– On a réussi !
Deffert lui sourit.
– Cet après-midi, je travaillerai avec toi au nouvel affût. Mes gars pourront rester seuls pour obstruer le bout de la galerie. C’est ce boyau que tu vois, avec des saloperies qui le bouchent à moitié. On a déposé nos explosifs et on a placé le cordon de mise à feu sous leurs pattes.
Le préposé à la distribution du courrier venait de les croiser. Gaston l’apostropha.
– Holà, la poste, pas si vite, tu as du courrier ?
– Où vous étiez passés, les artistes ? Dix minutes que je vous cherche, j’ai deux lettres pour vous.
Ils empochèrent les précieuses enveloppes et regagnèrent leurs quartiers pour lire les nouvelles de la vie civile.
– Germaine me dit que la nourriture manque à Bordeaux, on voit de plus en plus de femmes mendier au coin des rues avec leurs enfants sur les genoux. Elle a engagé une de ces pauvresses pour se faire aider à l’entrepôt. Si c’est pas un scandale ! Sur les quais, ce sont les femmes qui poussent des barriques de vin. Et toi, cette Léontine, toujours aussi sympathique ?
– Dans ma dernière lettre, je lui ai dit que j’habitais 13 rue Toufaire, près de la Corderie de Rochefort ; eh bien, mon vieux, figure-toi qu’elle est allée à mon adresse pour vérifier que tout était en ordre et que personne n’avait profité de mon départ pour s’emparer de mon appartement.
– C’était pas plutôt pour vérifier que tu ne lui racontais pas des histoires ?
– T’es con, Guizot ! Elle n’est pas comme ça, ma Léontine.
– Ta Léontine ? Elle est déjà à toi ?
– Oui, dans ma tête, elle est bien à moi.
– Jules, toi, mon gars, tu es fort avec les femmes !
Ils se levèrent et prirent conscience d’une agitation nouvelle dans la tranchée. On courait, on parlait fort et on trimbalait des caisses de munitions.
– Bougez-vous le cul, vous deux, vous êtes sourds ? À vos postes, p****n ! Les Boches attaquent.
Guizot gagna sa mitrailleuse et Deffert se glissa à plat ventre dans la galerie dont l’orifice était aux trois quarts bouché par des blocs de calcaires. À l’intérieur, il retrouva ses compagnons, qui n’avaient pas entendu l’ordre d’attaque.
– Les gars, c’est du sérieux ! Ils lancent une offensive pour nous déloger. Il va falloir faire gaffe parce qu’ils ont reçu deux canons sur affût, des mortiers à tube court et de gros calibre, d’après ce qu’on dit.
– On va les aider en surface ?
– Non, notre boulot, c’est sous terre. On va profiter de l’attaque pour faire sauter la galerie à la dynamite. Probable qu’avec le bruit de l’assaut, ils tarderont à s’en rendre compte.
Allongés dans le boyau, ils entassaient les moellons de calcaire en prenant garde de protéger la mèche de mise à feu. Cette mèche, ils l’avaient choisie à combustion lente pour leur laisser le temps de fuir avant l’explosion.
– Vous entendez, dehors ? Ils nous canardent avec leurs mortiers et je crois aussi entendre un gros calibre.
Par sécurité, les lampes à acétylène étaient éteintes. Autour d’eux, il faisait nuit et prudemment, ils rampèrent vers la sortie. Tout à coup, Deffert eut la sensation de toucher avec sa main droite une masse tiède qu’il ne put identifier, il s’approcha, ralluma sa lampe et fut secoué par une nausée… Lentement, il se recula et parla à voix basse à ses hommes.
– Les gars, silence ! Avancez lentement en vous écartant sur la gauche. Le bruit et la poussière de tout à l’heure, c’était lui ! Un gros obus de quarante kilos qui n’a pas explosé. Il est planté là et nous observe.
– Tu crois qu’il peut nous péter à la gueule ?
– On ne va pas lui demander de le faire, mais je crois que ce suppositoire a bien été conçu pour ça ! Ce con semble hésiter, soit je reste tranquille, soit je leur fais péter le museau !
Cinq minutes plus tard, ils se regroupaient à l’extérieur, hébétés mais sains et saufs. Ils restaient accroupis dans la boue et la tête dans leurs mains. Partout, l’assaut faisait rage avec des projectiles légers… Peut-être que ces salauds n’avaient plus d’obus.
