Ils marchèrent dans la forêt, gagnèrent une auberge en bordure de lac. L’établissement proposait des chambres. Florence se déshabilla.
— Je crois que nous en avons autant envie l’un que l’autre.
Ils en avaient envie. Victor fit l’amour en révolté, en insurgé. Elle s’abandonna au plaisir renouvelé.
Le lendemain matin, tôt parce qu’elle devait passer chez elle se changer, elle arrêta sa voiture à quelques centaines de mètres de la maison de son frère. Elle lui tendit une carte avec son numéro de portable. Elle ne l’interrogea pas sur ses intentions. Il ouvrit la portière. Elle fit un salut de la main.
— Victor, si tu as besoin, n’hésite pas. Mais abstiens-toi, si tu as fait une connerie. Cela me fera plaisir de te revoir !
Victor ne se retourna pas. Il serait bien resté plus longtemps avec elle pour le plaisir des corps… Mais la parenthèse était refermée. Florence regardait la silhouette s’estomper dans le rétroviseur. Contre toute attente, s’attendant à un énième échange charnel ennuyeux, elle avait frémi, elle avait vibré. Cet homme avait dépassé la ligne raisonnable de sa résistance. Il avait fissuré l’armure ciselée d’une femme qui n’attendait plus rien des mâles, mis le feu à son corps désabusé. Son mari l’avait quittée pour une boulangère fantasmée ; ses deux filles avaient choisi une fac lointaine pour couper le cordon, devenu insupportable, avec une mère trop envahissante. Elle vivait sa vie, maquillant sa grande solitude en liberté affranchie. Tout semblait colmaté, et voilà qu’un homme, sorti de prison, docteur en philosophie, la menait en quelques heures sur des crêtes oubliées. C’était bien dommage d’en rester là, mais l’efficacité d’une poterne ne tenait qu’à la rareté de la situation de siège ! En elle, l’émotion ne serait donc pas éteinte ? Elle se doucha, revêtit un tailleur et se rendit à l’audience, où de pauvres gens – et des moins pauvres – allaient répondre de leurs agissements. Elle avait dans la bouche le goût d’une autre, sauvage, révoltée, amère. A contrario. Elle se sentait sereine !
***
Victor, assis dans le fauteuil préféré de son père, réfléchit un long moment à cette nouvelle période qu’il n’appréciait pas. Il n’avait aucun projet. Il vivait mal la séparation brutale d’avec son ami gitan. Il avait l’impression de l’abandonner. Il l’interpellerait en pensée. Le Tatoueur, avec son sixième sens, le sentirait. D’ici là, ils ne se verraient pas, ne s’écriraient pas. Le Gitan le préviendrait. Son avocat présenterait une demande de libération anticipée, afin que son client puisse participer au pèlerinage du 24 mai aux Saintes-Maries, qui réunissait sa parentèle pour fêter Sara la noire, et auquel il n’avait pas assisté depuis cinq années ; les siens étaient enfin désignés pour le portage. Il insisterait sur le souhait de l’homme, irréprochable durant sa détention, de se racheter. Il plaiderait la dévotion réparatrice. « M. Gomez a foi en sa sainte… Les porteurs, qui peinent sous le poids de la statue et des gestes pressants de la foule des croyants, ne sortent pas indemnes de la procession. Vêtue de multiples robes, enfilées les unes sur les autres, Sara, sortie de sa crypte le matin même, pénètre dans l’eau, traverse les sables et rejoint sa crypte pour une année… Elle n’est pas insensible à la contrition, à tous ces remords charriés dans les veines des bras épuisés. Elle sait pardonner ; pourquoi la justice ne donnerait-elle pas une chance ? » Le Tatoueur, en embrassant Victor, avait murmuré : « Quand je sors, je me remets sur le voyage. Tu te joindras à nous ? » Celui-ci avait promis. Ils se rendraient ensemble aux Saintes. Se remettre sur le voyage, c’était sans doute la solution…
Victor somnola dans la maison de son frère, l’esprit encombré. Voyager là où il n’y aurait personne ou presque, dans les déserts proches ! Parce que la civilisation avait anonymisé et métropolisé la majorité des humains. Parce qu’elle organisait le monde comme un supermarché en mesure de tout vendre, d’honorer les désirs suscités – il suffisait de disposer du budget nécessaire. Parce que tout était désespérant… Vers midi, il avala plusieurs tasses de café, chercha les clés de la voiture de Bruno, les trouva à leur place sur le porte-clés en fer forgé. Un moment plus tard, il pénétra dans le centre commercial, acheta un sac à dos, deux tenues chaudes et une paire de chaussures de marche, un duvet, quelques produits alimentaires. De retour, il se doucha, revêtit les vêtements de randonnée, écrivit à son frère. Juste quelques lignes qui lui donnaient un blanc-seing officiel pour surveiller ses affaires. Ce dernier disposait déjà d’une procuration bancaire. Qu’il ne s’inquiète pas ; il resterait silencieux un moment, mais le tiendrait au courant. Victor détailla une dernière fois la maison, aussi triste que la photographie qui réunissait ses parents, quelques mois avant le premier deuil prévisible… Des parents qui avaient fait de leur mieux pour leurs deux gars ! Aimants et droits. Des gens du peuple qui rêvaient d’un monde meilleur, d’une société apaisée, équitable. Il envoya un b****r à sa mère, fit un salut à son père.
