1 – Guet-apens-1

2028 Mots
1 Guet-apensLa boule de feu toucha l’eau à l’horizontale et ricocha sur la surface du lac. Elle rebondit une dizaine de fois, de plus en plus affaiblie par le contact de l’élément liquide, puis finit par s’éteindre en une dernière flammèche, avec un petit crépitement. – Arrête d’essayer de réchauffer le lac, tu vas faire cuire les poissons dedans ! s’exclama Tara en riant. Bluter envoya une seconde boule de feu, amusé par son petit jeu. Elyne esquissa un sourire, perdue dans ses pensées. Allongée dans l’herbe, les mains croisées derrière la tête, elle observait le ciel. Elle s’imaginait parcourir les airs sur le dos d’un oiseau ou d’un dragon, grisée par la vitesse et le vent sifflant à ses oreilles. Il faisait beau, Emreë se reflétait dans les eaux limpides du lac, tout comme la magnifique ville de Lyys. Les cieux étaient d’un doux bleu pastel, parsemés de quelques nuages vers l’Est. Les amas blancs, semblables à du coton, formaient mille et une bêtes fantastiques. Bluter partit boire un peu dans le lac, puis s’ébroua et revint vers la jeune fille, pour se rouler dans l’herbe à ses côtés. – Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Théo en voyant son amie tournée vers le ciel. – J’aimerais bien savoir voler… – Elyne, tu m’écoutes ? Elle s’arracha de sa contemplation d’un griffon de nuages. – Oh, excuse-moi. Tu disais ? Le garçon soupira. – Je disais que tu ne pouvais pas le nier, comme tu te plais à le faire. – Nier quoi ? – La ressemblance entre toi et le Roi. – Arrête avec ça… protesta Elyne. – Tu vois ? Tu ne veux pas le reconnaître. – Bien sûr que si, je lui ressemble, je sais, mais pas au point d’être sa fille… des personnes ont des sosies sans pour autant faire partie de la même famille. – Oui mais tu ne fais pas que de lui ressembler ! répliqua Théo en se redressant. Sa fille a disparu à deux ans et demi, qui est l’âge auquel Kathy et Mike t’ont adoptée. D’ailleurs, ce n’est pas vraiment une adoption, puisque c’est ta mère qui t’a laissée chez eux. Et comme par hasard, la Reine Limnaa a perdu la vie ce même jour où son enfant a disparu. Si avec tout ça tu ne me crois pas, je ne sais pas ce que je peux faire de plus pour te convaincre. Elyne ne répondit pas de suite. Bluter et Tara les regardaient à tour de rôle, observateurs silencieux. – Ce ne sont que des coïncidences, lâcha Elyne. – Quelle preuve de plus veux-tu pour admettre les faits ? – Ce que tu m’as dit sont des hypothèses, pas des preuves, nuança la jeune fille. En plus, la fille du Roi et de la Reine n’a pas juste disparu, elle est morte. Si elle avait vraiment survécu, ne penses-tu pas qu’on aurait remarqué qu’il manquait son corps, pendant les funérailles ? – C’est bon, j’abandonne, céda Théo en levant les bras en signe d’abdication. Il se rallongea dans l’herbe. – Mais, Théo… tu te souviens des recherches que nous avons faites pendant les grandes vacances ? – Bien sûr, que je m’en souviens. – Alors tu dois bien te rappeler que l’enfant du Roi s’appelait Kerialis, pas Elyne… et ce n’est pas vraiment la même chose… souffla la jeune fille, songeuse. – Écoute, ton prénom peut très bien être une fausse identité ! Il est possible que le couple royal craignait un danger, et que, pour te protéger, tes parents t’aient créé une toute autre identité. – Ils auraient choisi quelque chose de plus commun que « Elyne », répondit la jeune fille. – Non, parce qu’en te donnant un prénom qui n’est pas beaucoup porté, ils pouvaient te retrouver facilement, en cas de besoin. Elyne expira longuement, suivant les nuages des yeux. – D’accord, imaginons que ce soit vraiment le cas, que ce que tu dis soit juste. J’ai croisé Goulven de Lyvod plusieurs fois, je lui ai parlé, il m’a même décorée devant je ne sais combien de milliers de personnes. Pourquoi ne m’aurait-il rien dit ? – Il n’allait pas annoncer ça devant des milliers de personnes, justement. Et puis il ne sait peut-être pas que tu es sa fille. – Dans ce cas, comment tu aurais pu remarquer tout ça et pas lui ? Ta théorie est fausse quelque part. Je ne sais pas où, mais il y a une erreur. Théo haussa les épaules. Il n’était pas d’accord : pour lui, tout se tenait. Après quelques minutes, Elyne tourna la tête vers lui et le regarda de la tête aux pieds, en silence. Puis soudain, elle se jeta sur lui. Le pauvre eut à peine le réflexe de lever les bras pour se