5 – Dans le trou-2

2026 Mots
– Il a morflé sous la couverture, mais j’espère que tu pourras récupérer l’adresse. C’est en page 4 que Guizot retrouva l’article de La Maison du soldat et comme un chien affamé, Deffert s’empara de son cahier pour noter l’adresse. – J’écris tout de suite. Pendant dix minutes, on se serait cru dans une salle de classe, aucun bruit à l’extérieur et dans la tranchée, deux élèves penchés sur leurs devoirs du soir. Lorsqu’ils furent satisfaits de leurs textes, ils le recopièrent sur une belle page blanche et cachetèrent soigneusement les enveloppes, Guizot sourit : – Moi, je vais faire l’enveloppe pour La Maison du soldat et toi, tu rempliras celle pour ma femme, pour voir… – Oui, mais franchement, c’est un peu con ! – Tu veux que je te la lise aussi ? – La lire, pourquoi pas, mais ça ne te gêne pas ? – Écoute ! Ma très chère femme, Je viens de lire ta lettre et suis rempli de joie, car je comprends que ta santé est bonne. Bordeaux, capitale de la France, me dis-tu ? En effet, qui pourrait y croire ? Ici, nous profitons d’une période de calme, nous ne lançons que peu d’assauts et l’ennemi semble adopter la même politique. Il faut dire que de notre côté, le commandant a un projet, mais je ne peux pas t’en parler parce que c’est un secret. Un secret militaire, tu te rends compte, si j’étais indiscret et si je t’exposais tout ça, je risquerais la vie de mes camarades et pour moi, ce serait la cour martiale ! Encore deux mois à patienter et ton mari pourra peut-être prétendre à une permission. Tu t’imagines, toi et moi dans les bras l’un de l’autre ! J’attends ce moment avec une insoutenable impatience. Te revoir, toucher tes mains, caresser ton visage et entendre ta voix. Tous ces petits bonheurs, je les retrouve en me blottissant dans mes souvenirs et me dis que de nouveaux seront bientôt miens. Au front, je me suis fait un camarade, mais ce garçon est terriblement seul ; pas de famille et très peu d’amis. C’est un gars de Rochefort, moitié marin, moitié terrien, un peu à l’image de cette ville qui a les pieds dans l’eau et la tête dans le marais. Surtout, ma Germaine, si les gens de la préfecture avaient la mauvaise idée de revenir à l’entrepôt, ne leur dis pas que nous avions beaucoup de millésimes en cave au début de la guerre. Cache-leur les livres de comptes, et même mieux encore, brûle-les ! Dis-leur aussi que ce qui reste se trouve dans les sous-sols de l’entrepôt et dans la cave de notre maison. Tu pourras ajouter qu’en 1914, les rumeurs de conflit ne poussaient pas ton mari à acheter du stock. La guerre, ça signifie les hommes au front et les bistrots à la diète ! Enfin, je te charge d’embrasser Léon qui, je le sais, fait ce qu’il peut pour te soulager. Il est encore bien jeune, mais son affection est certainement pour toi un appui précieux. Tu lui expliqueras que je suis artilleur et préposé à la mitrailleuse de la tranchée ; une Hotchkiss, dernier modèle ! Dans quinze jours, nous aurons une « Saint Étienne » et ce sera moi qui en serai le serveur officiel. Deux mitrailleuses pour la tranchée No 1, les Boches ne vont pas rigoler ! Je te quitte, ma très chère Germaine, avec un gros pincement au cœur, je vais donc abandonner ma plume et ta voix qui danse dans ma tête. Pour me consoler, il me reste ta photographie que je contemple tous les soirs avant de m’endormir. De grand cœur, je t’embrasse et attends de tes nouvelles. Une grosse bise à toi et à notre Léon, Ton Gaston. Les yeux emplis de buée, il enfourna sa lettre dans la poche de sa vareuse. Deffert, à sa gauche, était rayonnant. – Parfait, j’ai écrit à l’Écho de Paris ! Il s’était mis debout et s’étirait en brandissant sa lettre. – J’espère avoir une réponse rapide et j’espère surtout qu’on m’attribuera une belle marraine à qui je raconterai ma vie de termite-creuseur ! Il consulta sa montre et déclara : – À propos de termites, il est bientôt l’heure de descendre, j’appelle mes gars. Il sentit sa lettre pour savoir si l’eau de Cologne dont il avait laissé tomber quelques gouttes sur l’enveloppe faisait son effet et l’embrassa avant de l’enfouir dans sa poche. Deux semaines plus tard, la vie chaotique de la tranchée avait repris, alternant les périodes de calme et des journées terribles où les