Il prit un bus, qui le laisserait à son terminus en bordure de forêt. Assis, il dominait la route et le cimetière. Son regard s’attarda sur les rangées de tombes industrielles, toutes de granit lissé, importé de Chine pour les plus récentes. En bout de ligne, il gagna le chemin du parcours de santé, qui se dirigeait vers la montagne. À mi-distance, il obliqua sur un sentier étroit. Il disposait de trois cents euros, d’une carte bancaire qui atteignait son dernier mois de validité. Il n’avait pas eu le courage de passer à la banque, ni de retirer du liquide dans un distributeur. Il verrait ultérieurement.
Le chemin traversait une châtaigneraie abandonnée. Il foulait les bogues décomposées. La ville bruissait sous sa chape de brumes automobiles. Elle grondait, boulimique. « En prison, si tu ne réfléchis pas, tu ne réfléchiras jamais ! » Victor avait mal suivi le conseil. Une longue dérive campagnarde acérerait sa réflexion.
Il mangeait peu. Il achetait du pain, du jambon et du fromage. Ses pas l’emmenaient dans des lieux écartés. Souvent, les villages ne disposaient d’aucun commerce. Il prenait conscience, chaque jour, du désert rural. Les montagnes se succédaient. Comme il marchait sans destination, il lui arrivait de revenir sur ses pas. La neige allongeait sa route. Il empruntait des chemins impraticables, mais s’entêtait, franchissait des clôtures, longeait des vallées encaissées. Les immensités d’herbe jaunie, délavée, glacée, livraient des paysages auxquels il ne portait pas attention. Le sauvage l’environnait. Les hommes étaient absents. Les patelins offraient un visage sinistre en cette période de l’année. Des maisons proprettes ou prétentieuses gardaient les volets fermés dans l’attente de l’été. Terrible aveu d’abandon que ces endroits familiaux où l’on ne vient plus que par obligation morale, où les enfants s’ennuient. Les devantures des magasins avaient laissé place à des rideaux de tulle ou à des voilages, le commerce remplacé par un espace de vie supplémentaire et inutile… Parfois, un restaurant accueillait les ouvriers des chantiers alentour. Victor profitait du repas. Les regards s’attardaient sur le nouvel arrivant, pris pour un randonneur au début de son périple, puis peu à peu pour un vagabond. Pour rassurer, il sortait sa carte bancaire encore valide. On lui donnait la table à l’écart, même s’il avait une bonne tête, celle d’un homme qui souffre. Le silence jouait sa musique, mais il ne la percevait pas. Excepté les bruits lointains d’un avion ou d’un tracteur, le vent régnait, agrémenté de cris d’oiseaux dissimulés dans de rares bosquets. Les montagnes boisées et les herbes sauvages dessinaient un patchwork à l’écossaise. Peu à peu, Victor vécut comme un chemineau. Autrefois, les colporteurs traversaient les hauts plateaux, surchargés de toiles, de passementerie, de couteaux. Une vie millénaire qu’il ranimait sans le savoir. Cette marche solitaire et sans boussole n’avait pourtant rien d’exceptionnel. Ailleurs dans le monde, des millions de gens marchaient, pour travailler ou sauver leur peau.
Lorsqu’il n’eut plus d’argent liquide, il quémanda du pain rassis ; souvent, le boulanger ajoutait des viennoiseries ou des petits pâtés en croûte de la veille. La campagne n’a pas l’habitude des mendiants, aussi les précède-t-elle. Il dormait dans des creux de rochers, dans des bâtiments abandonnés, sur un banc de chapelle, parfois dans le foin d’une mangeoire. Un soir, il força la porte d’un petit chalet de pêcheur en bordure de lac, se chauffa grâce au poêle dégingandé, profita d’une boîte de cassoulet, laissant un mot d’excuse. La barbe dévorait son visage amaigri. Malgré ses efforts pour conserver une hygiène minimale, Victor portait des vêtements qui se déchiraient. Ainsi avançait-il comme un clochard. Il évitait les bourgs plus importants, s’efforçant de rester à l’abri des regards. Mais les vertiges, les hallucinations et la faim eurent raison de sa haute stature et de sa vigueur. Mars est un mois difficile et ses derniers jours furent glaciaux. Il n’avait plus d’allumette pour faire un feu. Le froid s’empara de lui. L’engourdissement vint. Ses pieds étaient congelés. Ses mains, même maintenues dans les poches de son pantalon, répondaient moins.
