dans le boulot forgent ce respect. On est connus maintenant, c’est vrai et c’est ma faute, parce que j’ai une manie, faut que je tire, chaque fois, à chaque braquo.
Depuis un fameux jour, il y a longtemps, ce fameux rêve qui revient… Un vigile qui ne m’a pas pris au sérieux, qui pensait que je ne tirerais pas, que j’oserais jamais… Une vieille et sale histoire qui fait que depuis, je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas m’en empêcher.
Dès l’entrée en scène je fais brûler la poudre, je dégomme une poubelle ou un panneau vantant les mérites d’une vie à 3,4 %. C’est ma méthode pour qu’il n’y ait pas de malentendu, qu’on n’est pas là pour rigoler, ça fait bouger les biftons plus vite, et les esprits aussi. « Le Flingueur » on me blaze dans les feuilles à sensation. Et chez les keufs aussi j’imagine, avec toutes les douilles que je leur lâche, un vrai Petit Poucet.
Kangou laisse passer la tempête dans son corps, il se vide une rasade de whouaïsk en travers de la gorge et m’envoie un clin d’œil. La manche de son cuir lui ratisse la bouche, on est contents, c’est notre dimanche à nous, on sait qu’un jour les balles nous arracheront la gueule et c’est peut-être ce qu’on cherche aussi.
— J’y go.
Je lui réponds en le saluant de la main.
La porte se referme dans son dos, on se reverra dans une demi-douzaine d’heures. En attendant, c’est la prépa.
Kangou c’est le pilote, le « Driver » ou le chauffeur dans notre jargon sauf que nous, on bouge à bécane. Des gros cubes qu’il manie entre ses cuisses comme un train sur des rails que son esprit lui dicte. C’était le roi des coursiers dans Paname pendant un temps, il connaît les machines et les rues. Et il n’y en a pas deux comme lui pour se faufiler sur les Maréchaux à plus de cent cinquante, les doigts toujours tendus sur la manette des freins. C’est son flingue à lui, la manette des freins. Il m’a dit un jour qu’un bon motard, celui qui est toujours au max, qui flirte au millimètre et qui dépasse n’importe où, c’est celui qui sait freiner. La machine, elle va toute seule, à donf ou pas à donf, c’est pas le problème, le rôle du pilote c’est de la protéger, de la tenir, en anticipant constamment, mais constamment, même sur le fait de se prendre un pigeon sur la visière, et en dosant les freinages au centième de seconde. C’est ce qui fait qu’on frôle l’exploit à chaque coup, c’est ce qui fait qu’aucun flic ne peut nous arrêter et encore moins nous courser.
Mais surtout, et c’est pourquoi on bosse ensemble, il sait.
Il sait qu’il n’y a pas de hasard, que les braquages c’est un travail, sérieux, qui se prépare et se réfléchit, et même si notre méthode est super rodée depuis des mois, il sait qu’il doit agir, penser et anticiper en permanence comme si c’était la première fois.
Là, par exemple, six heures avant, il est déjà en train de le faire, le coup. Sa part, son boulot. Il doit être sur son Mac à mater les plans et les vues aériennes de la ville, les sens interdits, les infos sur la circulation, les manifs, les travaux, les heures d’ouvertures de certains parcs qu’il nous arrive de traverser parfois, les endroits à éviter. Il connaît même les trajets et horaires des éboueurs, et si je lui laissais le temps, il se démerderait pour savoir à quel endroit un livreur ou camion de déménagement, à l’heure de notre retraite, pourrait bloquer une éventuelle poursuite par les condés : c’est la première phase. La deuxième c’est l’engin. Kangou habite dans la banlieue sud et il s’y est fait un réseau, des gosses des cités qui lui chourent les motos, la plupart du temps avec les clés. Il les bloque ensuite dans un garage qu’il loue sous un prête-nom et les démonte comme un orfèvre. Il passe les pièces une à une à l’essence, débride le moteur et règle les freins. Il achève le taf en leur collant une plaque tout ce qu’il y a de réglo, une doublure on appelle ça, la copie simple d’une qui existe déjà, et pour finir il se les rode à sa façon. Je voudrais pas le faire passer pour un maniaque mais il lui arrive de se coltiner un gars de son quartier qui a le même poids que moi, histoire de tester à donf, de savoir, d’être sûr.
Et tout ça pour une débine qui dépasse jamais les vingt minutes, grand max, l’idéal c’est de tourner à dix. De mon côté je me charge de lui indiquer le point de départ qui sera celui du retour, une station de métro avec des correspondances. C’est là qu’on se lâche après le coup, la moto sagement garée et les casques au fond du sac avec le fric. Le partage c’est une autre fête, le soir-même à mi casa.
