Le Havre, septembre 1935Coupe-gorge
Escalier du Bois Cody, 26 septembre 1935« Grand-mère, je suis sûre que tu me vois du ciel. Le docteur Samson m’a rendu visite. Il avait l’apparence d’un corbeau. L’ange Jeiazel l’a choisi comme messager. Je dois agir, tout de suite. Je sais que c’est mal mais tu dois comprendre…
Je la vois, dans l’escalier, j’entends ses talons claquer sur le ciment… Elle est blonde, fine et jolie. Elle porte un sac à main. Je lui prendrai. Il me faut la preuve que je l’ai bien fait. Elle s’arrête, bouche ouverte pour reprendre son souffle, pose les mains sur ses hanches. Elle s’évente avec un papier. Je me sens calme tout à coup. Elle arrive à ma hauteur. Je serre mon couteau. Son maquillage n’a pas tenu à cause de la chaleur. Du rimmel coule sur sa joue. Sa robe d’été à fleurs jaunes lui colle à la peau. Le soleil est bas, dans l’axe de l’escalier. Elle se protège les yeux. J’entends son souffle, fort, régulier. Son décolleté est ample, sa peau blanche, luisante de sueur. Elle passe devant moi. Rien ne peut plus m’arrêter grand-mère. J’y vais… maintenant.
Comme son corps est gracieux. Pourquoi elle ? Pauvre fille. Elle n’entend rien. L’escalier est toujours désert. Je sais où frapper maintenant, là, au milieu de son dos… »
***
Le 28 septembre, Robert arriva à la cabane plus tôt que d’habitude, particulièrement remonté, un exemplaire du Petit Havre3 sous le bras. Il secouait sa crinière blonde par de brusques mouvements de tête, sa mâchoire inférieure saillait légèrement sous l’effet de la colère. Il était vêtu d’un pantalon de travail usagé et d’un simple tricot de corps qui découvrait une remarquable musculature. Un mégot éteint, collé à sa lèvre inférieure, défiait les lois de l’équilibre, subissant par à-coups le souffle de ses narines dilatées. En préambule, Robert tapa du plat de la main sur le mur en planches :
— Ils m’ont encore arrêté les guignols, à cause de ça ! J’ai été cuisiné, pendant trois heures. Toujours moi, j’en ai marre !
Rachel protesta, Jean sursauta ; plus pâle que jamais. Il essayait, par le repos, de surmonter une migraine tenace. Robert jeta le journal en travers de la table et montra du doigt le titre étalé en première page.
Paul lut à haute voix :
TENTATIVE DE MEURTRE DANS L’ESCALIER DU BOIS CODY
Vendredi vers 19h, Juliette Delamotte habitant le quartier de la Pommeraie a été agressée par une personne non identifiée au milieu de l’escalier du Bois Cody alors qu’elle rentrait de son travail. Cet escalier, reliant la ville haute à la ville basse, moins fréquenté depuis la mise en service de l’escalier roulant, est bien connu des habitants du plateau d’Aplemont. Gageons que les usagers hésiteront dorénavant à l’emprunter puisqu’il traverse un bois propice aux embuscades. Mademoiselle Delamotte a reçu un coup de couteau dans le dos. Heureusement la lame a glissé sur son omoplate, sans provoquer de blessure fatale. La victime n’a pas vu le visage de son agresseur qui lui a subtilisé son sac à main avant de disparaître dans les fourrés. Le jeune inspecteur Lucien Porto, récemment nommé au commissariat de police du Havre est chargé de l’enquête.
— Dis donc Robert, s’inquiéta Paul, tous les quatre, on était du côté de l’escalier du Bois Cody vendredi. T’as pas fait de connerie au moins ?
Le visage de Robert s’empourpra immédiatement.
— Personne ne doit savoir qu’on traînait par là. J’ai rien fait je vous dis. Ah ! Il m’a bougé leur jeunot d’inspecteur. « T’as vu ton casier ? » Il me disait. Il se servait du dossier pour me donner des beignes : « Ça te ressemble, c’est toi taré, avoue ! » Et paf, j’en reprenais une ! Si je le croise dans la rue ce s****d je le démolis. Ils n’ont pas de preuve. Je les emmerde. D’abord, ils ne le savent pas mais je vais foutre le camp.
— Où ça ? demanda Paul.
— Je vais signer un engagement dans la « biffe » !
— T’as raison, répondit Paul. Quand j’aurai l’âge, je ferai peut-être comme toi.
Jean émergea un instant de sa torpeur de migraineux. Il avait enveloppé son crâne douloureux d’un linge humide :
— Tu ne nous en as jamais parlé Paul ! Un bicot patriote ! On a jamais vu ça !
— Parfaitement ! Mon père est mort pour la France. Je suis prêt à la défendre moi aussi. Et je ne suis pas un bicot mais un Kabyle tête de nœuds. Un autre que toi aurait déjà ramassé une trempe.
