5 – Dans le trou-1

2016 Mots
5 – Dans le trou Dans la tranchée, la vie s’organisait. Le caporal Deffert, pelle et pioche sur l’épaule, gagnait deux fois par jour les profondeurs de la galerie où ses soldats creusaient un sous-sol crayeux assez facile à travailler. Le sous-lieutenant lui avait demandé de prendre en charge trois équipes de deux hommes et lui avait promis qu’il serait élevé au rang de caporal-chef dans trois semaines, si le travail convenait au commandant. Pour Guizot, la tâche était moins aisée, sa mitrailleuse s’enrayait souvent, mais malgré ce désagrément, il s’était habitué à cracher la mort sans se poser de questions. Quels scrupules aurait-il dû avoir ? Il était au premier rang pour voir tomber ses camarades de combat, des gamins qu’il entendait se tordre de douleur sans qu’il puisse faire un geste pour les aider. Sa thérapeutique, et aussi sa vengeance, c’étaient les longs chapelets de cuivre qui tournaient à un rythme effréné dans son chargeur, sa mitrailleuse en était brûlante à la fin de l’attaque. Là où il lui était le plus facile de faire une hécatombe, c’était dans les attroupements qu’il ciblait dans son viseur. Il tuait et tuait sans scrupule puisque c’était sa mission, jusqu’au jour où un des copains le mit en garde : – Tu devrais faire gaffe, Gaston, si tu continues à ce rythme, ceux d’en face vont te repérer et n’auront de repos tant que ta mitrailleuse ne se sera pas tue ! L’avertissement ne resta pas lettre morte, un soir le tirailleur-fou réfléchit, alors qu’il se tournait et se retournait sur les planches de sa couchette. – Ils sont marrants, si je ne tire plus, les Boches vont avancer et nous piquer notre tranchée, et si je tire trop, ils disent qu’ils vont me repérer ! Dans les deux cas, tout ça n’est pas bon. Bah ! Si je dois choisir, je préfère canarder ! La semaine suivante, il n’eut plus à se poser de questions, le Parigot était rentré de permission et avait repris la poignée de la mitrailleuse. Il dit deux mots à Guizot pour le consoler : – Te fais pas de mouron, collègue, on va recevoir une mitrailleuse supplémentaire, une Saint Étienne, et il paraît qu’elle sera pour toi. En attendant, tu chargeras avec les autres à la baïonnette ! Temporairement, l’artilleur Guizot se retrouva donc affecté aux troupes d’assaut alors que le caporal Deffert profitait des moments de mitraille pour faire exploser des mines dans ses nouvelles caves. Il mit ses hommes en garde : – Soyez discrets, je suis certain qu’ils essaient de nous repérer après les attaques. En fin d’hiver, comme si les belligérants avaient passé un accord entre eux, on bénéficia d’un moment d’accalmie. Les deux compagnons mirent ces heures à profit pour discuter de leur vie et de leurs projets d’après-guerre, et un matin où ils étaient assis près de la rotonde, le postier annonça derrière son mégot : – Guizot, courrier ! Deffert regarda son ami un peu tristement, et celui-ci, comprenant son désarroi, lui demanda : – Tu n’es pas obligé de me répondre, mais tu n’as laissé personne derrière toi ? Pas la moindre petite amie qui pense à toi et pourrait prendre de tes nouvelles ? – Non, personne. Plus de famille proche et ma dernière amie, je l’ai plaquée un mois avant le début de la guerre. – Avant la mobilisation ? T’aurais dû attendre ! – Oui, peut-être ! Il faut dire qu’elle me cassait les pieds avec son caractère de brigadier-chef, je ne pouvais plus la sentir ! Personne chez moi et personne dans mon cœur, seulement un ami ici dont j’ai fait la connaissance au bout d’une allumette. – Et à Rochefort, pas de copains non plus ? – Un copain, si ! Plus que ça, c’était un bon ami, mais il est mort de la tuberculose, une forme foudroyante qui l’a mené au cimetière en moins de trois mois. Il faut dire qu’il ne tournait pas rond, le Simon. Il mangeait mal, buvait beaucoup et fumait comme un pompier ! Guizot écrasa sa cigarette. – p****n de tabac, il paraît que c’est pas bon pour nos poumons. Il tapa sur l’épaule de Jules, dont la vareuse dégagea un nuage de poussière. – Dis-moi, puisque tu n’es pas marié, je pense à quelque chose pour toi. – Tu penses à quoi ? – J’ai lu dans L’Écho de Paris qu’une dame d’œuvres, une dénommée madame de Lens avait fondé à Paris une association de bénévoles, ce sont des femmes, jeunes et moins jeunes, qui se proposent d’envoyer des lettres aux