Dans son délire, il s’imaginait marcher sur les grands boulevards parisiens, s’attardant sur des détails – une affiche de spectacle aux acteurs connus, des Chinois chargés de sacs luxueux à l’enseigne de grandes marques. Il avançait lentement. Il ignorait la raison de sa déambulation dans ce quartier. Il devait avoir un rendez-vous dans le coin. Il avait envie d’uriner. Il avait trop bu de café, ne souhaitait pas en prendre un autre et ne voyait pas ce qu’il pourrait boire à la place. Renonçant à une brasserie, il pénétra dans un grand magasin, les yeux traînant sur les étals de maroquinerie et de bijoux, suivit la flèche indiquant les toilettes, s’acquitta de soixante-dix centimes, furieux de payer pour pisser… C’est dire comment l’homme s’était fait avoir ! Pisser n’était plus un droit primaire et gratuit ! Les clients erraient dans les rayons, à l’affût d’un achat, prédateurs de pacotilles. Victor accéléra pour sortir, pour fuir les humains décérébrés, les morts debout ! Il crut être plus tranquille dehors, mais son esprit s’était emballé. Il stationna quelques minutes devant une librairie. Une affichette rapportait un proverbe africain : Quand tu es assis, le pagne s’use ; quand tu marches, il se conserve… Ce n’était pas bête du tout ! Il reprit sa marche fiévreuse. Les perturbateurs médiatiques et endocriniens avaient raison des cerveaux et des sexes au quotidien. Deux Chinois se prenaient en photo avec une perche à selfie. Une grande vitrine ouverte sur la rue offrait le spectacle de femmes pédalant, gesticulant sur des machines à muscler. Qu’elles fassent de la gym, c’était leur choix, mais pourquoi les nanas étaient-elles toutes revêtues de l’uniforme bariolé de la joggeuse d’intérieur ? Victor fixait les formes en quête de complétude, les ventres à normaliser, les seins secoués comme si des mains invisibles les pétrissaient. En levant les yeux, il aperçut une autre salle. De gros costauds, des robocops, faisaient la même chose, mais en plus viril ! Les cafés, trop nombreux, du matin lui brûlaient l’estomac. Une barre au-dessus des yeux lui pétrissait le front. Il n’avait pas compté, depuis le début de sa déambulation, le nombre de mendiants, de migrants assis sur des cartons aplatis pour limiter le froid du bitume, mais les visages souffrants lui prenaient la tête. Beaucoup de femmes et d’enfants. Des familles dans le métro, qui tendaient un gobelet Mac Do, récupéré dans les poubelles… Tous, et lui aussi, passaient devant sans les voir. Victor obliqua vers la Seine. Il compta une quinzaine de mendiants, de pauvres gens rejetés par des guerres et par l’économie du monde. Il avait honte. Il accéléra, décida d’avancer son départ, d’échapper à ce mouroir. Il paya un nouveau billet, le sien étant non modifiable, non remboursable. Toujours la même logique ! Même là, il fallait savoir d’avance ce que l’on voulait. L’aléatoire ou le dilettantisme avaient un prix. Dans le train, ce ne fut pas mieux. Le paysage n’existait plus. Le rêve autorisé par la juste vitesse n’était plus permis. Révolu, le temps où Proust pouvait écrire vingt pages sur la fille entraperçue à un passage à niveau ! Pas grave en soi d’ailleurs, pour la plupart des gens ! Son voisinage immédiat traversait les étendues, les paysages, le monde, sans lever les yeux de l’ordinateur ou du smartphone. Les passagers ouvraient leur cerveau parallèle dans la gare de départ et le refermaient dans celle d’arrivée, juste avant de descendre. Aucun ne saurait par où il était passé !
Victor s’éveilla en sursaut, épuisé. Un oiseau de nuit racontait sa vie sur une branche proche. L’aube perçait. Mais, à cette époque de l’année, elle était tardive. C’était quoi, au juste, ce rêve ? Victor tenta de se lever. Des vertiges l’en dissuadèrent. Durant ses études, il avait apprécié les unités de valeur relatives à la psychanalyse et, s’il avait trouvé Freud ringard, Jung, au contraire, l’avait passionné. D’autres voix apportaient une analyse plus contemporaine. Il ne retrouvait pas son nom, mais quelqu’un professait que le rêve révélait, au choix, une préparation à l’action ou une exploration virtuelle de pistes ignorées ou refusées de sa vie passée. Victor tenait son explication. Il avait échoué dans son combat. Il n’avait pas contribué d’un iota à l’évitement de la catastrophe. Il se leva difficilement. Il faisait froid, mais la journée serait ensoleillée. Il recommença à marcher. Le chemin grimpait. L’image d’un café-croissant l’effleura. Aucune auberge en vue ! Et même si le prochain bled disposait d’un distributeur automatique, sa carte était périmée !