3 – Mobilisation
Le 3 août tomba l’ordre de mobilisation pour tous les citoyens de sexe masculin en âge de combattre. Les gouvernants ne pouvaient plus tergiverser après qu’ils eurent pris note de la décision de l’Allemagne de déclarer la guerre à la France… Il fallait y aller.
Comme les autres, Gaston se prépara méthodiquement à rejoindre son régiment, il confia l’entrepôt à son épouse afin d’en poursuivre le commerce avec leur fils de quinze ans. Le nouveau soldat remisa tristement son bateau en cale sèche et en embrassa la barre avant de le quitter.
Il n’avait plus vingt ans et courait même vers la quarantaine. Comme tous ceux de son âge, il rejoignait le front sans enthousiasme, la fleur au fusil très peu pour lui ! Pour ces hommes plus âgés, on le sentait, ce conflit serait épouvantable et Gaston savait qu’il faisait partie de ceux-là ; les plus fragiles, les plus pessimistes, ceux qui courent moins vite !
Au fond de lui-même et en cachette, il s’était fait à une idée définitive… Il compterait parmi les victimes.
La valise, le matricule, tout s’accéléra et un soir, il se trouva à faire le pied de grue sur un quai de la gare de l’Est, entouré d’une foule de jeunes inconscients, porteurs de drapeaux et de chants de victoire.
Tous ces gens riaient et gesticulaient, mais on sentait à leur haleine que leur joie n’était pas due au plaisir d’embarquer, mais plutôt la conséquence des multiples bouteilles de mauvais vin que leur avait distribuées l’armée et qu’ils avaient vidées dans le hall de la gare.
La locomotive apparut enfin au bout des rails et lorsqu’elle se fut immobilisée, il s’introduisit dans un compartiment et y déposa son barda.
Il était le premier à s’installer, l’âge peut-être. Il choisit une place près de la fenêtre et regarda les autres qui organisaient une parodie de défilé militaire le long du quai, drapeau tricolore en tête.
Progressivement, les compartiments et le couloir se remplirent et alors les chants cessèrent. Chacun, devenu sérieux, chercha un endroit pour se poser et nul ne pensa plus à rire. On partait pour faire la guerre.
Guizot tentait désespérément d’allumer sa pipe, mais faute d’allumettes sèches, il n’y parvenait pas. Tassé dans ce wagon de troisième classe, encombré de soldats et de sacs de victuailles, il comprit qu’il lui faudrait oublier le confort de Bordeaux, l’environnement olfactif du train, un mélange de transpiration et de pieds sales, était là pour le lui rappeler avec force.
Le train avançait et les troupiers, accablés par la fatigue, somnolaient en fumant sans grande conviction. Gaston hasarda une question à l’assemblée :
– Ils nous emmènent où ?
– Notre destination, c’est près de Verdun. Ils veulent qu’on reprenne aux Boches une colline qu’ils disent très importante. Actuellement, cette butte de Vauquois est solidement tenue par l’ennemi.
Celui qui lui parlait se tenait debout, appuyé à la porte du compartiment. Souriant, il lui tendait le feu d’une allumette et après qu’une lourde fumée bleue se soit échappée de sa pipe, Guizot remercia son bienfaiteur en soulevant son képi.
– Merci, mon caporal, merci pour le feu et les renseignements.
Il débarrassa la banquette de son paquetage qu’il plaça au-dessus de sa tête et sourit à son interlocuteur en tapotant le siège désormais vacant.
– Asseyez-vous, mon caporal, il reste une place, en se tassant un peu…
L’autre accepta et remercia Guizot en plaçant deux doigts sur le côté de sa tempe.
– Vauquois, vous avez dit ? Connais pas, c’est la première fois que j’entends parler de ce bled !
Le caporal lui expliqua le terrible enjeu que représentait ce village fantôme déserté de ses habitants, une église bombardée entourée d’une dizaine de maisons. Guizot lui demanda après s’être frotté les yeux :
– Pourquoi s’échiner sur ce hameau en pleine campagne ? Uniquement pour casser du poilu ?
La réponse lui revint très vite. Pour les deux États-Majors, l’enjeu était de taille.
