Zénobie ou l’âme rebelle-3

2095 Mots
Son compagnon n’avait jamais exercé son art jusqu’à présent. Il avait causé avec des gars comme lui, dont certains étaient sortis depuis. Ils tenaient à leurs signes corporels. Un prestige qu’ils revendiquaient. Le Tsigane se préparait à devenir un artiste reconnu. L’administration lui avait promis une formation hygiène et salubrité, pour qu’il connaisse les règles professionnelles – une pièce spéciale, l’outillage à usage unique, les désinfections, les stérilisations –, tout un tas de trucs qui l’éloignait du plaisir simple et ancestral de l’aiguille encrée sous la peau, mais qu’il appliquerait pour éviter les déboires dans ce domaine. La prison ressembla à une usine qui pratiquait les deux-huit. Une année de travail intense mêla, comme l’avait promis le Gitan, la tête et les jambes. Victor enseigna à un étudiant dévoué et travailleur, souleva des tonnes et des tonnes de fonte pour durcir ses muscles, apprit des techniques de combat rapproché et écouta beaucoup. L’intimité du Tatoueur lui permit de découvrir une philosophie du monde d’une grande simplicité. Elle prenait ses racines dans le début des temps. Son ami la résumait ainsi : « Toi et moi, on est des insoumis ! Dans les sociétés primitives, le chef est celui dont on exige tout. Ce n’est pas le gars qui commande pour qu’on fasse ses quatre volontés ! Vous vous êtes laissé avoir par la morale ! Vous condamnez les voleurs, alors que ceux qui vous engagent sont les plus grands voleurs ! Les puissants commandent les banques, vous rackettent, et vous, en échange, vous lavez blanc ! Nous, on est en dehors et on en est fier ! On profite de chaque instant de la vie. Parce que la mort est là. Nous n’oublions jamais la mort ! » Victor avait besoin d’entrevoir la montagne de la fenêtre de leur cellule. Le Gitan ne le dérangeait pas lors de ces points intimes. Il laissait le marin embarqué régler le sextant au mieux dans sa tête. Barberousse était un mec bien. Il avait besoin d’être seul par moments, et, dans une cellule, c’est compliqué. Cette montagne lointaine n’était rien d’autre qu’une ligne épaisse et dentelée qui fixait l’horizon. Celui-ci obéissait aux lumières changeantes, s’approchait, reculait ou disparaissait. Lorsque la montagne était invisible, du fait du mauvais temps, Victor s’entêtait. Plusieurs fois par heure, il allait à la fenêtre et forçait son regard à creuser la brume. Les barreaux étaient encore plus sinistres ces jours-là. Ils ne laissaient pas d’espoir. Le monde était clos. Il n’existait rien hors les murs. La preuve, il n’y avait rien à voir ! Mais parfois Victor discernait une pointe ou un arrondi fumeux, évanescent, furtif. Il apprécia la compagnie apaisante, exigeante, enrichissante du Gitan, onze mois et quelques jours, le temps du dégonflement du dossier d’accusation. Lorsque Victor connut la date de son jugement, le Tatoueur prit un air plus sérieux que jamais. — Barberousse, je sais des choses. Difficile à t’expliquer… Des choses qu’on ne voit pas, qui vivent dans les profondeurs. Tu vas partir, et je ne peux pas rester avec. On ne sait jamais ! Je ne dois pas mourir sans les passer. Je ne te parle pas de mon business. Mais d’une chose qu’on se lègue dans la famille pour ceux qui l’acceptent. Mon fils n’est pas prêt. D’autres proches ne veulent pas s’encombrer la vie. Si tu acceptes, tu en feras ce que tu veux… Victor accepta, avec une pointe d’humour. — Et c’est à un type comme moi que tu veux te confier ! J’en suis ému. Tatoueur, tu peux compter sur moi pour les secrets. — Je sais que tu es prêt, que tu le désires au fond de toi ! Victor avait écouté son ami avec attention. Il n’avait pas tout saisi des propos du Gitan, qui entrecoupait sa révélation de détours plus ou moins ténébreux sur la nécessité de ne pas s’écarter du grand Mythe. L’homme avait chuté ; de là venait le mal. Il fallait se conformer à l’enseignement du Mythe pour être fort. Le Tatoueur ne parlait pas de Dieu. Il usait de métaphores, remerciant Victor de l’avoir éclairé sur le contenu philosophique. Le Mythe expliquait l’armature souterraine de la vie. Des êtres invisibles couraient dans les lieux préservés. La force ne demandait qu’à être perçue, acceptée. Victor trouvait son ami quelque peu mystique, attribuant ce trait de personnalité à la religiosité reconnue des Gitans. — On ne fait pas n’importe quoi de sa vie. Il y a un sens. Il faut le respecter. Autrement, c’est après que cela n’ira pas. Là-haut, on ne t’embêtera pas parce que tu as emprunté… et le sang répandu pour des raisons nobles est grave, mais pardonnable. Barberousse, on ne fait pas n’importe quoi ! On ne renie pas Dieu et sa famille ! C’est