soldats pour les réconforter. – Tout ceci me paraît très bien. – Oui c’est très bien. Le projet de ces personnes, c’est de ne pas laisser moisir les appelés dans leur solitude et de leur faire savoir que le pays les aime. – L’Écho de Paris, tu dis ? Mais c’est un journal pour les bonnes femmes ! – Exactement, mais ce sont elles qui ont eu cette idée. – J’aimerais bien en connaître une, de ces femmes, mais d’ici, comment les contacter ? Il faudrait pour ça que je puisse connaître l’adresse de l’association. Guizot réfléchit un moment. – Un instant, ça me revient. L’organisation se nomme La Famille du soldat et madame de Lens appelle toutes ces dames au grand cœur, les marraines de guerre du soldat. – Tu es certain que ce ne sont pas des filles de mauvaise vie, postées là pour nous tirer des sous ? – Non, comme tu y vas. L’Écho de Paris, tu n’y penses pas ! Ces femmes sont toutes honnêtes et si tu es intéressé, dis-le-moi. Attends, je crois même que j’ai conservé le journal dans un coin. Si ça t’intéresse, je le rechercherai, tu y trouveras l’adresse où écrire pour te renseigner. – Gaston, tu es un véritable frère. Si tu retrouves ton journal, ce ne sera pas de refus, je leur écrirai. Guizot sortit son canif de la poche de sa vareuse et décacheta son enveloppe. – Tu permets ? Ma Germaine, c’est ma femme, mais on peut dire que c’est aussi ma marraine ! J’espère qu’elle se porte bien. – Je te laisse, lis ta lettre en paix, et encore merci pour ta proposition. – Pas de quoi. – Bien sûr que si ! Tu sais, nous sommes faits pour donner et recevoir de l’affection et ma vie, celle d’un sans famille, me rend souvent bien triste. Guizot releva la tête et sortit ses lorgnons. – Attention, ne te fais pas trop d’idées ! S’écrire ne veut pas dire s’aimer, ces personnes ont leur vie ! Gaston lut et relut la missive de son épouse comme un diabétique lèche un couteau ayant servi à découper une pâtisserie. Il finit par la ranger dans sa poche et à ce moment, le bonheur éclairait son visage. Il leva les yeux sur son compagnon et constata qu’il griffonnait un bout de papier, comme si lui aussi écrivait à une amie. – Jules, dis-moi, tu ne trouves pas ça curieux, en plus d’être amis, j’ai déjà remarqué que nous avions, toi et moi, la même écriture ! Tu n’aurais pas des dons d’imitateur ? – D’imitateur, moi ! Et pourquoi ce serait moi ? Je peux en dire autant de toi, moi aussi j’avais constaté ce phénomène concernant nos écritures. – Ah bon ? – Oui, c’était un jour où tu rédigeais une lettre de protestation pour je ne sais quoi. Une bombe explosa au loin, ce qui leur rappela où ils étaient. Deffert, un peu énervé, alluma une cigarette. – Il faudra nous y faire, nous avons le même graphisme, c’est comme ça que ça s’appelle. Je crois d’ailleurs que c’est assez rare ! Guizot sourit. – Tu sais que quelqu’un de malhonnête… – Quoi, quelqu’un de malhonnête ? – Je veux dire qu’une personne mal intentionnée pourrait faire à ma place la réponse à ma femme. – Non, mais tu es complètement malade, mon pauvre Gaston ! Ta femme, c’est ta femme et tu te la gardes. Ma future marraine, ce sera la mienne et j’ai hâte de savoir si elle sera sympathique. Peut-être m’enverra-t-elle une photo ? – En tout cas, il me tarde de lui écrire. – Eh bien c’est le moment, écris au lieu de parler ! De bouche à oreille, le message courait le long de la tranchée, le commandant les attendait dans un quart d’heure à la rotonde pour un message d’information. Les deux amis plièrent livres et journaux et se hâtèrent vers le lieu de rendez-vous. – Messieurs, repos, mais en silence, s’il vous plaît ! Asseyez-vous en rond autour de moi. Lorsque tous les poilus furent casés dans le petit amphithéâtre de terre, il leur déclara : – Soldats, il est temps que je vous expose mon projet. Tout d’abord, entendons-nous bien, ce plan ne sera réussi que s’il obtient votre assentiment, mais je suis déjà certain que vous serez tous d’accord. Ceux qui veulent me suivre, levez le doigt ! Une forêt de mains se leva. – Vous ne voulez pas passer le reste de la guerre à moisir au pied de cette colline ? L’endroit est loin d’être confortable et il est surtout trop dangereux pour que nous nous y attardions. L’homme retira son képi, s’accroupit et tendit l’oreille comme s’il écoutait quelque chose. On n’entendait rien ou presque, peut-être un frémissement, un