– Cette butte est une vigie, une sorte de tour posée face à la plaine de l’Argonne, elle permet de surveiller au loin en pointant une longue-vue vers l’ouest et en plus, cette colline, située à vingt-cinq kilomètres de la ville fortifiée de Verdun, pourrait constituer un avant-poste pour une armée qui l’aurait conquise.
Le caporal termina de se rouler une cigarette et reprit ses explications.
– La butte de Vauquois est toujours tenue par les Allemands. Dès le tout début de la guerre, ils en ont fait la conquête… à nous maintenant de les déloger. C’est pour cette raison qu’on nous envoie ferrailler à cet endroit.
Il ajouta sur le ton de la confidence :
– Je crois savoir qu’une importante offensive se prépare pour les foutre dehors.
Guizot applaudit et en fit tomber sa pipe.
– Bravo, nos petits gars. On les aura !
– Une tentative a déjà eu lieu, mais ça n’a pas tenu, nos soldats ont dû se replier sous le feu et s’enterrer dans des tranchées au bas de la colline.
Le caporal évacua un tourbillon de fumée blanche, il s’était tourné vers la fenêtre couverte de buée où défilait un paysage défiguré par les trous d’obus.
Il regarda à nouveau le soldat Guizot.
– Dites-vous que dorénavant ce n’est plus seulement eux, c’est aussi nous ! Nous faisons partie du chaudron et vous devrez vous habituer à dire… Comment allons-nous nous y prendre pour déloger ces salauds ?
Guizot hocha du bonnet et resta silencieux quelques instants, son voisin, les yeux fermés, se reposait. Il le regarda à la dérobée et jugea qu’il devait être un peu plus jeune que lui. Était-il commerçant ou peut-être employé de bureau, en tout cas, il n’avait pas des mains de travailleur. Le caporal ouvrit les yeux, à nouveau il semblait en forme.
– Je m’aperçois un peu tard que je ne me suis pas présenté. Jules Deffert, je suis natif de Rochefort, une ville où je travaillais avant cette p****n de guerre. Je dirigeais un service administratif sur le port, j’étais en fait responsable des affaires maritimes.
Il tendit la main à Guizot, qui lui présenta la sienne le regard admiratif.
– En tout cas, vous n’avez pas perdu votre temps. Vous voilà déjà caporal !
– Oui, j’ai rendu des services au ministère de la Guerre en 1913, mais pas pour des faits d’armes. Je leur ai fourni des formules d’explosifs utilisables en mer, tout cela leur a semblé intéressant et ils m’ont décoré.
Maintenant, le convoi roulait au pas. À gauche de la voie, des civils cassaient des pierres à la massette et nivelaient le sol sur une largeur conséquente. Guizot demanda à son voisin :
– Que font-ils, ces gars-là, ce ne sont pas des soldats, on dirait des civils, comme si nous n’étions pas en guerre. Ils construisent une route ?
– Exactement, ils construisent une route moderne qui partira de Bar-le-Duc et rejoindra Verdun, une voie qui permettra la circulation et le croisement des convois motorisés vers le front. La ligne de chemin de fer actuellement utilisée par notre armée n’est pas suffisante pour remplir ce rôle et surtout, elle est très fragile. Pensez, mon ami, que cette voie peut être bombardée à tout moment quand elle passe près du front !
Guizot fit la moue.
– Le front, c’est ce bruit qu’on entend dans le lointain ?
– Oui, la guerre, elle est là et pas si loin qu’on pourrait le penser.
Il montra du doigt la campagne dont la végétation était massacrée et une longue période de silence suivit, interrompue épisodiquement par un bruit de mitraille. Dans le compartiment, les hommes sursautaient de peur, mais déjà, on sentait qu’ils acceptaient l’impensable. Guizot, les mains à plat sur son visage, murmura :
– Si je comprends bien, les Allemands se sont emparés de toutes les voies de communication à l’est de Verdun et nous, pour approvisionner le front, nous devons construire cette route.
Deffert acquiesça en souriant et Guizot lui rétorqua :
– C’est peut-être un peu tard, non ?
