Suite Chapitre II

5000 Mots
balcon donnant sur la rue. Toutes ces pièces étaient tellement exiguës qu’on ne pouvait s’en accommoder que difficilement. La chambre d’enfants était une pièce minuscule et carrée. Elle était aménagée, selon les moyens financiers du couple et le goût raffiné de Samia et sa mère. Elle était équipée  d’un tapis à carreaux rectangulaire, un lit bébé à barreaux pour Zaki, un lit en bois avec couvre-lit en couleur avec oreillers, coussins, draps et couvertures à motif, un petit bureau avec de deux chaises et au dessus duquel étaient posés une lampe, un pot de stylos et crayons de couleur, deux tables de nuit, au dessus de chacune était placée aussi une lampe de chevet, deux petits tableaux accrochés au mur, un pouf contenant deux nounours marque de peluche, une poupée et quelques autres jouets et une armoire pour enfants deux portes placée derrière la porte sur laquelle il était accroché une patère à quatre crochets permettant à la servante d’y suspendre leurs vêtements. Samar la servante n’avait pas de chambre et elle dormait dans un coin de la cuisine sur un vieux matelas posé à même le sol. Elle passait toutes ses nuits entourée de quelques cafards qui s’activaient dans le noir, en lui passant parfois sur le visage si bien qu’elle avait pris l’habitude de se  couvrir des pieds jusque à la tête en se mettant dans un sac de couchage comme une sentinelle qui se repose entre ses factions de garde. Quant à la chambre à coucher de Jamila et son mari, on pourrait dire que c’’était une pièce assez grande et rectangulaire. Elle faisait deux mètres de large et deux mètres et demi de long, disposant d’un petit téléviseur écran plat, accroché à l’évidence au mur et en face de leur lit deux places, qui ne manquait point de confort et de qualité, installé sur un tapis bambou rouge, avec deux tables de nuit et deux veilleuses placées de part et d’autre à côté  du  sommier. Un porte manteau et une armoire, apparemment confectionnée à crédit chez un menuisier du quartier à un prix assez bas, étaient si mal placés derrière la porte qu’on pouvait soupçonner l’existence d’un petit désordre apparent. La chambre était plus ou moins lumineuse et  la peinture des murs, qui se décollait et s’effritait par endroits, était beige. La salle de séjour, qui servait comme salle à manger, était  réservée aussi bien aux divertissements de la famille qu’à la réception des invités de marque ou autres. Elle faisait trois mètres de large et quatre mètres de long, sa couleur était également beige éclatant. Elle était modestement meublée de fauteuils, de canapés, de poufs, de tables basses et de matériel audio-vidéo nécessaire de dernier choix comme le téléviseur. La cuisine, la salle de bain et les toilettes étaient équipés du strict minimum de  matériel adéquat et nécessaire qui reflétait à quelques précisions près le niveau de vie modeste du couple.  Sur le même palier, qui contenait deux autres appartements, vivait un jeune couple dont le mari et la femme exerçaient dans le secteur privé. Le concierge disait que ces deux là étaient toujours absents à cause de leur déplacement dans d’autres villes  et ne rentraient à leur maison que rarement. Juste à coté habitaient récemment un jeune homme avec une lady, au corps de déesse et taille mannequin, très agréable à regarder. Elle portait une robe  superbe et coûteuse qui la mettait en valeur et sentait une odeur suave et envoûtante à chaque fois qu’elle montait ou descendait  les escaliers. A la regarder furtivement, on pouvait constater ses lèvres charnues et bien tracées qui laissaient apparaître, à l’occasion d’un sourire, des dents d’un blanc étincelant et naturellement alignées à la perfection. Ses cheveux  châtains et ondulés égayaient bien sa physionomie. Ses longues jambes bien musclées lui