léger bruissement sous leurs pieds, mais il fallait avoir la foi pour en être totalement convaincu. Dans ce silence relatif, il pointa son index vers le sol et leur dit à voix basse : – Ils sont là ! Juste en dessous. Comme s’il était pris d’une passion mystique, il tourna la tête vers ses soldats et reprit : – Vous avez dû remarquer que leurs attaques se sont calmées depuis quelques semaines. Attention ! Cela ne veut pas dire qu’ils abandonnent… Au contraire ! Comme nous, ils réfléchissent et se préparent. Il scruta à nouveau le sol et tendit sa badine vers un recoin. – C’est bien eux. Si je vous le dis, c’est que j’en suis sûr. Pour être plus proche de la troupe, le commandant n’hésita pas à abandonner toute dignité en s’asseyant sur une caisse vide. – Ils sont là, mais nous aussi, nous y sommes. Le caporal-chef Deffert et ses équipes de mineurs creusent eux aussi en silence ! Nos amis vont donc continuer leur travail et quand ils seront sous des galeries de munitions de l’ennemi… Un poilu, paraissant ne pas s’intéresser à l’exposé du commandant, se roulait paisiblement une cigarette. Le commandant pointa sa badine en direction du pauvre diable : – Quand j’en aurai terminé, vous là-bas ! Vous me ferez un résumé ! L’autre, sans trop s’inquiéter, rentra sa blague et le commandant reprit : – Nous boucherons le bout de notre tunnel après y avoir installé les explosifs et nous déclencherons une énorme déflagration. Eux, ils sauteront avec et ils seront les premières victimes de leur stock de poudre. Un sourire sadique perça sous ses moustaches. – Nous nous tiendrons à distance et au moment précis de l’explosion, nous lancerons une attaque à l’extérieur en profitant de l’effet de surprise. Les soldats se regardèrent, enthousiastes. – Messieurs, au travail ! Tout ce plan ne se réalisera pas sans vos efforts. Rompez ! Guizot se dit que la guerre était un révélateur dans le creuset duquel naissaient les pires salauds. Sans un mot et accompagné de Deffert, il disparut au fond de la tranchée, les deux amis allumèrent une cigarette et commentèrent ce qu’ils venaient d’entendre. – Son plan est loin d’être con, mais ce sont tes hommes et toi qui allez encore creuser comme des forçats ! – Oui, mais je ne vais pas me laisser faire ! Pour ce boulot, il me faudra trois hommes supplémentaires et je veux qu’on me donne des costauds, pas des bras cassés. Guizot écrasa son mégot. – Tu pourras lui demander ce que tu voudras, deux, trois ou même cinq soldats, tu les auras ! Tu viens, on va écrire, c’est un bon moyen de se changer les idées. Ils étaient maintenant isolés dans leur coin de tranchée, le front était calme et ils se dirent qu’ils n’étaient finalement pas si malheureux. Les deux amis étalèrent sur une planche, pipes, crayons et cahiers quadrillés et puis en silence se concentrèrent sur l’écriture. Gaston, un sourire accroché à ses lèvres, répondait à sa Germaine et Deffert griffonnait pour le plaisir. Il n’écrivait à personne, mais s’entraînait à rédiger une lettre. – J’y pense, veux-tu que j’aille te chercher l’Écho de Paris ? Je me souviens maintenant, où je l’ai rangé. Il est étalé sous ma couverture pour me protéger de l’humidité. – Gaston, tu es un bon gars qui ne pense pas qu’à lui. Tu as compris que, dans l’attente de cette marraine, je me languissais. – Arrête de me faire pleurer ! Une minute et je reviens. Mais p****n, c’est vrai qu’elle est impressionnante ton écriture, on dirait la mienne… – Tu crois ? – Oh, ne fais pas l’âne ! Ta feuille de papier, j’ai l’impression que c’est moi qui l’ai écrite. – Ne me fais pas languir ! Reviens vite avec ce journal. Jules profita de l’absence de Guizot pour jeter un œil sur le début de réponse que son ami rédigeait pour son épouse. – Il a raison, c’est strictement identique ! Une écriture pas très originale, celle de monsieur Tout-le-Monde et c’est moi, le monsieur Tout-le-Monde ! Cinq minutes plus tard, Guizot réapparut, il sortait d’une galerie couverte avec des tôles qu’on avait cachées avec une bonne épaisseur de terre, et au fond du tunnel était installé le barda d’une vingtaine de soldats. Lorsqu’il aperçut Deffert, Guizot brandit ce qui n’était plus un journal, mais un torchon de papier affreusement froissé. En s’asseyant aux côtés de son ami, il lui expliqua :
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