Zénobie ou l’âme rebelle-2

2081 Mots
— Monsieur Arbarossa, vous posez la question récurrente de la contestation de la société. Le tribunal jugera si vous êtes un activiste dangereux – je ne retiens pas le mot « t********e », un temps évoqué à votre égard – ou un poète. En attendant, je ne peux me permettre de vous laisser dans la nature. Son regard fixait cet homme séduisant qui refusait d’être réduit à l’état d’humain connecté, qui améliore, de lui-même, le grand algorithme pour sa plus grande dépendance. D’être cartographié en permanence. Panurge était un triste archétype. Ce Victor Arbarossa était un héros romantique qui exigeait de relever la tête, de regarder la terre avec des yeux d’humain ! Durant presque un an, Victor connut la prison préventive, jusqu’à son non-lieu du 28 février de l’année suivante. Pendant cette période, il accepta la proposition de publication de ses écrits, de ses articles, de ses prises de position, et il donna les droits d’auteur à une association environnementale. Cette année-là, sa mère mourut et il ne pleura pas – une chute mortelle lui évitait la longue agonie d’un Alzheimer où les fonctions vitales en prennent un coup chaque jour. Son père avait connu le même itinéraire de fin du monde, trois ans auparavant. Muriel, son ancienne compagne, s’installa avec Grégoire Garcia, qui la consola. L’avocat de Victor, commis d’office, pour lequel cette affaire pouvait s’avérer une opportunité heureuse, travaillait sur la faiblesse du dossier et la recherche de témoignages favorables. Seul son frère, Bruno, le soutint avec fierté. Cadre, sans doute trop âgé, aux méthodes sans doute dépassées, sa hiérarchie l’avait mis au placard. Un déclassement déguisé. Sa direction supprimée, il devait configurer les objectifs de son nouveau poste, pour lesquels cependant il ne recevait jamais de réponse malgré ses notes répétées et ne disposait d’aucun budget ni d’aucune logistique. Attaqué sur sa légitimité, sur ses capacités professionnelles, il avait entamé un processus de chute d’autant plus terrible qu’il ne s’attendait pas à cette déconsidération, lui qui avait fait passer sa famille au second plan. Il gagnait son bureau à l’heure prescrite, s’asseyait devant une table vide. On lui retira l’accès à Internet une quinzaine plus tard. Ses collègues le saluaient, mais ne s’éternisaient pas. Plusieurs suicides avaient émaillé la restructuration de l’entreprise, suicides expliqués par des causes personnelles. Bruno s’arrêta un soir dans une librairie, acheta le bouquin d’un Japonais, exposé en vitrine avec une étiquette « coup de cœur ». Haruki Murakami s’invita dans la vie rangée de Bruno Arbarossa ! Quand il eut achevé la lecture de toute l’œuvre traduite, Bruno craqua. L’imagination ne suffit pas à le protéger. Aucune propolis ne parvenait à boucher les interstices, devenus plaies béantes, de sa déstructuration. Son épouse avait refait sa vie ; ses deux enfants étaient élevés. Bruno se raccrocha à la défense de son frère Victor. Il fut héroïque à de nombreux moments, cachant son propre mal. Il fit tout ce qu’il put, visita Muriel plusieurs fois pour plaider la cause du prisonnier, prit en charge déménagement et paperasserie. Le suicide d’un de ses anciens collaborateurs l’affaiblit un peu plus. Son entreprise, dont l’État était un actionnaire important avec droit de blocage, continuait l’application de son plan de relance. Les vieux n’étaient plus dans le jeu. Mais l’auteur japonais avait sauvé Bruno des grandes profondeurs. Relatant un monde où l’irréel et le réel établissaient des ponts magiques, il avait élevé des pare-feux. Bruno avait besoin de repos, mais il n’était pas détruit. Ses collègues découvraient la force intérieure d’un homme, pourtant lynché… Il avait besoin de calme pour rêver, pour se projeter. L’enfermement psychologique occultait l’issue de secours. Victor, dès son arrivée à la prison, inaugurée quelque six mois auparavant, fut présenté au directeur. — Monsieur Arbarossa. Vous êtes là pour un long moment. La préventive a une durée moyenne de neuf mois. Ce peut être plus. Pour moi, vous êtes présumé innocent avant toute décision de justice… Il faut attendre votre procès dans les meilleures conditions ; or les prisons sont surpeuplées, et même dangereuses, malgré les efforts du personnel pénitentiaire… Cette petite présentation pour vous expliquer que vous partagerez la cellule d’un Gitan. À sa demande ! Cela m’a étonné, mais une entrevue avec Gomez – ici, tout le monde l’appelle le Tatoueur ; il vous confiera pourquoi – m’a convaincu. Gomez a entendu parler de vos exploits, mais cela ne l’intéresse pas. Votre curriculum, oui. Vous