donnaient l’allure d’une professionnelle d’arts martiaux. Malgré le fait que son visage de poupée  s’adoucissait par un sourire jaune et jovial, son tempérament de feu  traduisait en filigrane son air méchant et malicieux. Au bâtiment les uns disaient d’elle que c’était une femme d’affaire respectueuse et affable, les autres racontaient sans en être sûr que c’était une barmaid qui ressemblait à une hôtesse de l’air ratée. L’homme qui vivait avec elle et l’accompagnait en permanence dans ses entrées et ses sorties, était un rude gaillard, de taille haute, il fait un mètre quatre vingt sans toise et à l’œil nu, aux cheveux mi-longs et crépus, visage injecté de sang et légèrement couvert d’une barbe clairsemée. Ses yeux étaient vifs et étincelants, le nez en bec d’aigle, la bouche charnue et le menton pointu. A le regarder, on ne pouvait s’empêcher de le comparer, à quelques traits près, à un homme de main type, qui pourrait travailler à la solde d’un réseau de criminels et trafiquants de drogue. Le concierge obéissait à demi-mot au besoin de ces deux personnes étranges  et se rendait très utile à leur service. Personne parmi les habitants du bâtiment ne savait au juste ce qu’il magouillait avec eux à l’intérieur de l’appartement qu’ils occupaient. A maintes reprises on le voyait sortir de chez eux avec un sac plein de vivres, l’air gai et content. Même les vêtements sombres et délavés, qu’il portait avant leur arrivée, n’étaient plus les mêmes et que les cigarettes type tabac jaune qu’il se mettait à fumer maintenant, étaient autres que celles qu’il s’achetait auparavant, au détail et à  bas prix. Tout le monde commençait à remarquer les changements nouveaux qui se sont opérés dans sa situation de misérable. La bicyclette de première main qu’il a dégotée montrait qu’une main généreuse et bienveillante lui était tendue. A ce propos, on se mettait à ébruiter de mauvaises nouvelles disant que le concierge s’est vite transformé en une personne corrompue et obséquieuse qui cherchait de la charité auprès de ces deux là. Les uns croyaient forts à ces dires, les autres qui n’avaient aucun intérêt à les entendre, les réfutaient. Samar, quant à elle, ne voulait que du bien pour le concierge qui commençait à s’accoquiner avec elle dans l’intention d’en faire une alliée qui pourrait, le cas échéant, répondre à sa place aux paroles dénigrant et malveillantes proférées derrière son dos. Le jour où il commençait à lui demander de l’aide, elle l’a accepté volontiers. En  profitant de l’absence de Farid et Jamila, elle prenait l’habitude, moyennant quelques billets de banque en plus de cadeaux qui ne manquaient pas d’importance, de nettoyer de fond en comble et en présence du concierge l’appartement des voisins du palier dont elle  ne connaissait pas encore les  noms. Un jour qu’ils faisaient tous les deux le ménage, elle lui demanda à tout bout de champ : —  Veux-tu me dire à tout le moins les noms de ces gens chez qui nous sommes en train de travailler maintenant ? —   Ne sois pas expéditive, Samar ! Tu finiras par les connaître un jour si tu continues à m’aider à l’entretien de leur appartement. Tu ne trouves pas que ce sont des gens charitables et bienveillant et que le jeu en vaut la chandelle ? —   Je voudrais seulement avoir une idée sur ce genre de personnes pour que je ne sois pas trop méfiante. —   Rassure-toi, ces gens sont très gentils et tu vas les apprécier beaucoup quand tu comprendras leur mentalité. —   Quelle langue parlent-ils ? lui demanda-t-elle, l’air curieux. —   Ils sont en mesure de te parler dans la langue que tu comprennes. Tu vas voir comment ils vont se comporter avec nous. Garde le silence et ne parle à personne de quoi que ce soit. Toi et moi, sommes des gens pauvres et nécessiteux et nous avons besoin d’aide. Profitons alors