contre nature. Quand tu as quelque chose qui ne va pas, tu cherches un conseiller. C’est ce que je suis ! J’écoute le mal des hommes ! En écoutant, j’agis. Je vais te confier ma force ! Le Gitan était le descendant d’une famille marquée par le don. La plupart des femmes de sa lignée avaient été reconnues dans la communauté. Ce fut son tour, faute d’élues. Le Tatoueur avait un pouvoir particulier, non celui de soumettre à sa volonté le cours des choses, mais celui d’établir des dérivations. Le Gitan avait des accointances mystérieuses. La présence de Victor dans sa cellule pouvait d’ailleurs s’interpréter de la sorte. Il avait posé sa main sur le front de Victor, l’avait regardé en silence. L’épisode avait duré quelques minutes. Victor se souvenait de peu de choses, des mots marmonnés, des signes, des tremblements de la main, de la sueur… Il était épuisé. Un grand calme l’envahit, et, un moment après, il eut l’impression d’une immense force en lui. — N’aie plus de pensée négative ou de crainte. Attention, Barberousse, le don est besogneux ! Si tu le laisses à l’abandon, il te travaillera, te rendra malade. Tu vivras dans l’inaccompli ! Le procès donna lieu à de nombreuses manifestations. Une compagnie de CRS protégeait le tribunal. Durant une semaine, des journalistes interrogèrent les sympathisants, rapportèrent les interprétations, les sous-entendus, les colères des parties. La magistrate sourit à Victor. — Vous êtes libre, monsieur Arbarossa. Il lui sembla qu’elle aurait aimé en dire plus. Mais la fonction et le lieu s’y opposaient sans doute. Il n’eut pas le temps de la séparation avec le Tatoueur. Une simple poignée de main ! — Que la chance soit avec toi ! Victor répondit avec émotion : — Gitan, tu es dans mon cœur ! Il retrouva sa liberté, sans préparation. Personne ne l’attendait. Son frère avait rechuté. Un sommeil chimique l’apaisait. Le médecin l’avait retiré de la vie civile un moment. Depuis deux semaines, les visites étaient interdites. Bruno dormait. Victor craignait ce mois de février qui lui portait souvent malchance ; sans doute une question de conjonction planétaire, lors de la rencontre, dans le ventre de sa mère, d’une petite graine paternelle et d’un ovule. Il disposait de nouveau de ses papiers, d’argent. S’il tentait d’analyser sa situation, ce n’était pas si mal. Avec un non-lieu, il retrouverait de fait son boulot, mais il n’y croyait plus… La justice avait renoncé à le condamner pour faute avérée et se contentait de l’auréole suspicieuse qu’elle lui avait imposée et que rien n’effacerait, pas même un blanchiment officiel. Victor répondit aux questions des journalistes présents. Il resta sobre, n’exprimant aucun désir revanchard, expliquant qu’il avait besoin désormais d’air et de grands espaces. Il n’envisagea pas de jouer la victime d’une politique nationale ou internationale, d’entrer en guerre ouverte contre les politiciens qui l’avaient mené là. Il avait rayé de son esprit tout espoir de sauvegarde collective et de justice sociale. Il ne croyait qu’en ces actions aléatoires, inespérées, mais moins rares qu’on pouvait le penser, d’individus qui offrent un moment de rééquilibrage. Toutefois, lui ne se sentait plus capable d’un tel geste. L’incarcération l’avait changé. Il se méfiait des mots. Il n’avait pas commandé de taxi. Une journaliste lui offrit une place dans sa voiture. Elle le déposa à proximité de la place centrale. Victor flânait. La liberté ne signifiait pas encore. Ses pas le guidaient dans la vieille ville. Un rire clair le surprit dans sa marche lente. Il leva la tête. Au deuxième étage de la façade lépreuse, qui donnait sur une placette historique, un jeune couple fumait. Lui, torse nu, musclé, un large tatouage sur la poitrine. Elle, un tee-shirt trop ample qui dénudait ses épaules, les yeux dans l’ailleurs qu’elle venait d’atteindre. Ils prenaient l’air d’une fin de matinée d’un printemps précoce et ensoleillé. Le regard de la jeune fille sentait l’amour, la chair rassasiée. Celui du garçon, la satisfaction d’avoir su bien faire. La poitrine tendue, douloureuse et brûlante, sous le tee-shirt de sa compagne, le certifiait. Ils fumaient un opium en vente libre, celui de l’insouciance, du plaisir. Victor baissa les yeux. Pourquoi les déranger, être le voyeur d’un état qui ne lui appartenait pas ? Il vivait un de ces instants qui ouvrent la porte à la mélancolie, à ce grand combat intime de la défaite annoncée. La fille n’était pas là pour lui. Ce n’était pas de la jalousie. Il ne la connaissait pas. Mais elle était l’archétype de ce qu’il ne vivrait plus, de ce qu’il ne ressentirait plus. Il en avait la certitude. Le type à côté d’elle pouvait être