protéger d’une éventuelle attaque qu’elle attrapa ses deux chaussures et partit avec en courant. – Eh ! Rends-moi ça, j’en ai besoin pour rentrer chez moi ! s’écria-t-il en se levant. – Tu rentreras pieds nus, ce n’est pas grave, gloussa la jeune fille. – Allez, sérieusement, protesta Théo. Je ne rigole pas. – J’ai envie de courir. – Et bien cours si tu veux, mais je ne viendrai pas chercher mes chaussures. – Tu crois ? Elle partit se percher en haut de l’un des rochers qui bordait le lac, et tendit les bras en maintenant les chaussures au-dessus de l’eau. Il s’élança vers elle, ne voulant pas rentrer les pieds mouillés. Elyne le laissa s’approcher un peu, puis détala. Ils se coururent après, la jeune fille riant aux éclats en voyant son ami qui n’arrivait pas à la rattraper. Elle retourna sur le promontoire de rochers, laissant Théo arriver à sa hauteur. Elle lança les chaussures sur la berge et attrapa ses bras, voulant le pousser dans l’eau. La jeune fille allait le faire tomber lorsqu’une vague venue de nulle part la percuta, lui faisant lâcher le garçon et chuter dans les eaux du lac. Elle remonta rapidement à la surface. – Tricheur ! s’exclama-t-elle en riant. Tu as utilisé ta magie ! Théo lui tira la langue du haut de son promontoire. – Il ne fallait pas commencer, répliqua-t-il avec un sourire en plongeant. Elyne l’éclaboussa lorsqu’il se mit à nager vers elle. Tara et Bluter, ne souhaitant pas se mouiller, s’avancèrent sur la berge. – On ne voudrait surtout pas être rabat-joie… commença le Gardien. – Mais il faudrait peut-être retourner sur Terre, continua l’hermine. Vous avez tous les deux dit à vos parents que vous reviendriez avant vingt heures, et… il est vingt heures. – Bluter a raison, vous êtes des rabat-joie, répliqua Elyne en sortant de l’eau. Elle fit deux pas et sécha instantanément. C’était pratique de pouvoir changer la température de son corps à volonté grâce au pouvoir surdéveloppé de son Aura, le feu. Théo récupéra ses chaussures, qu’il enfila. – La prochaine fois, prévint la jeune fille en regardant Tara et Bluter avec espièglerie, vous finissez à l’eau, que ça vous plaise ou non. – Même pas en rêve, répliqua Bluter en éclatant de rire. Emreë était encore loin d’aller se coucher, mais les deux amis devaient effectivement rentrer. Au moins, ils avaient profité de leur dernier jour de vacances ensemble, bien installés sur Hartaine. Ils se rendirent dans la forêt qui s’étendait derrière eux, et débouchèrent rapidement dans une grande clairière. En son centre trônait un magnifique ivib. Il s’agissait d’un arbre spectaculaire, aux allures de saule pleureur, avec son tronc torsadé, son feuillage rose tombant comme une pluie de larmes. Théo avait découvert cet endroit grâce à Maître Mraam, qui l’avait conduit jusqu’ici pendant les vacances. Depuis, le « grand ivib », comme il l’appelait, était devenu le point de rendez-vous d’Elyne et Théo. Après avoir fait apparaître un portail dans le tronc du grand ivib, les adolescents retournèrent sur Terre, et la jeune fille raccompagna son ami jusqu’à sa maison, avant de retourner chez elle, accompagnée de Bluter. Ils trouvèrent Lydie qui, comme l’année précédente, avait préparé toutes ses affaires depuis une semaine, et ne cessait de bouger, stressée. – Salut, la magicienne, lança Mike. Est-ce que tu veux que je t’accompagne au collège, demain ? – Le terme exact est « enchanteresse », pas « magicienne », mais de toute façon, à part dans un dictionnaire Emrais, on n’utilise pas ce mot, précisa Elyne. Pour demain, je t’avoue c’est quand même plus sympa si tu m’accompagnes ! ajouta-t-elle ensuite avec un grand sourire. – Marché conclu, je viens avec toi. On laissera ta sœur toute seule, comme une grande. Ils entendirent Lydie protester, disant que oui, elle était grande, mais que non, elle n’irait pas toute seule, puisque Kathy viendrait avec elle. – Elyne Witteck ! La jeune fille leva la main et rejoignit le rang. Sans surprise, sa classe restait la même que l’année précédente. Mauvaise surprise, elle sentait que ce serait sa pire année au collège. Et cela pour une bonne raison : M. Dubbs n’était plus leur professeur principal. – Je vais me pendre… glissa la jeune fille à l’oreille de Théo, avant de sourire à Mike et de lui faire signe d’un air faussement réjoui. Son ami la regarda d’un air scandalisé, tandis que la classe avançait et entrait