Le Havre, décembre 1935

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Le Havre, décembre 1935le pacte du sang L’oncle Théodore est venu rendre visite à son frère Léon et à sa nièce Rachel. Jour de shabbat, jour sans joie, Dieu est absent, le Livre caché quelque part. On n’a pas osé le brûler, pas encore. La protectrice des portes d’Israël, la mezouza5, dans son étui doré, est restée fixée sur le montant droit de la porte de la salle à manger. Rachel Bronski a toujours empêché son père, par instinct, de mettre l’objet à la poubelle. — Papa ! Que veut dire Shaddaï, le mot que l’on voit écrit sur le parchemin par l’ouverture de l’étui ? — Tu m’embêtes avec tes bondieuseries ! L’opium du peuple, voilà ce qu’est la religion ! Curés, rabbins, la même engeance, en Pologne j’ai failli tomber dans leurs griffes. Ta mère voulait que je devienne rabbin. Si tu veux connaître la vérité, viens plutôt aux réunions du parti communiste. Puis prenant un air affecté : Shaddaï est un des noms donné à Dieu. On le trouve dans les Psaumes : « À l’ombre de Shaddaï tu t’abriteras ». Voilà pourquoi ce truc doit normalement nous protéger ! Elle est bien bonne hein ma cocotte ? Dis-moi, Rachel, nom de Dieu, en parlant de ça où as-tu planqué la boîte à aromates et le chandelier à sept branches ? Je pourrais en tirer un bon prix chez le brocanteur. Rachel se promit qu’elle essaierait de comprendre le sens de ces rituels oubliés, rejetés avec tant de vigueur par son vieux père, plus tard, quand elle serait sortie de la misère. Jour de shabbat, jour sans joie, Dieu est plus absent que jamais. Les boulets s’effondrent dans le ventre du poêle chargé à la gueule. La chaleur devient insupportable, Rachel ouvre le col de son chemisier : Exode 35.3 : « Vous ne ferez point de feu dans aucune de vos demeures en ce jour de repos ». Ce commandement que sa mère lisait dans le Livre des années auparavant lui revint à l’esprit. Ne pas suivre les préceptes pourrait-il leur porter malheur ? Son père est parti dormir, épuisé et fin saoul, la laissant seule avec Théodore. — T’es obligée de te laisser faire Rachel lui dit l’oncle, tu sais pourquoi… Tu n’aimes pas les hommes mais aujourd’hui il faudra bien que tu fasses un effort ! Le vieux rapprocha sa chaise de la sienne. Il lui palpa les seins avec méthode pendant un long moment, puis souleva sa jupe. *** Dès qu’ils connurent l’infamie, Paul et Jean furent sous pression. Ils se chamaillèrent toute la journée pour passer leurs nerfs : — Jean, range ta carabine à plombs. Qu’est-ce qu’ils t’ont fait les moineaux ? J’ai retrouvé une douzaine de cadavres dans le potager. — Ils bouffent mes semis. En plus je déteste les volatiles ! Jean n’en finissait pas de s’agiter, le plancher bricolé de la cabane pliait sous le poids de ses allées et venues désordonnées. Il se mit à hurler : — Il faut le dérouiller le Théodore Bronski et pas qu’un peu, lui casser la gueule à ce s****d, sinon il va recommencer. S’attaquer à une fille de cet âge-là, sa nièce en plus ! Tu as vu l’état de Rachel ? On lui donnerait le bon dieu sans confession au cheminot, quelle ordure ! Jusque-là il s’était contenté de la tripoter : fini les hors-d’œuvre. Pourtant elle sait se défendre la gamine. Qu’est-ce qu’il a pu lui raconter ? Il a dû la faire chanter, est-ce que je sais moi ! Le problème c’est qu’il est costaud Théodore. On ne boxe pas dans la même catégorie. C’est lui qui va nous démolir. Et si on demandait de l’aide aux mecs de la b***e à Frédo ? Paul, assis dans le vieux fauteuil de jardin en rotin, pièce maîtresse de leur mobilier de récupération, suivait Jean de son regard clair, sans bouger. Ses joues s’étaient creusées, signe d’une concentration dont il était capable même s’il n’avait pas su la mettre en œuvre le jour du certif pour résoudre ce foutu problème de robinet fuyard. — Non, je ne veux pas de complices, si ça tournait mal ils pourraient nous dénoncer. On a fait le serment de s’entraider, on va se débrouiller seuls. C’est la volonté d’Allah ! — De qui ? Tu déconnes