quelqu’un de bien ou un parasite ; il avait permis à ce regard féminin, si lointain et si proche, d’aveugler sa route. Victor se dissimula dans l’encoignure d’un immeuble proche et tenta, en se penchant, de l’apercevoir un instant encore. Elle était comme une fleur ouverte ; la fumée de la cigarette sortait de sa bouche. Elle allait se refermer jusqu’à nouvel ordre, et cette prochaine fois, ce ne serait peut-être plus le garçon d’à côté qui la lui procurerait. Victor s’éloigna. Il est des jours dont la noirceur pèse de tout son poids sur la vie intérieure, qu’elle soit organique ou psychologique. Il avait mal au ventre. À ces mouvements du corps s’ajoutait la terrible certitude d’une solitude sans fond. Une vieille dame buvait le contenu d’une tasse, seule face au mur de sa cuisine, dans un immeuble de béton prétentieux. L’horreur urbaine le frappa soudain. Presque personne ne s’attardait dans les rues, c’était l’heure du bureau. Les gens répondaient à cette sirène inaudible. Formatés, ils marchaient, tout à leur résignation. Victor se souvenait de cette question récurrente, énoncée comme une interpellation morale, à chaque début de cours, par son prof de philo au lycée, celui-là même qui l’avait déterminé à suivre un chemin identique : « Que dire à ses enfants ? » Il ne s’agissait pas de pédagogie, de religion ou de Platon. Non, son prof se débattait avec l’angoisse de bien exister… Victor traduisait cette interrogation en un pourquoi, esseulé et tragique. Le rythme contraint de la prison ne le bordait plus. Des tonnes de fonte pour briser les muscles, les empêcher de solliciter l’abandon, l’avachissement ou le projet d’évasion. Beaucoup manipulaient les barres et les poids pour se faire un corps, ajouter une amplitude à leur virilité, une fois dehors. C’était comme un uniforme. Le Tatoueur, c’était pour se conserver, pour garder la forme. Il avait emmené dans son sillage Victor, qui n’aimait pas cette discipline, qui pariait sur la plastique des corps. La fonte laissait place à Platon pour ordonner la pensée ! Le Tatoueur lui vouait une grande dévotion depuis que Victor avait mis au programme le grand rapporteur de mythes. Logique, donc, que Victor, désormais seul, ne soit pas aussi libre qu’il aurait pu le penser. Il était livré à lui-même. Il n’avait pas respecté d’invisibles paliers de décompression. Malgré sa volonté, malgré sa forme physique, malgré son métier qu’il pourrait désormais reprendre d’une manière ou d’une autre, il déambulait sur les boulevards avec une tête de croque-mort. Tout lui semblait superficiel : les vitrines, les panneaux publicitaires, les adolescents qui marchaient sans rien voir, le téléphone d’une main et les oreillettes qui déversaient à leur cerveau les futilités mutilantes. Par des fenêtres ouvertes, il discernait l’intimité de pièces offertes au regard de la rue. Un klaxon le fit sursauter. La vitre teintée d’une Mini Cooper rouge au toit blanc s’ouvrit. — Monsieur Arbarossa, je vous offre un café ? Maintenant que vous êtes redevenu un citoyen ordinaire… Ce matin, ce n’était pas le lieu… Victor accepta. En fait, il ne trouva aucune raison de refuser. — Ce n’est pas tout à fait un hasard, monsieur Arbarossa. Je me doutais que vous rejoindriez le domicile de votre frère. Et cette rue passe devant. La magistrate lui faisait face dans une brasserie de la ville, quelques heures après sa sortie de prison. Elle parlait des instants difficiles de sa vie professionnelle, des doutes et des décisions qu’elle devait parfois prendre. — Vous êtes particulier. Depuis le premier instant, quelque chose ne va pas avec vous. Vous avez un potentiel incroyable, l’intelligence et les diplômes qui vont avec. Vous auriez pu être un meneur. Un leader, qui incarne cet idéal chevaleresque après lequel courent tant de gens. Vous auriez eu avec vous tous ceux qui sont en quête d’une sociabilité au travers de l’écologie. Par la fusion, certes virtuelle, avec votre personne, ils auraient eu l’impression de se réaliser ! Eh bien, non ! Rien de cela ! Un soupçon, désormais levé, d’une participation active, d’une guerre à main armée… Je ne vous ai jamais trouvé le profil d’un soldat perdu ! Il me semble qu’il y a un malentendu. Vous n’êtes pas celui que vous pourriez être et vous n’êtes pas non plus celui qu’on croit. Je sais, c’est tordu ! Dites, et si nous déjeunions ? J’ai du temps aujourd’hui. Ce n’est pas que j’aie quelque chose à me faire pardonner… Disons que c’est une de vos lectrices – je parle de vos déclarations écrites et de vos interviews – qui vous invite. Mais pas en ville ! Je vous embarque pour un coin de nature privilégié.
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