— contenu, tu resteras dans l’expectative.
— Qu’est ce qui peut me la lire ? demanda-t-il.
— Je préfère que tu le demandes à une personne sage et capable de ne pas divulguer le secret s’il y en un, répondit-elle.
— Une personne sage, ça n’existe pas chez nous, dit-il. Il faut attendre l’ère d’une autre génération bien différente de la nôtre en tous points de vue. Mais, je ne peux rien prophétiser à ce propos. Je la donne au premier passant alphabète et advienne que pourra ! Qu’il pleuve ou qu’il vente, ça ne me fait ni chaud ni froid.
— Vas-y ! J’attends ton retour, dit-elle.
L’homme que cette lettre a vraiment tourneboulé, sortit à pas de course. Il se rendit chez le pharmacien du village qui pourra le secourir au cas où la nouvelle le choqua ou le terrassa. En entrant, il lança au vieux monsieur aux cheveux blonds et lunettes noires :
— Bonjour, monsieur ! Veux-tu me lire cette lettre ?
— Oui, volontiers, dit-il en le fixant longtemps. Ce que tu as n’est qu’un télégramme qui t’annonce une mauvaise nouvelle et il dit : « frère tué, venir à la morgue pour le récupérer. »
A peine le monsieur de la pharmacie a-t-il terminé la phrase, l’homme s’affala sur le sol, comme un pan de mur qui n’a pas pu résister au moindre souffle d’une déflagration lointaine, et s’est évanoui pour ne pas verser ses larmes inutilement. On lui porta secours si vite qu’il reprît conscience et revînt à lui-même. Sans prendre la peine de rajouter une couche à ce qui s’est arrivé à son frère, il retourna sur ses pas et lança à sa femme :
— On l’a tué, c’est ce qu’il cherchait depuis qu’il a sombré dans la clochardisation, l’alcoolisme et la toxicomanie.
— Tu parles de qui ? Sois explicite, demanda-t-elle à son mari.
— Cela n’a pas d’importance que je sois explicite ou implicite. Tu comprends tout et je ne suis pas d’humeur à t’en parler en détail. Prépare-toi, tu vas m’accompagner à la morgue pour retirer le corps de ce damné de frère qui s’est engagé dans une mauvaise piste pour trouver la mort.
— Je suis désolé pour toi pauvre mari. C’est le coup du mauvais sort qui t’a frappé aujourd’hui. Tu n’as qu’à prendre ton mal en patience. Tout le monde doit avouer son impuissance, qu’il le veuille ou non, devant la cruauté inévitable. Je suis toute ouïe pour t’accompagner en cette circonstance macabre.
Après une heure de route, l’homme et sa femme, suivis de quelques proches de leur famille, arrivèrent à la morgue. Ils étaient tous les deux dans un état de consternation et de tristesse, leur moral était en berne et tous ceux qui travaillaient en ce lieu leur inspirèrent la présence de la mort des victimes de crime ou de décès suspect. Pour réunir l’argent nécessaire aux funérailles, les proches qui l’ont suivi, ont fait une collecte d’argent non négligeable qui leur de payer tous les frais d’ensevelissement. Toutes les femmes qui pleuraient leur mort disaient qu’il était un homme qui aimait trop et s’amourachait dès le premier regard et que sa vie a été chambardée à cause du mauvais comportement de sa dulcinée qui n’a pas daigné se marier avec lui quand, à la dernière minute, elle l’a abandonné en se jetant dans les bras d’un autre. Tout cela n’avait aucune importance pour son frère qui s’est pressé de le mettre six pieds sous terre et d’attendre les résultats de l’enquête policière en cours pour identifier le coupable et rendre justice à l’âme innocente de son frère.
Après l’enterrement de la victime, la police avait convoqué toutes les fouineuses qui fréquentaient le dépotoir sauvage. Aucune d’elles ne leur a donné une piste pour la seule raison qu’elles n’étaient pas là le jour où le meurtre a été commis. Mais elles n’avaient exclu que la mère d’Allal, le jardinier, aurait été là parce que l’une l’a rencontrée au moment où elle était toute paniquée et a failli lui raconté un truc macabre, mais elle s’est retenue parce qu’elle avait peur qu’on lui mette le grappin dessus et l’obliger à témoigner contre les coupables potentiels. Un policier lui demanda brutalement :
— Mais c’est qui la mère d’Allal, le jardinier ? Sois claire ou je vais te tordre le coup comme un coq.