c’est le bon Dieu des bicots ça ! — Je suis Kabyle glandu, ça te défrise ? Les Kabyles croient en Allah. — T’y connais rien en religion, me fais pas rire. D’ailleurs t’a suivi le catéchisme avec l’abbé Boulard ! — Ferme-la ! Un jour j’irai servir dans les tirailleurs, là-bas, en Kabylie comme mon paternel. — Pas sûr qu’on veuille de toi, rétorqua Jean avec malice. — En tous cas, je m’y installerai pour… — Elever des bourricots, ramasser de la m***e de chameau ! Là-bas avec ton niveau certif tu seras au moins nommé cheik ! Paul allait se précipiter sur Jean mais il se ravisa. — Arrête de déconner, on a mieux à faire. Il déplia un papier qu’il posa sur la table. — On agira tous les deux, reprit Paul. Il faudra frapper vite et fort avec ça… Le Kabyle sortit de sa musette deux longues matraques artisanales constituées d’un morceau d’élingue en acier autour duquel on avait tressé une sorte d’étui en corde. Le bout de la matraque se terminait par un triple nœud, un anneau de corde permettait de passer le poignet pour s’assurer une bonne prise. Les yeux de Jean brillaient d’excitation : — Faudra bien l’arranger l’enflure dit-il. Avant de l’assommer je lui dirai : si tu la touches encore, t’es un homme mort ! Paul prit un ton agacé : — On ne va pas lui sauter dessus dans la rue, c’est risqué, ni chez lui ; le voisinage est trop proche. Quand il va au travail, il est toujours accompagné. Alors j’ai eu une idée : Théodore fait des quarts de nuit. Il est accrocheur aux chemins de fer. Il trie les wagons entre Graville et la raffinerie, sur les marais. En pleine nuit il n’y a personne dans cette zone-là. T’as deux pékins dans l’équipe : le chauffeur de la loco qui tracte, l’accrocheur qui galope à côté de la rame, s’occupe des aiguillages et trie les wagons. Tu commences à comprendre ? — Ben non ! — On les suit, on attend que le chauffeur s’éloigne ; les wagons, il va parfois les chercher à des kilomètres. Quand Théodore est seul on lui tombe dessus. — D’accord Paul, mais il les fait quand ses quarts de nuit le Théodore ? Ton plan est aléatoire. — Qu’est-ce que ça veut dire ? — J’ai appris ce mot-là dans l’almanach Vermot. Ça veut dire que ton plan est merdique ! Paul brandit le papier posé sur la table : — Rachel connaît l’emploi du temps de son oncle, c’est écrit là-dessus. — Elle sait ce qu’on veut faire alors ? — Elle s’en doute, répondit Paul d’un air songeur. Moi, je lui ai dit : cause à ton père, fichez le dehors le s****d ! Elle m’a répondu : « Je n’y songe même pas ; on ne me croira jamais. Je suis condamnée à vivre dans la peur tant que l’oncle sera vivant… » Le lendemain soir, Paul et Jean prirent Théodore Bronski en filature. À 21h précises ils battaient le pavé devant l’entrée de la gare de triage où le cheminot prenait son service. Ils ne savaient pas trop comment s’y prendre pour ne pas le perdre de vue. Ils restèrent cachés derrière un transformateur électrique situé à proximité du grillage. De là ils purent voir, devant un bâtiment en briques faisant office de bureau, Théodore et ses collègues prendre les consignes de l’équipe en fin de quart. Les hommes se bousculaient, échangeaient de grasses plaisanteries, ponctuées par des rires et des éclats de voix. Toute la zone était quadrillée de puissants projecteurs dont les faisceaux lumineux éclairaient hommes et matériels. Les ombres portées des cheminots gesticulant, déformées par les filets de vapeur s’échappant des locomotives, arrivaient jusqu’aux pieds des deux garçons. De temps en temps, le roulement sourd d’un convoi, les hurlements discordants provoqués par le contact des aciers déchiraient le silence de la nuit. La moitié des cheminots prit le chemin de la sortie. Paul et Jean se plaquèrent contre le mur, puis, quand les autres se furent dispersés, ils risquèrent un œil en direction de l’équipe de relève. Le groupe se scinda en deux. La majorité des ouvriers s’achemina vers la gare du Havre. Seuls quatre hommes dont Théodore Bronski se dirigèrent vers l’est en direction du