Rachel lui passa la main dans les cheveux :
— Calme toi Paul, c’est du passé, nous sommes là maintenant, viens près de moi. Elle le prit affectueusement par les épaules. Puis s’adressant à Robert : tu pars quand ? Je ne savais pas que tu aimais l’armée.
— Bientôt… Je n’aime rien du tout, ni leur drapeau, ni leur foutu uniforme. Ce que je veux c’est foutre le camp d’ici, de cette cité minable. L’aventure, voilà ce que je veux : du soleil, des mousmées, de la bagarre, là-bas en Afrique ! Si on me demande, j’irais même chez les niakoués. Et une fois que j’y serai, si ça ne me plaît pas, adieu Berthe je me fais la belle !
— Ah bon ? railla Jean. Tu vivras de quoi ? Du commerce des esclaves ? T’as lu ça dans Cinémonde ?
— T’as raison, il me faudra de la thune au fond de mon paquetage… au cas où. Et pour ça j’ai une idée.
— Toi ? Impossible ! dit Paul en rigolant.
— Vous savez où se trouve « ma tante4 », à Graville ?
— Oui, répondit Rachel, en face de la salle des fêtes. Robert, ne fais pas le malin, ça va mal finir, quel plan foireux as-tu encore inventé ?
— Une fois par mois, le mercredi, un fourgon livre une mallette de fric au chef de bureau de chez « ma tante » pour faire crédit aux minables. D’habitude, en plus du chef, il y a deux sbires au guichet. L’un des deux est en arrêt maladie parce qu’il vient de se casser la guibole. Je me suis entendu avec celui qui reste. Il doit du pognon à la Limace, le mac de la Paulette. S’il ne rembourse pas, il peut finir au fond d’un bassin lesté comme un casier à homards. Tu connais la Limace, c’est pas un plaisantin ! Notre gus n’a pas d’autre choix que de piquer dans la caisse. Mercredi prochain, il se fait porter pâle et prévient « ma tante » au dernier moment. Pas le temps de le remplacer, le chef est seul pour recevoir le pognon. On gare la Simca devant la porte. Une fois le fourgon passé, Paul et moi, un foulard sur le nez, on entre, comme Bonnot au Crédit du Nord. Je lui mets ma lame sur la gorge et il nous donne l’artiche. Après je lui colle un bon ramponneau, le temps qu’on dégage. Toi Jean tu fais le guet devant la porte. Si quelqu’un entre, tu balances des cailloux sur les carreaux du bureau au premier étage pour nous prévenir. Rachel, tu garderas le magot jusqu’à mon départ. On pourrait le planquer sous la cabane. Ni vu ni connu je t’embrouille. Part à trois, une pour mon pote, une pour vous, une pour moi. Vous êtes de jeunes cons mais je n’ai confiance qu’en vous.
Robert allongea ses jambes sous la table, admira ses biceps qu’il fit rouler avec méthode, sans se rendre compte qu’il avait l’air idiot. Confiant, la face fendue d’un sourire niais, il décapsula une troisième bouteille de bière.
Rachel remit nerveusement de l’ordre dans sa coiffure :
— On n’a jamais tapé sur quelqu’un ! Ne vous laissez pas entraîner là-dedans !
— Juste un ramponneau je t’ai dit, t’inquiète pas ma poule ! Ce n’est quand même pas les gonzesses qui vont faire la loi. Faut passer aux choses sérieuses les gars, vous êtes des hommes maintenant.
— Combien ? demanda Jean qui reprenait des couleurs.
— Au moins 2 000 pour vous.
Jean et Paul restèrent un long moment sans parler, le nez baissé. Leur regard semblait se perdre dans le vaste paysage asiatique dessiné sur la toile cirée bleue recouvrant la table ; une succession de montagnes escarpées occupait l’espace jusqu’à l’horizon, convergeant vers un coucher de soleil improbable. Au premier plan, une forêt de bambous encadrait un palanquin porté par quatre coolies au torse nu. Le colporteur chinois avait largement contribué à la décoration des lieux.
Les deux garçons relevèrent la tête en même temps, puis sans se concerter allèrent taper dans la main de Robert. Ils venaient de franchir un cap décisif dans l’évolution de leur carrière de hors la loi. Jamais ils ne pourraient revenir en arrière.
La b***e réussit à faire les poches de « ma tante » sans se faire coincer, mais les événements prirent une tournure imprévue. Robert ne se contenta pas de coller un gnon au chef de bureau ; il l’envoya à l’hôpital pour deux mois. Le malheureux ne dut son salut qu’à l’intervention de Paul qui le protégea en jouant le rôle ingrat de bouclier humain. Après le hold-up, Robert donna une part à l’homme du guichet pour acheter son silence, puis disparut en emportant le reste du butin. Comme par hasard, le même jour, l’argent de l’assurance de tante Marthe fut volé. Robert venait de se faire trois ennemis de plus à la cité-jardin.
3. Quotidien du Havre avant guerre et pendant l’Occupation.
4. Surnom du Crédit Municipal de Paris où l’on pratiquait le prêt sur gage.