— C’est la fouineuse réputée du dépotoir, répondit-elle.
— Où habite-t-elle alors, celle là ? demanda le policier.
— Elle a emménagé quelque part et personne ne connait son adresse ou sa position actuelle, répondit-elle.
— Tu connais l’endroit où elle habitait avant, demanda le policier.
— Même si je la connais ça ne sert à rien. Elle résidait d’un taudis qui est maintenant en ruine et que seuls les gros rats jouissent de son confort, dit-elle.
— Toi, cria le policier, tu n’es qu’une mauvaise plaisante et tu veux te moquer de nous avec tes tournures de phrases de mauvais goût. Si tu continues à me parler sur ce ton, je n’hésiterai pas une seconde à t’écrouer avec des criminelles qui se feront un grand plaisir de t’arracher ces cheveux enchevêtrés, sales et pleins à craquer de poux et de pellicules. Veux-tu me dire exactement où cette fouineuse habite-elle ?
— Je ne peux pas vous le dire parce que j’ai peur d’elle et de son fils qui est un repris de justice, répondit-elle. Si jamais ils savaient que c’est moi qui vous a renseignés sur eux, ils risqueraient de m’agresser et moi je n’ai aucune protection qui peut me défendre
— Si, tu en as une, dit le policier.
— Laquelle alors ? demanda-t-elle.
— Celle de la police, répliqua-t-elle.
— La police en tant que telle ne sera pas là quand ils viennent m’agresser. N’y insister pas s’il vous plait chef, demanda-t-elle. Laissez-moi vivre en paix et faites votre travail sans m’obliger de me mêler des oignons des autres.
— Tu n’as rien à apprendre à la police, écrase-toi ! Espèce de brebis galeuse, cria-t-il, en tapant fort sur le bureau avec son poing serré et faisant tomber par terre et sans le vouloir une bouteille d’eau qui s’est cassée en mille morceaux et la faisant vibrer de peur.
La fouineuse garda le silence. Malgré les cris et les engueulades du policier, elle a pris la posture d’une sourde et réagit telle une bête de somme qui, quand on la pique à coups d’aiguillon, ne réagit que passivement et ne peut éviter, du reste, la série des coups qu’elle peut recevoir en cas d’entêtement et de persistance. En la laissant partir sans insister à ce qu’elle leur disait la vérité, la police a décidé de suivre d’autres pistes pour mettre la main sur le vrai meurtrier. Le responsable en charge du dossier a convoqué avec Allal, le jardinier, qui travaille au café du père de sa femme Lina et lui demanda :
— Ecoute-moi bien, je t’ai convoqué pour te poser quelques questions auxquelles j’exige une réponse pertinente. Mais d’entrée de jeu, dis-moi ton nom, prénom, âge, antécédents judiciaires, fonction ou métier, peu importe, situation matrimoniale, et adresse actuelle où tu habites
Avant de commencer à dire quoi que ce soit, Allal, l’air étonné et les yeux levés vers le plafond, a marqué un temps d’arrêt avant de se lancer.
— Je m’appelle Mourad Mehdi, allias Allal le jardinier, la quarantaine, repris de justice, maintenant gérant de café et passe partout, marié et père d’un fils enlevé dès sa naissance, mais récupéré par la grâce de Dieu, ça c’est une autre histoire qui fait partie de ma vie privée, et j’habite chez mes beaux parents.
Quand Allal a évoqué le problème d’enlèvement, le policier en a pris note en se disant que ça pourrait servir un jour comme élément non négligeable dans une enquête quelconque et commença à le questionner.
— Dis-moi, ta mère est-elle encore en vie ?
— Oui, bien sûre. Qu’est ce qu’elle a ma mère ? Demanda-t-il, l’air surpris et inquiet.
— C’est toi qui sais, répliqua le policier.
— Qu’est ce que je sais de ce que vous ne savez pas, vous les policiers ?
— Tu sais mieux que personne Si ta mère est encore vivante ou non, répondit le policier pour essayer de lui soutirer quelques renseignements concernant la position de sa mère.
— Vous me faites peur en parlant de ma mère de cette façon.
— Je crois qu’il y a anguille sous roche, dit Allal qui commença à se méfier de cette façon de procéder du policier.