marais. — Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Jean désappointé. Paul vérifia que personne ne les avait repérés. — On les suit de loin. On est là pour ça, non ? Tu as ta matraque ? — Oui, mais ils sont quatre. Tu crois qu’ils vont se séparer ? — J’en sais rien mon bézot, on y va. Pense à ce que Théodore a fait à Rachel. Jean et Paul distinguaient au loin la silhouette des quatre hommes qui suivaient un chemin empierré longeant les rails de chemins de fer. Ils enjambèrent la barrière de la gare de triage, gardèrent leurs distances, prenant soin de ne pas passer sous les réverbères éclairant le ballast. Ils sentaient l’odeur du marais tout proche, entendaient le bruissement du vent dans les roseaux. Les cheminots allumaient leur torche par intermittence quand le chemin était trop accidenté. Arrivés à une fourche les quatre hommes se séparèrent. Théodore et son chauffeur suivirent la voie de gauche jusqu’à ce qu’ils rejoignent une petite locomotive sous pression. Le chauffeur s’engouffra dans l’habitacle. Théodore resta debout sur le marchepied. À toute vapeur, la machine disparut dans l’obscurité du marais. — On a bonne mine ! s’exclama Jean hors de lui. — On suit la voie, magne toi. Ils travaillent plus loin. Faut qu’il y ait des aiguillages pour pouvoir trier les wagons ! Les deux garçons longèrent une rangée de peupliers. C’est au bruit qu’ils s’orientaient maintenant. Ils entendaient au loin, résonnant dans les ténèbres la voix puissante de Théodore qui invectivait le chauffeur et les gémissements des structures métalliques au moment où les tampons s’entrechoquaient. Arrivés sur les lieux, accroupis au fond d’un fossé, Paul et Jean observèrent la scène. À cet endroit, seul le ballast était éclairé. La neige se mit soudain à tomber sans interruption et recouvrit rapidement les herbages environnants. Des tourbillons floconneux denses, poussés par un vent d’est virevoltaient autour des cheminots qui poursuivaient leur tâche, rompus aux exercices pénibles. Théodore tenait en main un long manche au bout duquel était fixée une cale de bois munie de deux faces incurvées épousant la forme des roues. L’accrocheur s’en servait pour ralentir la rame en plaçant la cale sous les roues d’un wagon, recommençant l’opération jusqu’à ce qu’elle s’arrête. — T’as vu ce qu’il fait ! s’exclama Jean. — M’étonne pas qu’il a des doigts en moins Théodore ! répondit Paul. Si tu mets la cale de travers t’as intérêt à lâcher le manche sinon t’es plus capable de rouler tes clopes ! J’ai connu un accrocheur, il ne lui restait plus que le pouce et l’index de la main droite. On l’appelait 6/35 ! Tu nous vois faire un boulot comme ça ? Pour des clopinettes en plus… — Ça jamais ! Théodore, placé à la jonction de trois voies manœuvrait l’aiguillage. Il se livrait à un long travail de tri, décrochant et raccrochant les wagons distribués depuis la voie principale par le chauffeur de la locomotive. — Dis donc Paul, le chauffeur est toujours là. L’oncle, jamais il sera seul. On va passer la nuit à se les geler pour rien si ça continue. — T’as raison, mais ils ne se voient pas. La voie est courbe. À chaque fois Théodore remonte jusqu’à la loco pour donner les consignes. Attendons encore. Théodore, adossé à la rame, placé entre les tampons, tenait en mains les maillons et les reliait d’un geste sûr au crochet du wagon que le chauffeur lui lançait. Quand l’accrochage fut terminé, il se retourna pour se mettre dans le sens de la marche, évitant de se prendre les pieds dans la tringlerie des aiguillages qui traversait la voie, puis il se baissa, repassa sous les tampons et accompagna la rame en marchant sur le chemin. Copieusement arrosé il trouva le temps de traiter le chauffeur de tous les noms ; les wagons citernes, stoppés brusquement, avaient laissé échapper des flots d’essence parce que le chargeur avait oublié de verrouiller les capots. Théodore arpenta ensuite le ballast d’une voie parallèle pour rejoindre deux wagons isolés. Cette voie longeait le fossé où étaient planqués les deux garçons. Tout en