– Mademoiselle Ouitteck ! s’écria Mme Pleven, en colère. C’en est trop ! Prenez vos affaires et partez chez le directeur !
– Mais, Madame, c’est Megg qui…
– Protestez encore une fois et je rajouterai deux heures de retenue à la sanction qu’il vous donnera !
Elle se releva, le coccyx douloureux.
– Ce n’est pas sa faute !
– C’est Megg qui a tiré sa chaise !
– Elle n’a rien fait !
– TAISEZ-VOUS !
Le silence retomba. Tyler et Théo, plus courageux, levèrent la main. Elle interrogea Tyler du regard.
– Megg a retiré sa chaise quand elle s’est assise, c’est de sa faute si elle est tombée, la défendit-il.
– Oui, renchérit Théo.
– Je ne vous ai demandé aucun commentaire, Monsieur Klein. Bien, mais je serai intransigeante la prochaine fois. Rasseyez-vous, Mademoiselle Ouitteck. Et sur la chaise, cette fois.
Megg gloussait en silence, la bouche cachée par sa main. Elyne lui jeta un regard noir.
– Reste calme, Elyne, n’utilise pas ta magie. Il ne vaut pas la peine que tu t’énerves.
La jeune fille pinça les lèvres et suivit les conseils de Bluter.
Lorsque la sonnerie retentit quelques heures plus tard, à midi, elle fut la première à faire son sac et passer la porte, suivie par les élèves de sa classe.
– Enyle Ouitteck !
Elle se figea, mâchoires serrées, se demandant ce que Mme Pleven pouvait encore lui vouloir. Lentement, elle se retourna et se décala de la porte pour laisser les autres passer.
– Oui ?
– Venez me voir, nous avons besoin de tenir une petite discussion.
Elle attendit que tout le monde soit parti, excepté Théo, Tom, Loïc, Anaïs et Taneesha qui attendaient dans le couloir. Mme Pleven s’approcha d’eux.
– Notre entretien ne vous regarde pas. Sortez d’ici, et je ne veux pas vous voir dans le couloir. Vous l’attendrez à la sortie du collège.
Ils s’éloignèrent, mais Théo semblait réticent.
– Si j’en surprends un qui reste ici pour écouter, je lui mets deux heures de retenue, ajouta-t-elle.
Le garçon jeta un dernier coup d’œil à Elyne, puis sortit avec les autres. La jeune fille avait posé son sac et attendait. Mme Pleven ferma la porte d’un geste sec et s’avança jusqu’à son bureau.
– Comptes-tu être comme ça tout le temps ?
– Comment ? demanda Elyne en baissant les yeux.
– Aussi impulsive, énervante, puérile et surtout gênante ?
La jeune fille fronça les sourcils. Comment Mme Pleven pouvait-elle lui parler ainsi ? Par prudence, elle ne dit rien.
– Tu t’interposes comme si tu pensais réellement que les terriens pouvaient être égaux avec les Emrais.
– Quoi ?
Le cœur d’Elyne fit un bond dans sa poitrine. Elle ne parlait pas avec Mme Pleven. C’était impossible. Personne à Lucy Jones, à part Théo et elle, ne connaissait l’existence du monde d’Emreë. Elle alluma aussitôt sa magie, se sentant menacée.
– Qui êtes-vous ?
– Quelqu’un que l’on a envoyé pour te tuer.
À ces mots, Mme Pleven s’effondra, évanouie. Et dans son dos se tenait un homme qu’elle n’avait jamais vu. D’une manière ou d’une autre, il avait dû entrer dans le corps du professeur et prendre son contrôle. Et il voulait la tuer. Mais pourquoi ? Sans hésiter une seconde, elle se jeta sur la porte, qui se verrouilla toute seule avec un bruit lugubre. Elle secoua la poignée de toutes ses forces, mais elle devait se rendre à l’évidence : elle était coincée ici, avec un malade mental qui voulait sa peau.
– Bluter ! Il faut que tu viennes m’aider !
– J’arrive.