— Il n’y a rien qui puisse t’inquiéter. Nous avons grand intérêt à ce que tu nous dises où ta mère habite maintenant.
— Dis-moi en quoi pourra-t-elle vous être utile ? demanda Allal, l’air pensif.
— Elle pourra nous servir de témoin oculaire dans une affaire de meurtre qui s’est produit dans le dépotoir sauvage, il y a quelques jours. Tu n’en as pas entendu parler ?
— Si, j’ai lu l’information dans les journaux de la semaine dernière, appuyée de photos macabres, qui heurtent inévitablement la sensibilité. Tout le monde en parle au café et dans les souks et marchés et même au bain maure, m’a-t-elle dit, une voisine assez babillarde et commère qui détient le monopole des mauvaises nouvelles. Mais personne ne sait à ce jour quel est le coupable présumé.
— Tu ne connais pas par hasard cet homme qu’on a tué ? demanda le policier qui griffonne avec son stylo à bille bleu sur une feuille de papier journal où il travaillait apparemment une grille de mots fléchés qu’il n’a pas pu finir.
— Non, je n’ai entendu parler de lui que cette semaine où on l’a massacré, parait-il, à coups de pierre. Un des éboueurs du service communal, qui vient de temps en temps dans notre café, nous a raconté cet événement. C’était peut-être lui qui a découvert son corps entouré d’oiseaux d’ordures et a appelé la police. La majorité des criminels se servant des poubelles pour y exécuter leurs crimes et les éboueurs sont les premiers qui découvrent l’arme du crime ou le corps mort ou vivant rejeté dans ce genre d’endroit.
— Comment vivant, dit-tu ?
— Les mères qui rejettent leur bébé à peine est-il né, dit Allal en faisant inconsciemment allusion à Najat qu’il vient de se rappeler. Mais il ne veut pas en dire plus pour ne pas éveiller de soupçons sur sa mère qui a récupéré le bébé fille que Najat, sa mère biologique, l’a fait jeter dans la poubelle dès les premiers jours de sa naissance.
— Tu connais pas mal d’histoires qui pourraient nous être utiles à coup sûr, lança le policier pour l’encenser et le ramener à en dire plus.
— Les histoires que je connais ne sont pas autres que celles qu’on lise dans les journaux matins et soirs. Toutes les informations de quelque nature que ce soit sont devenues facilement accessibles grâce à la panoplie des moyens médiatiques qui se propagent d’une façon criante.
— Pour que notre digression ne soit pas longue, faisons un détour et revenons à nos moutons. Je veux dire, dis-moi où se trouve ta mère. Moi, je pense que si tu l’auras déjà amenée au poste de police, tu rendras un grand service à l’intérêt général.
— Ma mère a emménagé dans une autre maison, mille fois mieux salubre et décente que celle où elle habitait auparavant. C’est une garçonnière que je lui ai louée et c’est moi qui lui paye le montant du loyer, mais à condition qu’elle ne remettra plus les pieds dans ce dépotoir ou fouiller dans les poubelles des voisins. Je crois qu’elle s’est départie de ses manières dégoûtantes et mène une autre vie avec la petite fille qu’elle a récupérée du dépotoir un jour où le destin vient de frapper à sa porte.
— Ce que tu me racontes, dit le policier, est très intéressant et il faut que tu ailles chercher ta mère pour l’amener ici. Nous devrons terminer cette enquête dans les plus brefs délais.
Allal le jardinier était très content d’avoir trouvé l’occasion opportune pour se venger de Najat en racontant à la police tout ce qu’il savait sur elle. Il demanda au conducteur du taxi qu’il a emprunté d’augmenter de vitesse parce qu’il est un peu pressé et qu’il avait une affaire urgente à régler.
— Toutes les gens qui me hèlent, lança le chauffeur de but en blanc à Allal, me disent dès qu’ils montent dans le taxi, qu’une affaire urgente les pressent. Je me demande souvent si c’est cela est vrai ou non et je n’arrive pas à obtenir de réponse. Peux-tu me dire si j’ai tort ou raison de prendre ces gens au sérieux.
— Tu es libre de réagir comme bon te semble, répliqua Allal. Chacun a ses problèmes. Moi, je ne peux pas méjuger des gens et te dire qu’ils ont tort parce qu’ils sont pressés ou pas. Excuse-moi du peu. Je ne suis pas habitué à me plaindre pour montrer mes faiblesses aux autres. Tout ce qui me dérange, je le garde pour moi pour le traiter à ma manière et autant que faire se peut.