de ce couple d’infortune qu’est une vache laitière pour nous. —   T’as raison ! Nous sommes pauvres jusqu’à la moelle des os et personne ne se soucie de ce que nous sommes. Moi, je suis veuve et j’ai deux garçons en charge. Bien qu’ils soient maintenant logés et nourris à l’orphelinat, je dois bosser pour les aider dans leurs études. —   Tu veux dire que leur père est décédé ? —   Absolument ! Sa mort était un drame qui a fait couler beaucoup d’encre, mais sans intérêt, avoua-t-elle. —   Mais à mes yeux toute mort est un drame, dit-il, l’air triste. —   Celle de mon mari l’est davantage et je ne suis prête à en parler encore plus qu’il n’en a fallu. Et toi qu’est ce qui te rend triste et chagriné ? —   La mort de ma femme qui m’a laissé la charge des enfants que je dois élever tout seul et sans soutien quelconque. —   Quand est-elle décédée ? —   Cela fait presque une vingtaine d’années. Quand les enfants étaient en bas âge. Ma femme faisait de la contrebande et le jour où elle a décidé d’émigrer clandestinement à l’étranger, elle s’est fait noyée au large de la méditerranée quand on l’a transportée  à bord d’une embarcation de fortune. On nous a annoncé à la radio que la surcharge et les vents violents l’avaient  renversée et que tous les candidats ont péri avant que les secouristes arrivent. —   Je suis désolée pour toi, soupira-t-elle. Nous nous pouvons qu’être consternée tous les deux et partager les mêmes chagrins. —   Qui plus est, le cadet de mes enfants est  handicapé physiquement et ça c’est une maladie pathologique incurable qui affecte la motricité et l’empêche de se servir naturellement de ses membres inférieurs. Une association de bienfaisance  lui a fait don d’un fauteuil roulant. Chaque week-end un de ses frères s’occupe de lui en le conduisant dans des lieux verdoyants pour changer d’air et s’oxygéner. —   Heureusement qu’il a des frères qui ne refusent pas de lui apporter de l’aide. —   Mais parfois, quand ils sortent avec leurs amis au cinéma ou au stade pour suivre un match de football ou de faire autre chose, ils refusent sciemment cette mission et n’accordent aucune importance à mes injonctions. Moi, comme tu le constate par toi même, je ne peux pas être au four et au moulin à la fois et faillir à ma responsabilité de concierge ne peut que m’attirer des ennuis avec le propriétaire du bâtiment et encore moins les habitants qui comptent sur mes services —   En t’entendant parler ainsi, je comprends la suite et je te plains. La vie en tant que telle nous réserve habituellement des surprises qui ne sont pas toujours  de bon goût. —   J’ai commis la faute de ne pas aller voir Jamila à l’hôpital. Dis-moi comment va-t-elle maintenant ? —   Elle va bien pour l’instant et  peut-être va-t-elle quitter l’hôpital demain ou après demain et je ne veux pas qu’elle soit renseignée sur ma familiarité avec les voisins du palier. Elle se méfie d’eux et me déconseille toujours de m’en éloigner le plus possible. —   J’espère que personne ne soit au courant de notre relation avec eux. Si Jamais la femme de maison apprend quoi que ce soit, elle me mettra à la porte et je perdrai mon travail sans idée de retour. —   A ta place, je ne me ferais aucun souci à propos de sa réaction. Puisque tu fais allusion à son intransigeance, pourrais-tu me dire combien d’argent tu gagnes en faisant un travail de n***e chez elle ? —   Peu importe ce que je gagne ! A côté de l’argent, il y a la bonté et la gentillesse et ce sont entre autres ces deux qualités qui m’attachent à elle et à son mari et leurs enfants. —   Je te conseille de ne pas compter trop sur l’autre car chacun se débrouille pour son propre compte. Pense donc à ta vie et à celle de tes enfants. Jamila ne te payera jamais ta retraite quand tu seras vieille et incapable d’accomplir toutes