PRÉFACE
Préface
On pourra reconnaître ici quelques fragments d’une petite nouvelle anglaise « The muffin Girl » qui a paru sans nom d’auteur, à Londres, mais qui fait partie d’une collection publiée, croyons-nous, sous les auspices du regretté Père Faber et des Oratoriens d’Angleterre.
Certains procédés trop à la mode chez nos voisins d’outre-Manche me dispensaient pleinement, à ce qu’on m’a dit, de faire à mes lecteurs cette confidence d’une inspiration étrangère dont un bien petit nombre d’entre eux aurait eu l’occasion de s’apercevoir. N’a-t-on pas vu la littérature anglaise s’approprier, sans le moindre scrupule, nos romans ou nos pièces de théâtre, après s’être donné tout simplement la peine de les traduire, d’en défigurer les noms propres et d’en changer les titres ? Mais c’est là, il faut le reconnaître, une pratique peu faite pour rehausser l’honneur de la république des lettres, et dès lors qu’on la réprouve, on perd le droit de l’imiter, même de loin.
J’aime mieux remercier ingénument l’auteur inconnu de « The muffin Girl », et lui demander pardon d’avoir osé refondre son œuvre en la transportant dans notre langue, et essayer de faire un tableau d’une esquisse qui, en elle-même, était un chef-d’œuvre.
Du reste, n’exagérons rien. Si mes emprunts à l’opuscule anglais sont assez importants pour faire à ma loyauté un devoir de les mentionner, il s’en faut qu’ils le soient assez pour ôter à mon travail son caractère propre et son originalité. Je pourrais citer des situations culminantes, des personnages principaux, pivots du présent drame, qui ne sont même pas indiqués dans le récit anglais. Tels sont, par exemple, le personnage d’Olivier Waspson-Cleave et tout ce qui s’y rattache directement ou indirectement ; tels encore le protestantisme du landlord de Cleave-Hall et de sa famille, que le récit anglais suppose catholiques. En un mot, on compterait dans « Deux orphelines » jusqu’à cent ou cent vingt pages de suite dont pas une ligne ne se trouve dans « The muffin Girl ».
J’ai entremêlé dans le drame, tout en évitant de le surcharger et de l’alourdir, une série de courtes études des mœurs britanniques, en parallèle avec nos habitudes, nos goûts et notre caractère français. Le travail d’esprit de M. Réginald Cleave, relativement aux questions religieuses, et les raisonnements du Père Joseph sur le même sujet, me paraissent aussi répondre avec assez d’exactitude, si je ne me flatte, aux préoccupations providentielles de l’Angleterre contemporaine et à l’étonnante révolution morale annoncée par le génie prophétique, de Joseph de Maistre, il y a cinquante ans, alors qu’elle semblait impossible ; révolution que tant d’âmes pieuses sur le continent aident de leurs prières et que le monde entier, chrétiens et incrédules, surveille avec une attention pleine d’angoisses et d’espérances.
C’est par les excursions épisodiques de ce genre que je me suis efforcé d’instruire, sans rompre toutefois l’unité ni l’intérêt du récit. Plaire et amuser sont un résultat désirable, mais digne de peu d’efforts, à mon avis, quand il est seul, et la théorie de « l’art pour l’art », aussi bien que l’axiome latin : « Scribitur ad narrandum, non ad probandum », en dehors des ouvrages d’histoire, me semblent tout à fait au-dessous d’une plume sérieuse et chrétienne. Je l’ai dit ailleurs : Je me sens profondément incapable, non seulement d’écrire pour laisser au lecteur des impressions malsaines, mais de n’en pas rechercher de profitables et de salutaires, et de me contenter d’une passagère et stérile émotion.