— Cela se lit sur ton visage, tu en as l’air, dit le taximan par ironie peut-être.
— Je n’ai pas compris, marmonna Allal.
— Je veux dire que tu es pressé, mais tu ne daignes pas le dire expressément, remarqua le taximan.
Allal qui n’a pas pu supporter les banalités de ce curieux chauffeur lui demanda de s’arrêter, lui paya la course et descendit pour reprendre un autre à qui il indiqua l’adresse.
En baissant le volume de son poste radio de bord d’un geste machinal, le conducteur lui lança une question :
— Tu n’es pas au courant de ce qui vient d’arriver la semaine dernière au dépotoir sauvage ?
— Ah ! Non, je n’en sais rien. De quoi s’agit-il ? demanda Allal en feignant d’ignorer la réponse.
— On l’a tué sans pitié ! lança le conducteur avec empathie.
— Tuer qui ? demanda Allal qui du genre à plaider le faux pour savoir le vrai.
— Le clochard ! cria le chauffeur, qui d’autre ?
— J’ai entendu parler de ce meurtre, mais je n’en connais pas les détails, répondit Allal.
— Alors là, je peux dire que tu es dépassé par les événements et tu ne suis pas leur cours et ça c’est de l’indifférence à ce qui se passe autour de toi, dit le chauffeur.
— De l’indifférence, non ! répliqua Allal, l’air pensif.
— Comme c’est étrange ! C’est la première fois que je croise dans cette ville un passager apathique, dit le taximan.
— Vous vous trompez tous, dit Allal, je ne suis ni indifférent ni apathique. Détrompez-vous, monsieur ! Moi, je cherche une vérité qui vous sera connue si vite par le bouche à oreille et te dire maintenant laquelle serait une anticipation de ma part. Dépose-moi ici s’il te plait.
CHAPITRE VIII
En descendant du taxi, Allal marchait sur le bas côté du trottoir quand il vit sa mère en train de fouiller dans la poubelle du voisinage. Il n’en croyait pas ses yeux. Il a beau essayer de démentir son acuité visuelle, il n’a pas pu le faire parce que c’était elle en chair et en os. Elle portait les mêmes guenilles, les cheveux enchevêtrés et la silhouette d’une vraie pauvrette qui cherche exprès la misère au lieu de la fuir et se contenter de l’argent que son fils lui donnait dans l’intention de l’amener à s’éloigner de ce monde immonde des poubelles. De vive allure, il se précipita vers elle, la tira fortement par les cheveux et l’envoya à terre. Elle est tombé sur un amas de cailloux tranchant et s’est fait blessée à la tête. Le sang lui coulait sur le visage. Un des passants qui intervint par esprit d’empathie apporta une bouteille d’eau et se mit à lui laver le visage. Allal qui s’est mal comporté devant cette situation répugnante, avait beaucoup de remords et regrets. Il savait mieux que personne que traiter sa mère de la sorte est un pêché capital. Cependant, il aurait préféré lui tordre le cou plutôt que de la laisser lui salir son image de marque. En l’espace de quelques minutes, une foule de badauds s’est attroupée autour d’Allal et sa mère. Ils se posaient les uns aux autres des questions interminables sur ce qui était advenu à cette femme misérable. Personne n’a été en mesure de dire exactement ce qui s’est passé. L’estafette de la police qui faisait des rounds de routine, s’arrêta pour s’enquérir de l’objet de cet attroupement. Après avoir pris connaissance de leur situation, ils ont finit par ramener Allal et sa mère au commissariat pour savoir l’objet de leur démêlée. La fouineuse qui n’a pas digéré son mauvais traitement par son fils, traîna les pieds en titubant. Un des policiers lui passa la main sur la taille et l’aida à marcher tout droit jusqu’au bureau où elle doit répondre aux questions du chargé du dossier du meurtre. L’agent qui menait l’enquête lui demanda en entrant directement dans le vif du sujet :
— Dis-moi, tu connais le dépotoir sauvage ?
— Pourquoi me posez-vous cette question ? répliqua-t-elle.
— C’est nous qui posons les questions. Ce n’est pas toi, tu comprends ? cria-t-il en frappant sur le bureau si fort qu’elle a fait un mouvement d’effarement. Alors je maintiens ma question. Dis-moi est ce que tu connais le dépotoir sauvage ?