les tâches ménagères  comme tu le fais aujourd’hui. A ta place, j’aurais dû penser autrement. Tu as intérêt à rafraichir tes idées et voir   plus loin que le bout de ton nez. Cette famille te paye parce que tu bosses pour elle. Ne penses-tu pas une seconde que le jour où tu tomberas malade, tu perdras le droit à ta paye ? Ne crois pas qu’on te fait cadeau quand on te tend une somme d’argent insignifiante au bout de chaque semaine ! Débarrasses-toi de toutes tes illusions et essaye de voir clair. Tu as une cervelle et de la matière grise, fais la fonctionner et tu verras le résultat. —   C’est vrai, je vis parfois sinon toujours dans les illusions. Je dois prendre le temps de réfléchir à ma situation d’abord et en premier lieu avant qu’il ne soit trop tard pour moi pour rattraper le temps perdu et repartir du bon pied. Une servante comme moi n’est employée que comme un moyen et non pas une fin en soi. Je commence à me rendre compte de cela bien que je n’aie jamais fait d’école pour savoir voir et examiner un problème sous toutes ses coutures. Avant de perdre mon mari, j’étais une femme naïve, limitée dans mes connaissances et expérience. Je comptais beaucoup sur lui et n’osais jamais prendre de l’initiative même pas sur les choses élémentaires de la vie. Et maintenant que je suis seule face à moi-même, la vie ne me pardonne pas mon ignorance et mon manque flagrant de savoir faire. —   Regretter ses lacunes et s’en plaindre ne résout en aucun cas nos problèmes posés. Ce qu’il nous faut en priorité, c’est un tant soit peu de volonté, de patience et de ruse et ceux qui nous imposent leur volonté pour nous tirer par le nez deviendront malléables et ductiles entre nos mains tel une pâte d’argile ou plus encore un matériau qu’on croyait faussement réfractaire. —   Je suis de ton avis, mais j’ajouterai encore la méfiance que je considère comme un comportement valable qui mérite d’être adopté dans certaines circonstances de la vie envers tous ceux qui cherchent à nous rouler ou profiter de notre naïveté. Et je voudrais, en l’occurrence faire référence aux voisins du palier sur lesquels on n’en sait rien encore. —   Le propriétaire en sait mieux que personne et toi et moi, n’avons rien d’autre à savoir sur ces deux là si nous avons déjà compris qu’ils sont généreux et charitables envers nous. Peut-être qu’ils sont là dans le cadre d’une mission de solidarité et de bienveillance. Tu ne t’es pas rendue compte des cadeaux qu’ils font à tous les enfants de nos voisins ? —   Non, je te crois pas et je te parie un coq si c’est vrai ce que tu racontes à leur sujet. Si tu n’en es pas sûr, n’invente rien. Tout finira par se savoir avec le temps. —   Je n’invente rien, mais j’en suis certain de ce que j’affirme. —   Etre certain ne suffit pas, il faut avoir des preuves et toi, tu n’en a aucune. —   Les cadeaux qu’ils distribuent à nous et aux enfants nécessiteux sont des preuves irréfutables à l’appui. —   Non, ça doit être plus que ça. Je maintiens ce que je dis jusque  preuve du contraire. Ces deux personnes ne m’inspirent pas confiance. Tu vas m’en donner raison un jour. —   Tu es une dure à cuir à ce que je vois. Tu es une femme très entêtée et tu ne crois qu’à tes impressions même si elles sont toutes fausses et t’induisent en erreur. —   Il y’a de quoi pour être entêtée. Toutes les vies pour moi sont en partie bâties sur le mensonge, voire animées par le mensonge. Qui de nous n’a pas menti ou triché un jour pour arriver à ses fins ? —   Tu veux remonter l’histoire pour évoquer l’histoire de la pomme d’Adam ?   —   Je n’en sais rien de cette histoire et je n’ai pas fait d’études théologiques pour en avoir une idée. —   Moi, aussi, je n’en sais rien et ne suis que comme un perroquet qui répète machinalement ce qu’il entend sans prendre la peine d’en contester la moindre parole. —   Dis donc, lança Samar ! tu ne trouves pas que nous avons trop parlé sans avoir obtenu le moindre détail sur ce couple étrange ? —   Ce couple que tu qualifies d’étrange s’avère d’une grande utilité pour nous, expliqua-t-il. Je ne sais pas ce que tu cherches, pauvre femme ! Je t’ai trouvée un travail supplémentaire bien payant chez ces deux là et toi tu veux chercher midi à quatorze heures en fourrant ton nez dans des considérations qui te dépassent. Rends-toi à l’évidence et laisse-nous profiter de cette opportunité qui ne se présente qu’une seule fois dans la vie. C’est une question de vie ou de mort et rien ne pourra nous empêcher de nous approcher de ces gens pour les déplumer à notre manière. Prépare-toi, aujourd’hui, nous allons rentrer chez eux pour faire le ménage. Ils ne seront pas là ces deux jours et ils m’ont laissé les clefs pour ce faire. Achète-toi des gants, ce soir nous aurons intérêt à fouiller dans leurs affaires pour avoir au moins une idée sur ce qu’ils sont au juste. —   Pourquoi tu me demandes ces gants ? Je ne vois aucune utilité de les avoir, répliqua-t-elle. —   Tu es complètement dépassée à ce que je vois. Tu n’as jamais vu dans les films de cinéma comment les voleurs ou les criminels procèdent quand ils s’avisent de commettre leurs actes ? —   Non, pas du tout ! Je n’en ai pas cure, dit-elle. —   Je t’explique, écoute-moi. Les gants servent à nous éviter la présence de traces qui peuvent être laissées quand on touche à leurs affaires dans l’intention de les espionner. —   Je n’ai rien compris, sois un peu plus clair. —   Toi, tu ne comprendras jamais ces choses. Fais ce que je te demande et point barre, cria-t-il. —   Ok, je le ferai, ne t’en fait pas, dit-elle.                                       CHAPITRE III                    Samar vient de recevoir un coup de fil lui disant que Jamila va bientôt quitter l’hôpital pour rentrer chez elle. Cet appel a perturbé tous ses plans avec le concierge et elle n’a pas pu répondre à sa promesse de faire le ménage de l’appartement des voisins du palier. En regardant par la fenêtre du balcon, elle a pu voir dans un coin de la rue une voiture luxueuse de couleur noir garer pour déposer si vite un homme et une femme. Elle les a vite reconnus. Elle a accouru illico vers le concierge pour l’informer de leur retour. Mais celui-ci n’a accordé aucun intérêt à ces racontars qu’il a considérés comme des balivernes que toute mégère se contente de raconter pour meubler le temps et faire perdre celui des autres. Se croyant déçue par l’attitude du concierge, elle a remonté dans l’appartement de la femme de maison pour y mettre de l’ordre et prévenir les enfants du retour de leur mère. Samia et Zaki fraîchement douchés étaient convenablement vêtus. Ils aimaient beaucoup leur mère et la considéraient comme étant irremplaçable. Malgré la présence permanente de la servante et  de leur père, ils se sentaient frustrés d’amour et d’affection durant toute son hospitalisation. Samar n’était pour eux qu’une servante passagère et ne pouvait pas en être autrement pour dépasser le rôle qu’elle jouait comme le fait le « garçon de café » de Jean Paul Sartre et incarner de façon similaire et confondue celui de leur mère biologique. Elle savait que les enfants des autres ne seraient jamais aimés au même titre que les siens et que même si elle ne lésinait pas sur les efforts  pour les satisfaire, ils ne manifestaient point ou que quelque peu de la gratitude à son égard. Tout ce qui lui passait par la tête au sujet de son travail chez cette famille la dérangeait au point de l’acculer à envisager la possibilité  de la quitter définitivement et sans idée de retour. Elle se disait qu’assumer la responsabilité et la garde de deux enfants en bas âge, pendant l’absence de leurs