– Oui, vous avez raison, six mois plus tôt auraient été préférables, c’est le haut-commandement français qui a pris cette décision et on dit que Pétain s’y est beaucoup impliqué.
Les freins grincèrent brutalement et le convoi s’arrêta en pleine voie, des gradés équipés de sifflets demandèrent aux nouveaux appelés de descendre et de rejoindre au plus vite les boyaux creusés dans la glaise de part et d’autre des rails. On leur expliqua que ces galeries leur permettraient de rejoindre la troisième ligne de tranchées, face à la colline de Vauquois… Ils étaient arrivés !
Il avait plu la veille et le sol collait aux chaussures, les deux nouveaux amis s’infiltrèrent dans une excavation qui plongeait dans les entrailles de la terre. À un moment, ils passèrent devant une ouverture de galerie… Le sous-lieutenant qui les précédait arrêta la colonne et leur intima le silence :
– À partir de maintenant, pas un bruit, vous m’avez bien compris ? Pas un bruit ! Marchez en silence en évitant de glisser et déposez votre paquetage dans le secteur qui vous sera attribué. Nous nous reverrons dans une demi-heure, à ce moment, je vous expliquerai un certain nombre de règles concernant la vie au front. Encore une fois, entre cette pierre et la planche que vous voyez là-bas, soit cinquante mètres… Silence absolu.
Jules et Gaston se regardèrent interloqués.
– Pourquoi ce mystère ?
– Il nous expliquera plus tard.
Ils abordaient maintenant une partie de tranchée mieux aménagée. Au sol, des planches isolaient les soldats de l’humidité et les postes de garde étaient pourvus d’un astucieux système permettant de positionner son Lebel, pour en affiner la visée. Enfin, luxe inimaginable, les poilus disposaient d’une étagère individuelle pour leurs effets personnels, les journaux, les livres, le tabac et le papier à lettres. Guizot revenait des latrines, il s’assit près de Jules en se pinçant le nez :
– Les chiottes, une infection !
– Monsieur a oublié qu’il est arrivé à la guerre ! Monsieur s’est cru déposé par son chauffeur au restaurant du Carlton ?
Guizot se sentit idiot, ses joues rosirent derrière sa barbe et il comprit alors qu’il avait perdu sa liberté.
À l’aide d’un carton griffonné, on fit passer un message le long du boyau. Le sous-lieutenant attend tout le monde à la rotonde. Cette rotonde, une excavation vaguement circulaire située au nord de la tranchée, était l’endroit où pouvaient se rassembler hommes et gradés afin d’expliquer à chacun la stratégie du lendemain.
– Soldats, ici, nous pouvons parler, car les autres ne nous entendent plus. Je vais vous faire découvrir un endroit très secret de notre ouvrage, ce boyau est situé au pied de la colline de Vauquois. Vous devez connaître l’existence de cette galerie, mais ne devrez jamais l’occuper sans autorisation de vos supérieurs.
Les soldats se regardèrent interloqués.
– Organisez-vous en groupes de huit et lorsque je vous le dirai, nous y entrerons par petits groupes. Dans l’ouvrage, pas un bruit !
Les colonnes se formèrent et se dirigèrent vers l’entrée latérale devant laquelle ils étaient passés en arrivant. À ce niveau, le sous-lieutenant mit à nouveau le doigt devant sa bouche et passa en premier, ils descendirent alors dans un étroit boyau en forte pente pendant une centaine de mètres. Plus ils progressaient, éclairés par des lampes à acétylène, plus l’air s’asséchait. Le sous-lieutenant, à voix basse, expliqua :
– On a atteint la couche de calcaire, ici, c’est moins humide et la galerie est beaucoup plus stable, mais attention, ça glisse…
Il montra la voûte de la pointe de sa badine et baissa un peu plus la voix.
– Nous sommes arrivés. Les Boches sont juste au-dessus, mais ils ignorent que nous sommes là. Ces cons ne savent pas que nous avons creusé sous eux en profitant du bruit des dernières attaques.
Il sourit dans sa moustache. Deffert leva la main.
– Mais peut-être qu’ils ont eux aussi creusé au-dessous de nos pattes.
La réponse ne se fit pas attendre.