— Oui, je le connais sur les bouts des doigts, répondit-elle comme si elle parle de ses exploits.
— Pourquoi tu t’y rends ? demanda-t-il.
— Tout simplement pour récupérer tout ce qui s’y trouve comme rebut, répondit-elle.
— Par exemple ? demanda-t-il.
— Tout ce qui est utile à garder pour soi ou à vendre au brocanteur du quartier, répondit-elle.
— Comme quoi? demanda-t-il.
— Comme des ustensiles de cuisine, téléviseur, carcasses de portable, clavier pour ordinateur, poussette bébé… répondit-elle.
— Ou bébé ! lança-t-il pour la faire avouer ses secrets de fouineuse qui peut-être en sait long sur le meurtre du clochard.
— Bébé ? s’étonna-t-elle en se mettant à penser à sa fille adoptive qu’elle a laissée toute seule endormie à la maison.
— A quoi tu penses ? réponds à mes questions, demanda le policier. Nous n’allons pas rester ici une journée pour faire un travail de quelques minutes. Tu as un problème avec les bébés ?
— Je n’ai aucun problème avec eux. J’ai été déjà mère et je sais comment m’y prendre, répondit-elle.
— Tu n’as pas par hasard un bébé à élever ? demanda-t-il.
— Si, j’en ai un, répondit-elle.
— Garçon ou fille ? demanda-t-il.
— Une fille que j’ai baptisée au nom de Houda, répondit-elle.
— Tu es sa mère biologique ? demanda-t-il.
— Non ! répondit-elle.
— C’est qui alors ? demanda-t-il.
— Je n’en sais rien, répondit-elle.
— Et d’où vient cette fille alors ? demanda-t-il ?
— Je l’ai trouvée, répondit-elle brièvement.
— Où ? demanda-t-il.
— Au dépotoir sauvage, répondit-elle.
— Explique-moi comment ça s’est passé, demanda-t-il.
— Moi, quand je suis au dépotoir et que je vois un ou plusieurs personnes étrangères, je me camoufle pour voir ce qu’elles fabriquent par là. Un jour de bon matin, quand j’étais en train d’attendre l’arrivée du camion chargé des ordures et détritus et rebuts, j’ai été surprise quand j’ai vu deux femmes, dont l’une d’elle portait une sorte de paquet cartonné, descendre d’une voiture et venir vers le dépotoir. A un endroit un peu abrité des intempéries et en un clin d’œil, elles se sont libérées de leur charge et reprendre le chemin du retour vers une direction que j’ignore.
— Et après, demanda le policier qui suit son récit avec intérêt.
— Je me suis approché et commencé à entendre distinctement le vagissement d’un bébé à peine né, emmitouflé dans un morceau de tissu laineux. Quand je me suis mise à l’examiner, j’ai constaté qu’il s’agit d’un bébé fille qu’on a voulu abandonner pour des raisons inadmissibles et inhumaines. Je l’ai ramassée et j’ai filé vite vers mon ancien domicile qui n’était qu’une sorte de taudis plein de puces et de rats qui sortent des égouts qui en dégorgent.
— Est-ce que tu as dénoncé cet acte criminel ? demanda le policier.
— Non, je ne l’ai pas fait parce que je ne sais pas à quel saint me vouer pas quand il s’agit de ce genre de problème.
— Tu aurais dû le dire au moins aux voisins qui auraient pu t’éclairer sur la manière dont il fallait procéder. Mais sous prétexte de ton ignorance et ton manque de savoir faire, tu me justifie tes âneries par l’injustifiable. Tu dois payer pour avoir caché et tu un acte odieux et répréhensible. Tu te rappelles encore les silhouettes et les traits des visages de ses deux femmes ? lui demanda-t-il ?
— Comment est-ce possible que je me souviens d’elles alors que cela fait presque trois ans ? demanda-t-elle. Ce que je peux vous dire, c’est que la femme qui transportait le bébé entre les bras, n’était pas vraisemblablement sa vraie mère, mais ce n’était qu’une sorte de scélérates, pareille à une servante ou à une femme de ménage qu’on a chargée d’accomplir de bon ou de mauvais gré cette mission de minables et lâches. L’autre, c’était une femme un peu âgée qui devait être maintenant six pieds sous terre.