parents, pourrait un jour lui attirer des ennuis et la mettre dans une situation embarrassante d’où elle ne pourrait sortir que totalement déçue. Au moment où elle  suivait le fils de ses pensées, un coup de fils provenant de Farid l’a interrompue en lui demandant d’attendre en bas de l’escalier l’arrivée de Jamila qui vient de sortir de l’hôpital. En regardant quelques minutes par la fenêtre du balcon, elle a pu voir le petit taxi qui a déposé Farid et sa femme. Elle a descendu si vite en dégringolant les marches deux à deux au risque de trébucher et se casser la figure elle aussi. Elle était là au pas des marches avant qu’ils arrivaient. Jamila qui rentrait chez elle pour la première fois dans sa vie avec une jambe plâtrée, s’appuyait sur une béquille et s’amenait difficilement vers la rentrée du bâtiment, son mari l’aidait tant bien que mal à avancer si lentement pour éviter de se faire mal. Le concierge, avec l’aide de quelques jeunes hommes musclés, habitant le même bâtiment, s’est porté à son secours. Un volontaire parmi ces jeunes colosses avait l’amabilité de proposer son aide à son mari. Il s’est porté volontaire de la transporter à sa façon et la monter jusque son appartement. Farid a accepté la proposition, mais Jamila a préféré d’être transportée sur une civière plutôt qu’à dos d’un homme. Farid qui avait des accointances au sein du service de la protection civile a pu obtenir de l’aide et on en est venu à répondre à son service. Quand Jamila était installée au salon de séjour, tous les habitants sont venus la voir pour lui souhaiter un prompt rétablissement. Samar qui faisait semblant d’user d’un esprit d’hospitalité a servi du thé à la menthe à tous les visiteurs. Aussitôt que ceux-là étaient partis, Driss le cafetier, accompagné de tous les membres de la famille vient d’atterrir chez sa nièce. Après le salut d’usage et l’échange de quelques mots de bienvenue avec sa nièce, il lui lança dare-dare, l’air  énervé :    —    Je ne sais pas pourquoi vous vous plaisez à habiter encore dans ce vieux bâtiment qui ne dispose pas d’ascenseur et  encore moins de lumière dans les escaliers ? J’ai failli, moi aussi, trébucher et me faire casser encore la jambe. —   Nous n’avons pas d’autres choix que d’accepter de vivre dans ce bâtiment, répondit sa nièce. Emménager dans un autre un peu chic et luxueux suppose un budget un peu élevé. Nous ne  nous sommes pas encore arrivés au stade de nous permettre plus de luxe que celui dans lequel nous nous résignons à  vivre. Qui plus, Le propriétaire de cet immeuble n’est pas intransigeant au sujet du loyer. Il est un peu large avec nous et ne nous oblige pas à le payer à une date déterminée et fixe. —   Un autre avantage, dit Farid, c’est qu’il est situé tout près de la gare routière, des écoles, des magasins de vente, des marchés de légumes, de viande et de poissons et du souk hebdomadaire et même si l’on est dans un quartier populaire, on jouit d’un peu de sécurité. La police entame de temps en temps des rafles et effectue des rounds dans tous les coins suspects et on les trouve même dans les jardins publics où les enfants peuvent jouer et s’amuser à leur guise et sans risque d’aucune sorte. —   Dans ce même bâtiment, dit Samar, et juste en face de nous vit un jeune couple apparemment riche qui pourrait, s’il le veut, vivre dans une maison splendide et cossue. En nous comparant à ces gens, nous devrons nous estimer heureux et nous contenter du peu que l’on a. —   Tu veux parler de qui ? demanda Jamila, l’air étonné et pressé de savoir de qui est-il question. —   Je parle des voisins du palier, répondit-elle sans donner plus de détails. —   Cela n’a aucune importance, lança Farid. Nous n’avons aucun intérêt à parler des gens et surveiller leurs gestes et de dire de quelle catégorie de personnes