4 – Bordeaux 1914
En septembre 1914, à Bordeaux, malgré le départ des hommes et la dureté des temps, on s’organisait. Germaine tenait les entrepôts du mieux qu’elle le pouvait, aidée de son fils dont les circonstances avaient mangé l’enfance. Ce soir, assise au petit bureau de sa chambre, elle écrivait à son soldat dont l’image en tenue militaire lui faisait face.
Mon petit mari chéri,
Te dire combien tu me manques, je ne peux te l’écrire, pour moi comprends-tu, tu es tout : tu es mon amour, mon ami et tu es aussi mon frère. J’enrage de t’aimer autant, car si notre union avait été plus fade, je n’aurais certainement pas autant souffert de notre séparation !
La guerre, ce devrait être fait pour ceux qui ne s’aiment pas et pas pour celles qui ne vivent que du souffle de leur compagnon… Mais, il faut que je me taise, que je sois plus forte et que je te donne des nouvelles de la maison. Léon et moi n’avons pas de problème de santé, heureusement, car ici, l’ouvrage ne manque pas et ton fils, du haut de son jeune âge, m’aide autant qu’il le peut.
Les vendanges s’annoncent plutôt bonnes bien que certaines parcelles aient été dévastées par la grêle. C’est la Côte d’Or qui a souffert, chez nous, un temps agréable et un bel ensoleillement d’arrière-saison nous font espérer un taux élevé de sucre dans les grains.
Ce qui va manquer, ce sont les hommes, mais tout le monde s’organise. Les femmes, les personnes âgées et les enfants ne restent pas les mains dans les poches ! On s’y met tous car il n’est pas question de laisser pourrir le raisin sur pieds. Le commerce marche mal, peu d’acheteurs et pratiquement plus de consommateurs, car les buveurs sont à la guerre.
À propos de commerce, comme tu le pensais, nous avons eu une inspection de la préfecture. Ils sont repartis déçus en déclarant qu’ils pensaient trouver plus de vin de garde dans nos caves. Je leur ai dit que tu te battais au front et que tu n’avais pas emporté de bouteilles dans ton paquetage ! Le fonctionnaire a grommelé quelque chose que je n’ai pas bien entendu, mais j’ai cru comprendre qu’il était en colère de repartir bredouille ! Je comprends mieux aujourd’hui ton travail de déménagement avant la mobilisation et je m’en veux beaucoup de ne pas t’avoir compris.
Autre chose, mon chéri, peut-être ne me croiras-tu pas, mais figure-toi que Bordeaux est devenue la capitale de la France !
Eh oui, tout le gouvernement, ministres, secrétaires d’État, fonctionnaires, paperasses et machines à écrire… Tout ce beau monde a atterri dans notre ville. Ils se sont installés le 2 septembre avec femmes, enfants et domestiques. Ces gens-là ont fui Paris devant l’avancée des troupes ennemies.
Je t’embrasse très fort, mon Gaston et souhaite que cette guerre se termine très vite pour te revoir à la maison.
Et surtout, ne t’avise pas de faire le héros, tu as certainement constaté que les gradés sont très forts pour envoyer les poilus au feu… Et pour se protéger à l’arrière !
Donne-moi des nouvelles de ta santé et surtout de ton dos que nous savons si fragile.
Je t’embrasse encore mille fois,
Ta Germaine qui t’aime.