– Silence, caporal !
Un homme appliqua un géophone contre la paroi, écouta et murmura en souriant.
– Ils sont bien là, je les entends discuter. Ne bougez plus, vous allez entendre leurs pas.
Effectivement, il leur sembla entendre, au-dessus de leurs têtes, des frottements, des bruits sourds, et même, un murmure de voix.
Au bout de cinq minutes, ils marchèrent en direction du campement et bifurquèrent vers la rotonde. En tête de colonne, le sous-lieutenant arborait un sourire malsain dont personne ne comprit la raison jusqu’au moment où il murmura derrière sa moustache.
– Si on arrive à passer un peu plus loin et aboutir sous la salle où ils ont rassemblé leurs munitions, on fera tout péter et eux avec… Asseyez-vous et écoutez-moi, je vais distribuer les tâches. Ces postes s’imposeront à vous pendant six mois et au bout de cette période, je ferai tourner les effectifs.
C’est alors que commença la longue litanie des patronymes, par ordre alphabétique
– Deffert Jules, vous serez « mineur ».
Le caporal tourna la tête vers son ami Gaston et se tut, bien que son regard soit interrogatif. Ils ne savaient ni l’un ni l’autre en quoi consistait ce travail de mineur. Guizot sursauta lorsqu’il entendit son nom.
– Guizot Gaston, vous serez à la mitrailleuse. D’abord à l’essai et si vous êtes précis, vous resterez à ce poste. Si ce n’était pas le cas, vous rejoindriez les troupes d’assaut, appliquez-vous et cassez-moi du Boche.
Une jeune recrue leva le doigt comme à l’école :
– Mon sous-lieutenant, casser du Boche, c’est bien beau, mais nous n’avons pas d’arme, nous n’allons pas nous battre à main nue ?
– Elles arrivent, soldat, elles arrivent ! C’est vous tous qui allez les décharger, elles ont été transportées par le wagon de queue qui vous a amenés ici.
Le pioupiou, rassuré, fit un salut militaire et le gradé reprit :
– L’armement sera identique pour chacun de vous, mais il manquera certainement quelques fusils et la priorité sera d’équiper les personnels combattants ; Jules Deffert, dont nous venons de parler, sera équipé d’une pelle et d’une pioche qui lui seront plus utiles pour creuser qu’un Lebel !
Il jeta un regard protecteur sur l’assistance.
– Rompez ! Vous avez quartier libre. Dix minutes d’attente et ce sera la popote.
Jules n’avait toujours pas compris le travail auquel il était affecté et en marchant dans la tranchée, il marmonna en direction de son ami :
– Mineur, ils ne vont tout de même pas me faire extraire du charbon ?
– Non, ni du charbon ni de l’or, mon caporal, de la terre, tout simplement !
Ils étaient arrivés à la troisième tranchée, celle de l’arrière, qui leur servirait de repli et de zone de repos. La roulante s’approcha du groupe et les gamelles passèrent de main en main.
– Aujourd’hui, les gars, ce sera mouton et fayots ! On aura de la musique, la nuit prochaine !
Le préposé à la distribution arborait une moustache fournie et un faciès rubicond. Guizot rigola :
– Jules, moi qui suis un professionnel du pinard, je peux t’affirmer sans me tromper que notre cantinier fait de gros prélèvements sur nos barriques. Tu as vu sa tronche ?
– Je suis content que tu me tutoies… Enfin, devrais-je dire ! Ce n’est pas trop tôt ! Si tu avais continué à me vouvoyer, je ne t’aurais peut-être plus adressé la parole.
– Oui, mais toi, tu es caporal et moi simple soldat, je te dois respect et obéissance.
– Justement ! Je t’ordonne de me tutoyer.
Ironique, Gaston se fixa au garde-à-vous et sourit à Deffert :
– Mon caporal…
Il se tourna alors sur le côté et lui fit signe qu’il y avait du nouveau dans la tranchée. D’un hochement de menton, il lui désigna le fond du boyau :
– On parlait de gradés, en voilà un ! Et si je ne me trompe pas, je pense que c’est le commandant de notre compagnie.