attaques se succédaient. La mitraille, les assauts, les morts et les blessés, les blessés surtout, qui hurlaient au fond du trou creusé par une bombe… et puis venait le temps des évacuations, celui des ambulances qui roulaient en file vers les hôpitaux. Dix jours plus tard… – Guizot, Deffert, courrier. Les deux compagnons s’isolèrent dans un coin. C’était une matinée ensoleillée et le front était assez calme. – Gaston, c’est ma nouvelle marraine. Ils m’ont déjà attribué une marraine ! Armé de sa lame d’Opinel, il ouvrit religieusement son enveloppe. La lettre était écrite sur un papier crème aux bords finement dentelés, un accessoire de femme… Mon cher Jules Deffert, L’association m’a désignée pour être votre marraine mais, si je ne vous convenais pas, vous auriez la possibilité de le faire savoir à l’Écho de Paris qui vous en attribuerait une autre. J’ai vingt-quatre ans et j’ai déjà été veuve. Mon homme que j’aimais tant est mort après avoir été écrasé par un cheval fou. Veuve, je ne le suis plus maintenant, car je me suis remariée depuis peu. Sachez aussi que je suis la maman d’une petite fille de trois ans dont le père était mon premier mari. Trois ans, vous en conviendrez, c’était trop jeune pour être privée d’un papa ! Léonie est blonde comme un soleil. Avec elle, je me sens heureuse et trop gâtée en ces temps de guerre… Aussi, ai-je voulu distribuer quelques poussières de ce bonheur à quelqu’un qui souffre dans les tranchées. Pourquoi moi et pourquoi vous ? J’ai posé cette question à l’association et leur réponse m’est revenue comme une évidence. Je suis de Rochefort et vous aussi… Nous sommes « pays ». Quand je dis Rochefort, ce n’est pas tout à fait ça puisque j’habite dans le village de Moëze, une maison sur la grand-route. Et vous, vous êtes de Rochefort même ? Il va bientôt falloir me taire, car vous allez penser que je suis folle, avec tout ce bavardage ! Figurez-vous que je vous écris en parlant à haute voix, comme si vous étiez près de moi ! Peut-être, aimeriez-vous savoir à quoi je ressemble ? À ma mère, paraît-il, ce qui ne vous avance guère ! Blonde comme ma fille et pas très grande, comme toutes les charentaises, on dit que j’ai la taille bien prise et que mon caractère n’engendre pas la mélancolie. Que vous dire de plus sans que ce soit gênant ? Je ne sais pas nager mais j’ai une grande qualité, je réussis très bien la mouclade au Pineau. Je vous quitte et attends avec impatience votre lettre de retour. Très sincèrement à vous, une marraine qui souhaite vous aider dans cette pénible épreuve, Léontine Rabutteau Jules embrassa la précieuse missive et la glissa dans son enveloppe… Il était transporté de joie. Maintenant, il n’était plus seul, avec cette Léontine débordante de bonne humeur. Pour lui, cette première lettre avait le parfum d’une tartine de miel. Léontine habitait donc Moëze, un village interminable qui étirait sa mélancolie sur la route de Rochefort… Moëze, Jules s’y était rendu à plusieurs reprises à l’automne avec son fusil et son Setter, les prises de chasse y étaient abondantes pour un amateur de gibier d’eau. Ce village longeait un ancien marais grouillant de bestioles à poils et à plumes. Il revint à la réalité et leva les yeux sur son ami. – Et pour toi, mon Gaston, les nouvelles sont bonnes ? – Germaine va bien, je te remercie, elle continue tant bien que mal à tenir le négoce. – Pour une femme seule, ça ne doit pas être facile ! – Pas facile, en effet ! Elle a eu la visite des fonctionnaires de la préfecture qui souhaitaient embarquer nos vins de garde pour en faire la distribution aux combattants. Dommage pour eux, ces messieurs n’ont rien trouvé ! Seulement quelques bouteilles ordinaires pour le négoce courant, mais rien de noble qui puisse les intéresser. Pauvres soldats, si ce n’est pas malheureux, ils devront continuer à se contenter de la piquette de l’armée ! – Tu ne crois tout de même pas qu’ils nous auraient servi des grands crus dans les tranchées ? S’ils avaient trouvé tes bouteilles, ils les auraient réservées pour les gradés. – Oui, mais vois-tu, ils n’ont rien trouvé ! Et moi je te promets qu’après-guerre, je les dénicherai, ces flacons et nous dégusterons les meilleurs tous les deux, si nous sommes encore en état de picoler. – Tu veux