— Bon laissons ce problème de côté et passons à autre chose, dit le policier. Le jour du meurtre commis au dépotoir, tu étais là. Raconte-moi.
— Non, je n’étais nulle part, marmonna-t-elle.
— Parle ! Parle ! Espèce de menteuse ! cria le policier.
— Je n’en sais rien qui vaille, dit-elle.
— Parle ou tu seras écrouée à tout jamais, menaça le policier.
— Que dois-je vous dire ? demanda-t-elle en frottant son front d’un geste machinal.
— Tu dois nous dire la vérité, demanda le policier.
— La vérité est facile à dire, mais j’ai peur d’en parler, dit-elle.
— Tu as peur de qui ? demanda-t-il.
— De cette femme qui m’a enlevé mon bébé adoptif, répondit-elle.
— Donc tu l’as connais ? demanda-t-il.
— Je l’ai vue deux fois. C’est mon fils Allal qui l’a amenée chez moi et quand elle a vu la petite fille, elle s’est attachée à elle au point que j’ai senti qu’elles sont mère et fille. Depuis ce jour, je commençais à me méfier d’elle et je n’ai pas exclu l’hypothèse qu’elle pourrait être sa mère biologique qui l’a abandonnée pour je ne sais quel motif.
— Et comment a-t-elle pu t’enlever ce bébé ? demanda-t-il.
— Un jour, lorsqu’il m’est arrivé par oubli de laisser ma porte entrouverte, alors que je suis sortie m’acheter du lait en poudre et un biberon, elle s’est infiltrée chez moi et pris ma fille pour l’élever.
— Et comment tu sais que c’est elle qui a l’a volée ? demanda-t-il.
— Parce que c’est elle qui connait mon taudis, répondit-elle
— Tu veux dire qu’aucune autre personne n’a mis les pieds chez toi ?
— Je dois vous dire qu’il y avait une autre personne qui est venue s’abriter chez moi pour seulement quelques jours. C’est mon fils Allal, le mari de sa sœur Lina, qui l’amenée avec lui le jour où ils se sont survécu au malheur qui les frappés en tant que patients de l’hôpital psychiatrique de la ville.
— Mais qui est cette personne ? demanda-t-il
— C’est Sabah, la fille de Driss le cafetier.
— Et tu ne doutes pas d’elle ?demanda-t-il.
— Non ! Pas du tout, répondit-elle.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Parce qu’il n’y avait aucun sentiment d’attachement fort entre elle et ma fille contrairement à celui que j’ai constaté chez cette femme, répondit-elle.
— Tu connais son nom ? demanda-t-il.
— Non ! Mais mon fils Allal pourra vous en dire plus, répondit-elle.
— Ok, mais revenons pour le mieux de l’enquête au jour du meurtre. Dis-moi ce que tu as vu.
— J’ai vu deux femmes descendre d’une voiture de couleur rouge…
— Quelle marque ? l’interrompit-t-il.
— Je ne connais pas les marques de voiture, je ne suis pas douée dans ce domaine. Ce que je sais, c’est d’aller matin et soir fouiller dans les poubelles des voisins pour récupérer les choses que je trouve utiles.
— Continue ! demanda-t-il.
— L’une suivie de l’autre, elles se dirigeaient avec précaution en direction du dépotoir. A une vingtaine de mètres, elles s’arrêtèrent et commencèrent à observer alentour. Quand l’une continua à faire l’approche de l’endroit ou j’étais camouflée pour ne pas attirer son attention, l’autre se posta dans un coin et se mit à surveiller son amie. En l’espace de quelques minutes, j’ai vu un homme déguenillé et sale se jeter par derrière sur cette femme et la faire tomber sur les amas d’ordures qui emplissaient l’endroit. Au moment où la victime du viol se mit à se débattre pour échapper à l’emprise de ce clochard enragé, l’autre qui accourut si vite, se porta au secours de son amie…
— Continue, je t’écoute, dit le policier.
— Elle s’est emparée d’une pierre pesante et lui donna un coup si dur et apparemment des plus mortels sur la nuque qu’elle réussit à libérer son amie des mains de ce sauvage. Comme deux étoiles filantes, elles ont pris chacune ses jambes à son coup, montèrent dans la voiture et se dirigèrent vers je ne sais quelle direction.