– Qu’est-ce que je vous ai fait ? s’exclama-t-elle, tentant vainement de gagner un peu de temps.
– Tu es terrienne, et c’est déjà un crime assez grand pour que tu disparaisses.
Il tendit les bras, et de ses paumes jaillit un puissant rayon de magie active. Elyne se jeta sous un bureau, et sentit le sort la frôler. L’assassin lui renvoya aussitôt un second rayon, et elle roula au fond de la classe, l’évitant de justesse. Elle renversa une table pour s’abriter derrière, et une boule de magie verte s’écrasa contre le bois, le faisant exploser. Décidément, il y avait mieux, comme bouclier… Elle voulut se lever pour jeter un rayon de feu sur l’homme mais n’en eut pas le temps, car ce dernier s’empara d’une chaise qu’il lui lança. Le meuble fusa sur elle à toute vitesse, elle eut tout juste le réflexe de se baisser, les bras protégeant sa tête. Elle entendit soudain le bruit d’une vitre qui se brisait derrière elle, et sentit chaque morceau de verre qui s’abattait sur son dos et ses bras. La jeune fille cligna des yeux, et un pied la cueillit en plein estomac. Elle se laissa glisser à terre et s’éloigna aussitôt à quatre pattes, pensant être cachée par les bureaux.
– C’est ça, esquive… esquive tant que tu le peux, petite larve, avant que je t’attrape. La mort est une chose à laquelle on ne peut échapper à vie, et aujourd’hui… tu vas mourir !
Elle se redressa et s’apprêta à courir jusqu’à la porte, bien décidée à la briser pour s’enfuir, mais l’assassin lui envoya une nuée de minuscules insectes noirs, pas plus grands que de petites sauterelles, qui s’envolèrent vers elle dans un bourdonnement insupportable. Attaquée, la jeune fille tenta de les repousser, sans succès. Elle pensait que ces insectes n’étaient là que pour la distraire et l’empêcher d’agir, mais elle se rendit rapidement compte qu’elle avait tort : le corps de ces bêtes était aussi tranchant que des lames de rasoir, et à peine l’effleuraient-elles qu’une longue entaille apparaissait sur sa peau. Paniquée, elle tomba au sol et leur envoya une boule de feu qui les carbonisa toutes. Pensant être débarrassée, elle leva la tête. Mais l’homme se tenait devant elle, et sans le moindre effort, l’attrapa par la gorge pour la soulever. Il la regarda droit dans les yeux, et elle vit dans son regard une folie meurtrière, ainsi que la jubilation d’ainsi la voir agoniser dans sa main. Puis, avec une force colossale, il l’éjecta brutalement à l’autre bout de la salle. Elle heurta violement le mur et son omoplate gauche sembla se déchirer lorsqu’elle tomba dessus. Elle cria en chutant à terre. Elle ne sentait plus son épaule, juste l’horrible douleur qui lui parcourait le membre entier.
– Tu peux crier autant que tu veux, personne ne te viendra en aide. J’ai jeté un sort d’isolation dans la salle : pas le moindre son ne sortira d’ici, personne ne peut t’entendre, susurra l’assassin.
Tremblante, Elyne se remit sur ses jambes, une main sur son épaule. Elle ne put éviter le rayon électrique qu’il lui envoya. Elle fut projetée sur les tables qui se renversèrent et s’écrasa au sol, sur le ventre. Jamais de sa vie elle n’avait reçu de décharge, aussi petite soit-elle. Le corps meurtri, elle avait l’impression que des milliards d’aiguilles s’enfonçaient dans chaque centimètre carré de sa peau. Ses membres se contractaient involontairement, et elle haletait, incapable de respirer autrement que par à-coups. L’électricité s’arrêta et, avec un effort surhumain, elle se mit à quatre pattes. L’homme lui envoya aussitôt une nouvelle décharge, qui la plaqua au sol. Elle s’imaginait presque voir son squelette, comme dans les dessins animés, ou de la fumée s’échappant de sa peau, comme si elle était passée sur un grill. À moitié morte, elle ne pouvait plus faire le moindre geste, si bien que même respirer lui faisait mal. Elyne vit deux pieds s’arrêter devant elle. L’assassin s’était placé à sa hauteur, mais elle n’avait plus la force de se protéger, ni de lever la tête vers lui.