Mon fade c’est de monter le coup, parfois seul, parfois moyennant finance avec Le Chat. C’est mon « prospect », un gars des assurances pour tiroir-caisse, il connaît toutes les protections, les heures où ça rentre et où ça sort, une vraie patte de lapin, Le Chat. Ça me coûte un max de dealer avec lui. Un mec chromé sur toute la longueur, encore plus parano que mézigue mais à mille bornes d’être con. Tout est basé sur la confiance, la parole donnée : c’est le seul avec Kangou à savoir où je crèche. On se voit au minimum, le greffier me file une liste de coups potables à peu près tous les dix jours, à mézigue de piocher dedans, ou pas, je suis réglo et il le sait. De toute façon, il lit les journaux comme tout le monde et s’il y a lieu je lui file sa part.
C’est le gars marié, père de famille mais qui a ses vices, une tante à entretenir d’après ce que je sais, un jeune éphèbe de dix-huit balais qui lui coûte un max, studio, sorties et tout le toutim. C’est sa daube perso mais dans le bizness c’est un homme comme on l’entend par chez nous et c’est tout ce qui m’intéresse.
Les loups vont se faire une poste. C’est un quartier de vieux friqués et ils ont touché de la fraîche afin de payer les retraites. Plus un gros paquet pour une histoire de succession, cent mille euros d’après Le Chat. C’est rentré hier soir pour sortir ce matin, et c’est ce qui va se passer, foi de Loupo. En plus ils savent que leurs vioques c’est le genre à béton du paddock aux aurores, tout juste si la porte du coffiot ne restera pas ouverte pour mieux les servir dès l’ouverture, à l’heure où je leur mettrai mon joujou en travers.
Restent six heures à attendre. Impossible de dormir, je me concentre, je visualise au plafond le dessin du local avec le comptoir et l’entrée, j’anticipe, j’imagine tous les cas de figure dont le pire, celui du gus qui se pointe pendant le coup, c’est aussi pour cette raison que je tire quelques secondes après mes sommations, ça s’entend de loin et puis y’a Kangou qui veille au dehors. Quand des gars s’approchent de trop près, il lâche de la lacrymo dans leur direction, il faut les voir se débiner. Nous, on porte des casques souples style casquette, des lunettes Harley-Davidson et un bandana sur la gueule. Les casques c’est pas le genre à vous protéger la testa en cas de grosse chute mais c’est tout ce qu’on a trouvé qui se planque facile dans un petit sac à dos. C’est pour le métro, parce que les flics doivent se repasser les b****s vidéo après avoir trouvé la moto. Merde, on calcule tout, tout, il peut rien nous arriver. Normalement.
Voilà le train de la banquise qui me remonte dans le dos. Je transpire, respire, ferme les yeux ce coup-ci, je suis trempé et j’ai froid, une merde, j’ai dû choper une merde. Je vais me prendre un Spro, c’est ces putains de virées en bécane qui m’ont refroidi la moelle. Le temps que les bulles finissent de se taper le bide à la surface d’un verre sale, je me laisse choir les bras en croix sur mon page. La face en airbag dans l’oreiller, vlam. Les grelottes se barrent, aussitôt prises par le matelas. Je souffle, c’est chaud dans ma gueule, dans mes oreilles, je l’ai zen, je vois le désert à présent, et il ne veut pas rester.
Ça fait un moment, qu’il n’accroche plus comme il faudrait, le désert dans ma tête. C’est ses yeux à elle. C’est depuis le braque du Gaumont d’Italie, j’arrête pas de la revoir, la rouquine de vingt piges avec sa chevelure déglinguée en cuivre clinquant, son visage taché des blés, son fin sourire saumon, si fin qu’on aurait pu l’effacer, ou l’allonger d’un coup de pinceau chinois. Et l’éclat de ses yeux, qui pour le coup se braquaient sur moi, marron, vivants et même inquiétants car brillants et denses comme du sang. Pourtant, je l’ai vu que ça passait pour ma pomme, que c’était pareil à une première fois dans son regard, qu’elle voulait savoir…
Savoir.
Sans déc’, sur le coup, c’était comme si on était deux, sur le coup…
À vrai dire, quand je la braquais avec le gun, j’avais l’impression de lui toucher les seins, tellement ça se tendait sous son mohair, et puis quand j’ai tiré, alors là… ça lui a fait tout chose dans le regard mais il y avait le vigile qui puait le vicelard, j’ai vite zappé, j’ai rugi de la voix et des yeux pour que le fric trace jusque dans mon sac. Juste qu’elle m’a souri, la souris, en filant sa recette, mais discret quand même, fallait oser.