êtes professeur de philosophie ! Lui n’a fait aucune étude. Il sait lire et écrire, c’est tout. Ne soyez pas surpris, quelques prisonniers passent le bac ou reprennent des études. Nous les encourageons… Je dois vous prévenir, Gomez est un caïd, un chef de tribu. Il n’a rien d’un ange. Si cela ne va pas avec lui, je vous changerai de cellule. À l’inverse, il est irréprochable dans sa conduite. C’est un des hommes les plus craints de l’établissement ; son regard devient vite insoutenable s’il rencontre une opposition. Sa proposition m’arrange, d’un certain côté. Nous avons ici des populations difficiles, des ethnies qui se confrontent… Le gardien ouvrit la porte. — Le Tatoueur, je t’amène un colocataire… Victor avait en face de lui un Homo sapiens d’un autre âge, surgi des romans noirs d’après-guerre. Le visage dur, au regard d’acier, le cheveu ras avec des cicatrices sur le crâne, dont une circulaire qui évoquait la forme d’un tesson de bouteille. À chaque mouvement, les muscles ramassés, nerveux, hésitaient entre le métal et l’élasticité. À cela s’ajoutaient un ton cuivré et un parler de forain. Le Tatoueur avait les yeux gris-bleu, couleur fonte des neiges. Son regard restait sur le qui-vive, mobile, et perçant. L’ardeur de son éclat intimidait. Il signifiait à la personne d’en face qu’il épargnerait les seuls bienveillants. L’interlocuteur se sentait hypnotisé. Le Gitan lui tendit la main en souriant. Le gardien s’esquiva sans bruit, mais stationna un moment derrière la porte. — Je te remercie d’avoir accepté, et le dirlo aussi… J’ai une proposition à te faire. Tu me mets au parfum pour la philosophie. C’est un truc qui m’a toujours intéressé, mais personne ne m’a appris et je ne sais pas comment m’y prendre. Il faut m’expliquer avec des mots de tous les jours. En échange, je te propose la fonte et le crayon. Je dessine tout le temps. Je réfléchis à une gamme de tatouages pour dehors. Tu sais, en prison, il faut s’occuper, se préparer pour la sortie. Faut pas rester seul avec soi. — Tu t’en doutes, je ne connais personne. Ça me fera plaisir qu’on échange ! Le seul truc : je n’ai pas envie qu’on m’emmerde. J’ai souvent besoin de silence. — O. K., Barberousse, ne t’inquiète pas pour les emmerdements. Je peux t’appeler Barberousse, comme dans les journaux ? Ça te va bien ! Toi et moi, on fait la tête et les jambes ! T’as pas connu, c’était un jeu télévisé. Le premier répondait aux questions, l’autre aux défis sportifs ! Tu as négligé le corps ! Moi, le cerveau ! J’ai appris que l’un ne marche pas sans l’autre. Le corps, cela a l’air con. De la viande. Mais je vais te dire quelque chose. Il y a trois endroits où tu le découvres par nécessité et souvent trop tard. À la plage, où tu passes pour un mal foutu auprès des femmes, qui, quoi qu’elles en disent, ne négligent pas les muscles, la virilité… Avec du bide, tu perds un max de points ! À l’hôpital, tu regrettes tes addictions, tes flemmes. Tu viens pour le curatif, il te fallait penser au préventif ! En prison, c’est une question de survie. Si tu veux te laver tranquille, manger tranquille, dormir tranquille, il te faut une gueule et ce qui va avec ! T’es pas costaud, t’es un faible. T’es un faible, t’es au service ! Ne baisse jamais la tête, autrement, t’es foutu ! Le Gitan avait reniflé à distance un collègue quelque peu différent, une sorte de Zorro intello, et l’avait aussitôt pris en sympathie, le protégeant ainsi des vicissitudes et des promiscuités. Victor fit son temps en toute quiétude, sans se préoccuper une seconde, une fois passée la première nuit, de sa sécurité. Des communautés s’ignoraient, se méfiaient, se toléraient. Dès le lendemain de l’incarcération, ils se mirent au travail. — Dis-moi, tu peux me parler du gars qui a dit que la propriété c’est le vol… Victor sourit. — Proudhon, un des premiers théoriciens de l’anarchie… C’est pour ça que tu t’intéresses à la philo ? — Oui, franchement oui ! Tu sais pourquoi je suis là ? Parce qu’on me dit que j’ai volé… Moi, je vois pas les choses comme ça. — Tu dirais quoi si on se servait chez toi ? D’ailleurs, Proudhon, à la fin de sa vie, avait adouci sa position. Il ne militait plus contre la possession limitée, dès lors qu’elle venait du travail… — Il y a vol et vol ; c’est ça que j’aimerais que tu m’expliques. — Ça va, on a du temps… Proudhon, les utopistes, les socialistes furent les premiers invités… Le Tatoueur n’était pas un homme de l’écrit. Lire les textes lui était difficile. Victor fit l’essai. Le Gitan se concentrait, puis reposait l’ouvrage quelques minutes plus tard. « C’est pas pour moi ! » Victor racontait, ponctuait d’une citation, sur