– S’il vous plaît… murmura Elyne.
– Je pensais que je pourrais m’amuser un peu plus, lâcha l’assassin d’un air déçu. Tu aurais pu résister davantage ! Où est le plaisir, maintenant ?
La jeune fille ferma les yeux.
– Tant pis. Tu me déçois, terrienne.
Il tendit le bras, une boule de magie noire s’y forma. La porte de la salle s’ouvrit alors avec fracas. L’assassin fit volte-face, et un rayon de magie négative le happa de plein fouet. Il s’écroula derrière un bureau qui se renversa. Elyne remua faiblement. Un type vint s’accroupir près d’elle. La première chose qu’elle vit, c’était qu’il avait une arme à feu accrochée à sa ceinture. Mais pas une arme à feu terrienne. C’était une braque. Faisait-il partie des autorités, ou voulait-il la tuer, lui aussi ?
– Ça va ? s’assura-t-il.
Elle ne répondit pas et croisa son regard. Elle ne l’avait jamais vu. Une boule de magie fusa alors vers lui. Il l’arrêta de justesse avec un bouclier.
– Ne bouge pas, je vais te sortir de là.
Il se redressa et se jeta sur l’homme. Elyne ne comprenait plus rien. Qui était l’assassin ? Pourquoi voulait-il la tuer ? Et qui était le second type ? Comment avait-il su qu’elle était en danger ? La jeune fille se remit lentement à quatre pattes, profitant que personne ne s’occupait d’elle : les deux hommes se battaient furieusement.
– Elyne !
Théo se précipita vers elle. Mais d’où sortait-il ? Il l’aida à se relever. La jeune fille réussit à ignorer la douleur et l’incompréhension. Le garçon la tira vers la porte.
– Il faut qu’on s’en aille, dit-il d’une voix précipitée et terriblement anxieuse.
Ils sortirent dans le couloir, le garçon la portant presque. Soudain, un rayon les toucha, et ils furent violement expulsés contre un mur, avant de s’écraser à terre. Elyne avait mal à la tête, son crâne allait exploser. Elle voyait flou, le sol tanguait autour d’elle, comme si elle se trouvait sur un bateau. Quelqu’un était allongé près d’elle. Un garçon. Reconnaissant Théo, elle rampa vers lui. Ses yeux étaient fermés, il ne bougeait plus.
– THÉO ! cria Elyne.
Elle voulut lui venir en aide, et vit qu’il respirait. L’assassin se jeta alors sur elle.
– Cours !
Le double cri – celui, mental, de Bluter, et réel, de l’inconnu – eut l’effet d’une gifle. Par instinct de survie, et devinant que l’assassin ne ferait rien à son ami, elle obéit et prit ses jambes à son cou. Elle dévala les escaliers à toute allure, sans jeter le moindre regard derrière elle. La jeune fille se précipita vers les arbres au fond de la cour, plaqua sa main sur le premier venu, dû attendre deux interminables secondes avant de pouvoir passer le portail. Elle atterrit dans les jardins du Palais du Crépuscule, ne prit pas le temps de regarder autour d’elle et courut à l’intérieur. Sans même faire attention aux personnes qu’elle bousculait, aux regards qui la dévisageaient, Elyne fila dans le couloir où se trouvaient les chambres des Maîtres, et s’arrêta devant celle de Maître Jasond. Elle se mit à tambouriner avec frénésie, désespérée et choquée.
– Elyne ? Est-ce que ça va ? Que fais-tu devant ma chambre ?
Elle se tourna. Maître Jasond venait vers elle, le visage inquiet, accompagné de Maître Tojin. Dès qu’elle le vit, Elyne éprouva un soulagement infini, et toute la pression qu’elle avait subie retomba d’un coup. Ses jambes ployèrent sous son poids et elle s’effondra d’un bloc.