J’ai vite calté, ça me plaisait pas. En vrai, ça me foutait mal et j’aimais pas ça : c’est trop sérieux les braques, trop grave, je me suis dit qu’elle était folle, qu’elle savait pas, mais maintenant…
Maintenant, j’ai déconné, je le sais. J’y suis retourné, tout seul, sans casque ni bandana, et quand j’ai pris le ticket pour Mauvais Sang, j’ai appuyé du regard. De toute façon, je pouvais pas faire autrement, mes yeux se sont collés à elle, ils ne voulaient plus se détacher. Elle m’a retapissé direct, et à nouveau, elle m’a souri.
Le même sourire.
J’ai fait pareil et j’ai regretté de ne pas lui avoir amené un cadeau. Je ne sais pas pourquoi, c’est ce que j’ai pensé à ce moment-là. Peut-être parce que son sourire c’en était un, de cadeau. Je lui ai dit « salut », elle m’a répondu qu’elle finissait à minuit quinze. Je l’ai raccompagnée chez elle.
Je m’en rappelle comme si c’était maintenant, on a marché dans Paris, la nuit, sous la pluie, on a marché sans un mot.
La nuit nous enveloppait, les pneus des voitures chuintaient sur le goudron, mais plus nous montions sur les trottoirs trempés de l’avenue des Gobelins, plus le calme et le silence s’imposaient. Nous sommes passés à l’abri des arbres devant la manufacture éclairée tel un palais, alors que derrière, du côté Montsouris, se dressaient, fouettées par les nuages, les tours des HLM. Nous avons rejoint la « Mouffe », il y avait du brouillard, et toujours, une pluie fine qui mouillait nos visages. La brume flottait dans le halo pâle des réverbères et les reflets gras sur les pavés luisaient comme le dessus d’un lac sombre. Des jeunes, des cloches, des ombres piaffaient, riaient ou se dépêchaient en petits groupes, emmitouflés dans leur manteau, laissant filer de longues écharpes. À droite, dans la rue de l’Épée de bois, des bars étaient ouverts, leurs vitrines jetant des taches jaunâtres sur les moellons, on entendait, tout au fond de la ruelle, résonner le bruit des talons. La ville communique parfois avec ceux qui y errent, Paris nous traversait. Avec ses maisons de pierres gravées de signes du Temple dégoulinantes d’eau, ses façades des bistrots encadrées de bois, « charbon et alcool » à demi effacé sur la vitre nimbée de lumière jaune d’un bougnat. La buée en faisait un écran où des doigts avaient dessiné une « gueule d’atmosphère ». Derrière, les silhouettes étaient floues comme dans les vieux films. Elle me suivait et je sentais sa présence dans son corps, la présence de la ville, je ralentissais pour prendre sa main, dans la grande montée de la rue Mouffetard, le sang battait dans sa paume, cet axe menait au cœur de Paris.
J’ai eu une idée et je lui ai fait prendre la rue Lacépède pour rejoindre les arènes de Lutèce. Les ombres étaient plus profondes dans le passage et nous sommes ressortis sur le terre-plein que surmontent les vestiges des gradins.
L’endroit était désert, éclairé de loin en loin, la pluie tombait toute droite, c’était idiot, parce qu’on ne voyait pas les étoiles. Cependant, la sensation d’universalité était bien là, lorsque l’on se mettait au milieu de l’arène et qu’on levait les yeux. Tout autour grondait la ville, et au-dessus de nous, la nuit offrait un pan entier de sa vie, ça donnait le vertige, d’être au même endroit, où des siècles et des siècles plus tôt, des hommes et des femmes criaient, se battaient, et mouraient…
Ses yeux scrutaient le sol, l’eau y clapotait, noire et brillante, comme du sang.
On s’est regardés un moment sans rien dire, un peu seuls au monde au milieu de ce cirque, seuls avec la pluie et le froid qui nous effleuraient. Et puis, je lui ai dit :
— On y va ?
C’était à deux pas, à Jussieu, on est arrivés au bas de son immeuble, elle a ouvert la porte. Quand elle s’est retournée vers moi, j’ai secoué la tête et je me suis barré.
Je me suis barré, c’est tout. C’était il y a trois jours, j’ai déconné, je l’ai vu dans son regard quand je suis parti. Comme un voleur. En vrai, j’avais peur.
Parce que c’est trop dangereux, pour elle, pour moi. Le mal est déjà là, je le sens, je vais l’aimer et elle, elle va m’abandonner. Et moi, à nouveau, je vais vouloir crever. Alors, autant en finir dès maintenant, pas de début, pas de fin, dès maintenant.
Maintenant…
Je crois qu’en fait, je ne sais pas, je me demande… C’est plus les mêmes frissons, la même fièvre et ça me tourmente comme une chienne dans le corps. Comme un pressentiment. Arrête, Loupo, t’as chopé une p****n de merde sur le dernier coup, voilà tout, le dernier coup, celui du Gaumont de la place d’Italie.