dire, si on en sort ? – Bien sûr, qu’on en sortira. Pense aux bouteilles et ça t’aidera à te planquer. Parle-moi de ta marraine, elle s’appelle comment ? – Léontine ! Elle est de Rochefort, comme moi, ou plutôt d’un bled à côté. Elle semble vivante et gaie, et je ne sais pas si je commence à être amoureux d’elle. Ce qui est sûr, c’est que je le suis de sa lettre ! Une quinzaine de jours plus tard, le commandant annonça la visite des creusements. Les travaux de la galerie étaient en effet terminés et il allait se déplacer en personne pour en inspecter la bonne finition. Vers neuf heures, son ordonnance le précéda et le pèlerinage souterrain débuta. De retour à la surface, Deffert se rongeait les ongles, mais au sourire du commandant, il comprit que l’homme était satisfait. – Soldat Deffert, à vous et à vos hommes, je dis bravo ! Soyez patients, ce sera bientôt notre heure ! Dans la tranchée, depuis peu, on était inquiet et pour une fois, la préoccupation ne venait pas de ceux d’en face, mais du ciel. Le front était régulièrement survolé à faible altitude par des avions allemands AEG dont il se disait qu’ils pourraient lâcher des bombes sur le champ de bataille ! Maintenant, ces aéroplanes les narguaient à longueur de journée, et la colère des soldats était d’autant plus grande que les tirs de leur fusil n’atteignaient pas cet objectif. Guizot comptait parmi les plus virulents et il fallait l’entendre : – Avec les Lebels, on ne les aura jamais, mais avec ma mitrailleuse et en la pointant vers le ciel, je suis certain que je pourrais les canarder ! Deffert était stupéfait. Gaston serait donc capable d’abattre un AEG avec sa mitrailleuse ! Il se dit que son ami était aveuglé par ses succès et il jugea préférable de le mettre en garde. – Je te conseille de parler au commandant de ton projet avant de te lancer dans cette aventure. Je sais bien qu’un gars de chez nous a déjà réussi cet exploit, mais toi c’est pas pareil, tu n’as aucune expérience ! – Quoi, moi ? Moi, je ne suis pas plus con que lui ! Trois jours plus tard, ils attendaient leur tour devant le renfoncement qui servait de bureau au commandant. Leurs tenues étaient impeccables et ils étaient rasés de près. – Je te remercie de m’assister, tout seul, j’aurais eu la trouille. Je crains qu’il me demande de tirer sur ceux d’en face et de m’en tenir là. – On va bien voir, mais ça m’étonnerait, car si tu dégommais un Boche, c’est lui qui aurait les honneurs. Le garde d’ordonnance leur fit un geste indiquant qu’ils pouvaient entrer, ils poussèrent un rideau crasseux et se trouvèrent face au commandant qui se taillait la moustache devant un bout de miroir accroché au mur. – Entrez soldats, et exposez-moi ce qui vous amène. Brièvement, s’il vous plaît, car j’ai beaucoup à faire ! Les deux amis tournaient nerveusement leurs képis dans leurs mains sans savoir par quoi commencer. – Alors, ça vient ? On ne va pas y passer la journée ! Qu’avez-vous à me dire ? Deffert lança un coup de coude à son voisin. – Vas-y, explique. – Mon commandant, nous avons tous constaté que les aéronefs allemands nous narguent en survolant nos lignes et que nous ne pouvions rien faire pour les descendre. Compte tenu de la portée de notre nouvelle mitrailleuse, moi je crois que je pourrais les atteindre. Il faudrait seulement modifier la position de tir, avec votre autorisation. Le commandant, les mains dans le dos, se mit à arpenter le réduit, il réfléchissait, le front soucieux. – C’est intéressant, très intéressant ce que vous dites, mais attendez… Pendant que votre mitrailleuse fera joujou avec les avions, si les Allemands lancent une attaque ? Combien de temps vous faudra-t-il pour la rendre opérationnelle au sol ? – Très peu, mon commandant, il faudra seulement la changer d’affût, deux minutes, pas plus, je vous le promets. Il se tourna vers eux, l’air sévère. – On fait un essai sur quinze jours et pas plus, c’est à vous de jouer ! Démontrez-moi le bien-fondé de votre idée. Je vous le redis, c’est pour quinze jours et on verra ! Ils se retrouvèrent sur les planches de la tranchée, étonnés par la facilité de l’entretien. Il pleuvait, Guizot remonta le col de sa vareuse et tapa sur l’épaule de son compagnon.
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