Aucun d’eux ne le connaissait. Les lèvres pincées et sans un mot, le militaire avançait le long du cordon de poilus qui saluaient à son passage. Il ajusta ses lunettes cerclées de métal et s’approcha d’un soldat auquel il manquait un bouton de vareuse. Sans un mot, il frappa le thorax du négligent de la pointe de sa badine et continua à avancer. La compagnie, tétanisée, était bloquée au garde-à-vous. L’homme, tapotant sa botte, leur parla d’une voix forte :
– Soldats, vous ne le savez pas encore, mais vous avez beaucoup de chance, vous êtes appelés à jouer ici un rôle historique. Messieurs, vous allez combattre dans le secteur prestigieux de la colline de Vauquois.
Il observa un long silence et son regard balaya l’assistance.
– Cette position est capitale pour une armée qui prétend contrôler la grande plaine de l’Argonne, une plaine qui est nôtre… Vauquois est située à l’ouest de la place forte de Verdun que nous contribuons à protéger et dont les Allemands voudraient tant s’emparer.
Une bombe, tombée dans les parages, dramatisa le discours.
– Aujourd’hui et malgré l’héroïsme de nos hommes, le haut de cette butte reste à l’ennemi… Mais nous, nous sommes là ! Bien implantés et solides à la base de la colline. Un jour, je vous l’annonce, nous les battrons et pire que ça, nous les écraserons !
Il chassa une mouche qui prétendait se poser sur sa moustache et reprit.
– La victoire, je vous le répète, passera par la reconquête de ce sommet et pour ce faire, j’ai un plan.
Il frappa le sol de sa botte, fixa deux dissipés qui rigolaient au bout de la file et se retourna :
– Soldats, il est prématuré de vous confier mon stratagème, mais croyez-moi, nous les aurons !
Il exécuta un salut militaire parfait et glapit :
– Repos ! Sauf vous deux, je veux vous voir au QG, suivez-moi.
Les autres se détendirent, ouvrirent leur gamelle et commencèrent à bavarder.
Alors qu’on ne s’y attendait pas, on entendit crépiter des salves nourries de coups de feu. Le cantinier, rouge de colère, renversa son frichti :
– Les fumiers, ils lancent une offensive au moment de la bouffe !
Un moustachu qui était présent au front depuis plusieurs jours hurla :
– Maintenant, je les reconnais au bruit, c’est eux. Écoutez bien pour vous souvenir, c’est le claquement des Mausers. Les nouveaux, planquez-vous, vous n’êtes pas armés, vous nous observerez pour apprendre, mais surtout, ne prenez aucun risque !
Ils coururent en direction de la tranchée de première ligne, celle des assauts. Les hommes, qui connaissaient leur poste, étaient maintenant figés, le doigt sur la gâchette, et scrutaient la ligne ennemie. Gaston, que cette rapide mise en situation rendait un peu anxieux, se tassa au pied de la mitrailleuse. L’arme était tenue par un petit Parigot, un nerveux qui mâchait un mégot dont il recrachait épisodiquement le jus brunâtre. Il jeta un œil à son nouveau collègue et lui souffla :
– Il va falloir que tu apprennes à l’apprivoiser, mon gars, c’est une Hotchkiss, modèle 1914, une bête capricieuse, mais bien entraînée à canarder du Boche. Moi, je vais bientôt partir en perm et toi, tu seras à ma place. Cale-toi à mes côtés, je vais te montrer.
Le bruit des armes se calma assez vite et l’homme à la mitrailleuse cracha son mégot au-dessus du remblai.
– Tu te rends compte, ces connards ont fait parler la poudre uniquement pour nous empêcher de bouffer à l’heure… Ou peut-être pour nous foutre la trouille.
Pendant une demi-heure, ils tinrent la position, l’œil aux aguets et immobiles comme s’ils avaient été figés dans de la cire, et enfin le sous-lieutenant leur fit signe.
– Quartier libre, courez à vos gamelles.
Deffert et Guizot en profitèrent pour rejoindre un bout de tranchée en retrait où ils s’assirent pour déguster leur mouton aux fayots et pour lire les journaux achetés à la gare de l’Est.