— Et toi qu’as-tu fait à ce moment ? demanda le policier en tirant lentement sur sa nième cigarette comme s’il est dans son élément et que c’est la première fois qu’il se met à en savourer le gout. Peut-être commença-t-il à voir clair dans cette affaire de meurtre qui le tracassait depuis ces dernières semaines.
— Moi, mon premier réflexe, c’était de m’éclipser de peur de ne pas être impliquée dans ce crime odieux dont ces deux femmes sont les seules responsables. Je les ai vus commettre leur acte de mes propres yeux.
— Tu aurais dû avertir la police au moins à temps si ce n’est pas sur le vif.
— J’avais tellement peur que je me suis abstenue de le faire.
— Tu es partie où ? demanda le policier.
— Eh ben chez moi ! J’ai regagné illico mon taudis, toute effarouchée et pleine de méfiance et pensant que si quelqu’un m’aura vue, je risquerai d’être incriminée avec ces deux là comme complice.
— Tu peux rentrer chez toi maintenant, ça suffit pour aujourd’hui, mais sans ton fils Allal.
CHAPITRE IX
Après s’être sortie de ce qu’elle considérait comme étant un prétoire, la fouineuse, longuement interpellée au sujet du meurtre, quitta le poste de police en traînant les pieds, la silhouette plus lourde, l’estomac plein de crampes, le cœur serré, le visage enflammé sur lequel on ne pouvait lire au premier regard qu’une expression de morosité et de tristesse. Elle se dirigea vers sa garçonnière, toute désemparée, mais obnubilée par l’idée fixe que son fils qui l’a surprise encore une fois en train de fouiller dans les poubelles voisines, ne lui donnera plus aucun sou et elle pourrait être rejetée dans la rue, pareille à quelqu’un de sinistré. En usant de son intelligence d’ignorante, elle envisagea la possibilité de se mettre à pratiquer la mendicité sur la place publique, à l’entrée des supermarchés, dans les gares et là où elle pouvait gagner de l’argent facile. Elle trouva que cette idée est géniale et ne manque pas d’intérêt et qu’elle lui suffit de la mettre en pratique le jour où elle se verra dépourvue du strict minimum des moyens de subsistance. Elle laissa germer dans la tête cette idée jusqu’au jour « j ».
Allal entra dans le bureau du policier en charge du dossier qui lui ordonna d’un geste autoritaire :
— Assieds-toi ! Alors, je vais te poser quelques questions pour confirmer ou infirmer ce que vient de nous déclarer ta mère. Quelle relation avait-tu avec la femme que tu as amenée plusieurs fois chez ta mère qui habitait encore dans le taudis, situé au bidonville, qu’elle vient de quitter sous ton insistance pressante.
— Je pense que la femme qui vous intéresse le plus, c’est bien Najat, l’ex infirmière qui exerçait dans l’hôpital de la ville. L’autre ce n’est que Sabah, la fille de Driss le cafetier et la sœur germaine de ma femme Lina. Elle n’a jamais fait de mal à une mouche.
— Et cette Najat, comment tu l’avais connue ? demanda le policier.
— C’est une longue histoire, répondit-il.
— Est-ce d’amour ? demanda le policier qui plaida le faux pour savoir le vrai.
— Ah ! Non. Je veux parler d’autre chose qui n’a aucun rapport avec l’amour en tant que telle.
— Vas-y ! Sois explicite ! dit le policier.
— Najat était infirmière diplômée d’état. Tout le monde disait d’elle et en particulier les patients et leur famille que c’était une femme coquette, élégante, à la taille mannequin, bienveillante, serviable et empathique et personne n’avait jamais dit le contraire qui pourrait démentir toutes les impressions qu’on se faisait aveuglément à son endroit. Driss, le cafetier et le père de ma famille, s’est amouraché d’elle lorsqu’il était hospitalisé à la suite d’un accident et le jour où sa femme Meriem lui proposa l’idée de se marier pour tenter la chance d’avoir un enfant de sexe masculin, sachant qu’il n’a que cinq filles, il a jeté son dévolu sur cette femme qu’il comblé de présents les plus faramineux. Moi, avant de me marier, j’étais jardinier au domicile de Driss. En feignant de contrôler mon travail, elle venait m’inciter à commettre le mal contre cette famille qui m’a abrité, protégé et logé.
— Quel genre de mal ? Sois un peu précis, ordonna le policier.
— J’ai