dans les bâtiments. – Est-ce que tu te rends compte de l’image glauque que tu viens de me mettre dans la tête ? fit Théo. – Est-ce que tu te rends compte que si je rate ma scolarité, ce sera à cause de cette prof ? répliqua la jeune fille. – Tu exagères… Mme Pleven, leur nouveau professeur principal, se tourna vers le rang en s’écriant qu’il fallait vite que les élèves arrêtent de parler s’ils ne voulaient pas être collés dès le premier jour. « Et ça y est, ça commence » songea Elyne. Le professeur de mathématiques les fit entrer dans la classe et les plaça à l’identique de l’année précédente. La jeune fille se retrouva donc au dernier rang, à côté de Megg, qui, pour son plus grand malheur, n’avait pas redoublé comme initialement prévu, car il était passé de justesse. Et il n’avait pas profité des vacances pour gagner un seul grain de maturité. Heureusement que Sébastien et ses acolytes, eux, étaient passés au lycée et avaient déserté Lucy Jones… Mme Pleven leur fit un discours sévère, insistant bien sur le comportement d’excellence qu’elle attendrait d’eux toute l’année. Théo se tourna un instant pour regarder Elyne, qui lui jeta un regard désespéré. Le professeur fit ensuite l’appel, et ne changea pas ses habitudes : – Enyle Ouitteck. La jeune fille ne répondit pas. Mme Pleven leva la tête. – Enyle Ouitteck, répéta-t-elle en la fixant. Pourquoi vous ne répondez pas ? – Moi ? Mais je ne suis pas Enyle Ouitteck, je m’appelle Elyne Witteck. Je pensais que vous parliez à quelqu’un d’autre. Les rires fusèrent, étouffés, de peur d’avoir une sanction. Mme Pleven fusilla Elyne du regard. – Dehors. La jeune fille fut surprise. – Mais… – Sortez d’ici sur-le-champ ! Elyne, consternée, se décomposa, et un frisson lui parcourut le corps entier. Les cours n’avaient pas encore commencé qu’elle était déjà renvoyée ! Soudain terriblement mal à l’aise, elle ne se sentait plus capable de faire le moindre geste. Il n’y avait plus aucun bruit, tout le monde la regardait. Pourtant, elle se leva et traversa la classe sous les regards mi-amusés, mi-surpris des élèves. Le professeur claqua la porte dans son dos. Dès qu’elle fut seule dans le couloir, elle sentit la panique l’envahir. Le fait d’être renvoyée de cours ne l’angoissait pas. Ce qui la mettait dans cet état de panique, c’était qu’elle se demandait s’il y aurait d’autres conséquences. Elle avait peur que Mme Pleven décide de lui mettre une retenue, ou pire encore, qu’un surveillant, un autre professeur ou le directeur arrive à ce moment dans le couloir et la voie. La jeune fille se mit à faire les cent pas nerveusement, les yeux fixés sur ses pieds. – Mes félicitations, lui parvint mentalement la voix de Bluter. On peut dire que tu as fait une rentrée… pardon, je voulais dire une sortie fracassante ! – Oh, je t’en prie, arrête. Où es-tu ? – Sur Hartaine, en train de poursuivre un siffleur qui croit pouvoir m’échapper. Il partagea sa vision avec elle. Il filait à toute allure entre les fourrés, chassant une petite bête beige, aussi grosse qu’un lapin, à la peau lisse comme celle d’un dauphin, et dont la tête était ornée de trois longues plumes rouges semblables à celles qu’ont les paons au sommet de leur crâne. Soudain, il bondit sur sa proie et la plaqua au sol. Elyne sortit de la vision juste avant que Bluter n’achève le pauvre siffleur. – D’accord. Si te voir courir comme ça est super grisant, j’ai horreur de ta passion pour la chasse. – Tu as tort, je t’assure, répondit le Gardien. La jeune fille soupira. Elle regarda la porte close de la salle, se demandant au bout de combien de temps Mme Pleven l’autoriserait à revenir en cours. Enfin, si le professeur voulait bien qu’elle revienne… Elyne attendit une heure entière, seule dans le couloir, avant que le professeur ouvre la porte et lui demande sèchement d’entrer. Elle ne se le fit pas répéter et, couverte de honte devant tous ces regards qui la dévisageaient, elle retourna s’asseoir à sa place. Mais au moment où elle allait s’installer sur sa chaise, celle-ci s’écarta brusquement, et la jeune fille tomba par terre. Tous les élèves se retournèrent en entendant un énorme bruit venu du fond de la classe. Ils éclatèrent de rire en voyant Elyne assise sur le sol, grimaçant, tandis que Megg retirait rapidement la main de sa chaise, qu’il avait écartée exprès.
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