Pétrifiés par l’angoisse, les gars de Deffert restaient indifférents à ce qui les entourait… Pourtant, les infirmiers s’activaient autour des blessés et des soldats couverts de sang évacuaient les morts sur de petites charrettes.
Un peu avant le virage de la tranchée No 1, Deffert aperçut Gaston Guizot. Son ami, habituellement doux de caractère, avait le visage crispé sur ses cibles.
Un peu plus tard, une autre image se fixa dans son cerveau, c’était le même Guizot qui maintenant volait dans les airs, collé à sa mitrailleuse. Sa compagne maudite semblant l’accompagner dans son voyage vers la mort…
Une horrible douleur dans une jambe lui dit que son corps explosait et aussitôt après, il perdit connaissance…
Beaucoup plus tard, il ouvrit un œil… Il faisait nuit. On l’avait allongé sur un brancard taché de sang et il ne pouvait dégager le regard de sa jambe qui lui arrachait des cris. Au-dessus de lui et sur les côtés, des blessés étaient entassés dans un maelström invraisemblable. De ces hommes jaillissaient des plaintes sourdes et des regards fixes où se lisait l’incompréhension.
Il vomit dans sa vareuse et dit à voix basse :
– Quelle odeur, là-dedans ! p****n, ça pue !
Comme pour lui répondre, une voix s’éleva dans la nuit :
– L’odeur, soldats, on n’y peut rien. C’est tout ce sang. Restez calmes ! Vous êtes blessés et nous roulons sur la nouvelle route en direction de Bar-le-Duc. Vous y serez tous soignés à l’hôpital. Pour la France, messieurs, courage !
Jules n’avait entendu que faiblement cette voix qui pourtant lui sembla rassurante, il allait donc être pris en charge et on allait soigner sa jambe. Ses oreilles bourdonnaient bizarrement et il lui sembla qu’il entendait moins bien… Submergé par la fatigue, il s’assoupit.
Une heure plus tard, c’est un cahot qui le réveilla, il tenta de se retourner, ce qui lui arracha un cri strident. Son voisin se dressa alors sur son séant.
– Moins de bruit, p****n ! Tu m’as réveillé !
Plus tard, il tenta une nouvelle tentative pour se retourner et celle-ci se solda encore par un échec. Il s’efforça alors de rester immobile et la morsure de sa jambe se calma.
Bercé par le ronronnement du moteur, il repensa à Guizot. Qu’était-il devenu ? Il se souvenait de l’avoir vu faire ce vol plané dans le ciel avec sa mitrailleuse et conclut qu’il avait été soufflé par une explosion. Peut-être était-il mort, ou peut-être retombé blessé, quelques mètres plus loin ? Comment pourrait-il en apprendre plus ? Il se promit de ne jamais laisser tomber son ami.
Il ferma les yeux et pensa à la fosse, ce trou béant, qui leur faisait si peur. C’était une excavation creusée par une bombe qu’ils appelaient le cimetière… Un cimetière provisoire où on entassait les morts.
Au ronflement du moteur, il comprit que l’ambulance peinait dans une montée ou que, peut-être, elle traversait un secteur plus défoncé. Il se dit :
– Gaston a été projeté en l’air avec de la terre et sa mitrailleuse, mais je connais le lascar, il sera retombé quelques mètres plus loin avec trois ou quatre égratignures et le souvenir d’une belle frousse. Je me fais du mauvais sang pour rien, à Bar-le-Duc, je me renseignerai.
Lentement, la voiture reprenait son rythme, il palpa la poche de sa vareuse, sentit son carnet d’écriture et son crayon à papier. Il ferma les yeux et murmura :
– J’ai envie d’écrire à Léontine…
Il dormait profondément lorsque l’ambulance stationna dans la cour de l’hôpital, et c’est à peine s’il se réveilla quand deux costauds le couchèrent dans un lit.
Le lendemain et les jours suivants, on nettoya ses plaies à l’éther, on lui appliqua des pansements antiseptiques et dix jours plus tard, il fut décidé de contenir la jambe blessée avec deux volumineuses attelles. Deffert ne souffrait plus. Pas de chirurgie, le maintien de son membre en bonne position et ce serait tout…