grommelant, il chercha ses appuis et se prépara à recevoir la rame pour accrocher. Il tournait le dos au fossé situé à quatre mètres de lui environ. Paul sortit sa matraque et chuchota : — C’est le moment la rame est longue et le chauffeur ne peut pas nous voir. On frappe Théodore ensemble. Pas le temps de causer avec lui. Tu es prêt ? Jean, immobile ne répondit pas. Paul le secoua par la manche. — Sors ta matraque. Qu’est-ce que tu fais ? Les wagons approchaient. Paul reconnut à peine le visage de l’halluciné accroupi à ses côtés, faiblement éclairé par un projecteur lointain. Jean haletait, roulaient des yeux comme un épileptique. Paul s’apprêtait à battre en retraite mais Jean retrouva son calme et lui dit : — Ne t’occupe pas de ça. Laisse-moi faire ! Jean quitta son abri sans que Paul puisse le retenir. Il se dirigea à découvert vers la voie ferrée, s’emparant au passage d’une barre à mine qui traînait près des rails. Théodore lui tournait toujours le dos et se positionnait entre les tampons. C’est au moment où l’oncle se retournait pour faire face à la rame que Jean leva l’outil. Paul les vit disparaître tous les deux comme happés par un monstrueux serpent d’acier. Les tampons se heurtèrent violemment et faute d’accrochage, sous l’effet de la percussion, les deux wagons isolés furent projetés au loin. La rame s’arrêta net. Paul se précipita sur le ballast et passa de l’autre côté du train. La première chose qu’il vit fut le corps de Théodore. Surpris par la charge, l’oncle n’avait pu accomplir les bons gestes. Il gisait au sol, la poitrine broyée par les tampons. À en juger par le sillon s******t qui lui barrait la figure, Jean avait eu le temps de lui porter un coup. Paul chercha Jean sous les wagons s’attendant à le trouver dans le même état. C’est avec soulagement qu’il l’aperçut, l’air hagard, assis sur un talus enneigé. — Qu’as-tu fait nom de Dieu ? chuchota-t-il. Au loin le chauffeur donnait de la voix. Il commençait à s’impatienter. Paul ramassa l’arme du crime, saisit Jean par les épaules et l’entraîna vers la rangée de peupliers, puis il se ravisa et revint sur ses pas. Les accidents de travail ne devaient pas être rares dans ce genre de boulot. Il enleva un des souliers de Théodore et le coinça sous une tringle d’aiguillage au beau milieu de la voie. On entendait maintenant le bruit assourdi des pas du chauffeur qui venait aux nouvelles. La neige tombait si abondamment que leurs traces seraient vite recouvertes. Les deux garçons balancèrent la barre à mine dans le marécage et disparurent dans la nuit glacée. Paul eut encore la force de poser une question avant d’arriver chez les Malfray : — Dis moi Jean, tu l’aimes Rachel ? — Oui. Et toi ? — Moi aussi. — Et Rachel, elle nous aime ? — Bien sûr idiot, mais pas comme on le voudrait, avec les sentiments et tout le bazar, ça n’arrivera jamais ! Vingt-quatre heures plus tard les trois jeunes gens lurent l’article suivant dans les colonnes du Petit Havre : Théodore Bronski, un ouvrier des Chemins de Fer, est mort écrasé entre les deux wagons qu’il voulait atteler. L’équipe était chargée de constituer un convoi de wagons citernes venant de la Compagnie Française de Raffinage à destination de la région parisienne. À ce stade de l’enquête, il semble que monsieur Bronski ait chuté, se prenant les pieds dans une tringle d’aiguillage sous laquelle on a retrouvé un de ses souliers. La manœuvre était rendue difficile par les mauvaises conditions climatiques de la nuit de jeudi à vendredi. Le syndicat CGT des Chemins de Fer a aussitôt demandé l’ouverture d’une instruction, dénonçant les manquements aux règles de sécurité, les sous-effectifs et les conditions de travail inadmissibles imposées par la direction aux atteleurs de wagons. Jean et Paul se regardèrent en silence. Désormais leur pacte était scellé par le sang. 5. Parchemin inséré dans un étui. La mézouza apposée au montant de la porte identifie une maison comme juive et rappelle le lien avec Dieu.
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