laquelle son élève dissertait à voix haute. Après la propriété, Victor aborda la question du travail. Il appliquait les préceptes de la maïeutique, même si Platon n’était pas encore à l’ordre du jour. L’intérêt était de faire parler son ami, de l’aider à construire son raisonnement. Victor lui fit découvrir Paul Lafargue et Bertrand Russell, lesquels plaidaient pour une courte journée de travail, quelques petites heures quotidiennes. Puis les tenants du revenu universel d’existence. — Le travail, vous, les gadjé, vous avez un problème avec ! Vous faut un emploi régulier, avec la sécurité sociale, les vacances et le compte en banque ! Nous, on exerce notre métier de Gitan. En gros, on se démerde, on s’adapte. On sait faire un tas de trucs. Mon grand-père était dégraisseur de chapeaux et réparateur de parapluies. Ma grand-mère, diseuse de bonne aventure et voleuse de poules ! Du classique. Mes parents chinaient, ramassaient, revendaient. Quand cela ne suffisait pas, ils faisaient les saisons. Tu sais, les trucs que personne ne veut. Ramasser les fruits et les légumes à la journée, par exemple. Nettoyer les chiottes après une fête. On a plein de cordes à notre arc. Sans parler du cirque et des foires. Nous sommes des forains dans l’âme. La réussite sociale n’a pas de sens pour nous… Pour les allocs, tu crois qu’on va cracher dessus ? On nous les donne ! C’est de la chance en plus. Voilà tout ! Nous, on prend le temps de voyager. Vous, c’est à la sauvette. Un avion, et bing ! un week-end avec ta poulette quelque part. Nous, on vit chaque seconde de notre temps. Pour voir la famille, pour les mariages, les naissances, les deuils. On ne laisse jamais les nôtres seuls dans le malheur. On s’occupe de nos enfants, on ne les confie pas à n’importe qui comme vous ! C’est notre tribu. On ne veut donner de leçon à personne ; on vit comme ça ! Continuez à travailler comme vous le faites. C’est votre problème ! Parle-moi des gens qui pensent comme nous depuis longtemps et que vous avez sortis de votre programme. Tu comprends pourquoi j’aime la philo ? Pour terrible qu’il fût dans la vie, le Gitan était un personnage romanesque. Il s’était pris de passion pour le tatouage et lisait avec boulimie toutes les publications sur le sujet, autodidacte enthousiaste qui, ne sachant trier en amont, ingurgite tout, même l’inutile, même le faux. Son rêve était de visiter les grands salons de tattooing et de causer, avec chaque artiste, de sa technique, de ses motifs, de ses représentations. L’ornementation pure, les courants esthétiques, ne lui disaient rien qui vaille, parce qu’ils étaient creux. À l’image de l’époque ! Comme si l’esthétique avait à voir avec la vraie beauté ! Des millions de gens encrés, avec une fleur sur l’épaule, un papillon dans le dos, voire un serpent qui glissait vers l’entrejambe, c’était du maquillage, de la foutaise. Lui, voulait être maître tatoueur ; ce n’était pas donné au premier manieur d’aiguilles ou de dermographe ! Il ne prendrait pas la peau des gens pour y graver des tags comme sur un mur. Il avait ses bibles. Il privilégiait ce qui touchait aux rites et à l’anthropologie. Le catalogue d’une exposition du musée du quai Branly et un atlas mondial tenaient lieu de textes sacrés et d’annuaires. Le Tatoueur étudiait les représentations lointaines de son peuple, ses symboles, même si sa communauté, pour une bonne partie, avait opté pour l’église évangéliste. Une centaine ou plus de caravanes se concentraient ici et là pour de grands rassemblements. Le Tatoueur les avait fréquentés, autant pour ses affaires que pour voir, mais il restait méfiant. Il préférait la tradition à la religion. Un cahier contenait une quarantaine de signes, semblables, au premier regard, à une succession de pictogrammes orientaux. — Ce sont des signes de reconnaissance anciens, oubliés aujourd’hui. Ils servaient à éviter des pièges, à donner des informations sur les lieux ou les gens : qui était sympathique dans le coin, où trouver de la volaille… Et bien d’autres choses. Le signe sur un arbre, une pierre, une porte, renseignait ceux qui passaient par là. Ce qui est secret a du sens. Face au mauvais œil qui pouvait nous toucher, le tatouage avait une autre fonction, il nous protégeait. Il était magique. Pour cela, on accompagnait l’opération de prières et de formules. Des petits points géométriques sur le visage, la commissure des lèvres, le menton, les joues. Dans les temps anciens, jamais sur les autres parties du corps ! Bien loin du folklore que les boutiques vendent. Nous ne redoutons que deux choses : la solitude et la maladie !
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