ressortent-ils. Cesse une fois pour toutes d’impliquer dans nos conversations intimes des individus qui n’ont d’autres rapports avec nous que ceux du voisinage. —   Dépêche-toi de nous apporter du thé et des amuse-gueules, cria Jamila, au lieu de nous raconter des choses dont nous n’avons aucun lien. Riches ou pauvres, ça ne concerne en premier lieu qu’eux-mêmes. Mêle-toi de tes oignons et ne fourre plus le nez dans ce qui ne te regarde pas ni de loin ni de près. Sinon les gens vont médire de toi et finissent par dénigrer ton comportement de commère. —   Changeons de sujet ! dit Driss. Nous ne sommes pas venus ici pour entendre vos reproches. Soyez un peu tendre avec cette femme. Elle n’a rien dit de mal. Elle voulait simplement vous mettre au courant de ce que vous devrez savoir à propos de vos voisins. —  Nous le savions déjà, ricana Farid,  en la toisant. Samar est une femme qui raffole du plaisir de parler, quelque soit l’idée exprimée. Elle ne soucie pas de ce qu’elle raconte aux autres et moi j’aimerais bien qu’elle se départe un jour de cette mauvaise habitude en gardant un peu le silence et ne parler qu’après  mûre réflexion. —   Nous, les femmes, intervient Meriem, nous sommes nées pour parler. C’est notre nature. Nous sommes en quelque sorte programmées pour manier le verbe. Si jamais quelqu’un vous dit le contraire, il aura tort peut-être parce qu’il ne connait pas bien les femmes dans leur majorité. Moi, personnellement, j’approuve ce qu’elle vient de dire et je considère que ces petites information sur un tel, nous servira le jour « j » pour quelque chose qui ne s’est pas encore produit. —   Qu’est ce qui ça va se produire ? demanda Farid, tu nous fais peur en parlant sur ce ton. —   Ce qui va se produire, personne parmi nous ne peut le prophétiser. La vie est pleine de risques et il faut faire en sorte qu’on ne soit pas pris de court, expliqua Lina, en faisant apparemment référence au jour où on lui a volé son bébé pour le vendre à vil prix à l’ex femme de son père. —   Je vois ce que tu veux dire Lina, lança Jamila, qui ne souhaite pas que l’un de ses enfants soient exposés un jour à un danger imminent. Tu me fais rappeler malgré moi, une femme que je ne cesse de détester et je ne veux vous en dire plus. —   C’est qui alors, madame Jamila, demanda Samar, qui ne savait de qui est-il question. —   Tais-toi, répliqua Jamila, ça ne te regarde pas. Ne me pose plus tes mauvaises questions qui ne tiennent pas debout. Va me chercher mes sachets. Ils sont dans mon sac à main. —   Samar est trop curieuse, remarqua Meriem, elle veut tout savoir. N’évoquez jamais devant elle le nom de cette voleuse d’enfants. Elle risque de raconter au concierge toutes nos conversations. Celui-ci a une grande gueule et ne garde point le silence pour ébruiter une rumeur parmi les habitants du bâtiment. —   Ce que dit Jamila est vrai, il a une mauvaise langue et son venin pourrait être mortel tout comme celui d’une vipère. Il ne cherche qu’à faire le mal sans se soucier des dégâts qui s’ensuivent. J’ai toujours horreur de lui et à chaque fois que je le vois, j’ai inévitablement  un haut-le-cœur. —   Tiens, madame, dit la servante, voilà tes cachets. Tu vas guérir promptement. —   Je l’espère bien, répliqua Jamila. J’ai besoin de reprendre l’usage de mes pieds pour aller travailler et m’occuper de moi-même, de mes enfants et de mon mari. —  Et Samar ? demanda Driss en feignant de parler sérieusement. —   Elle va nous quitter, répondit Jamila à son oncle pour semer le doute dans le cœur de sa servante. —   Ah, non ! Ne me dites pas ça, je me suis attachée à vous et à vous enfants. Ne me considérerez pas comme une étoile filante. Je voudrais rester avec vous tant que je me sens capable de vous servir. Il serait tôt de vous débarrasser de moi sans raisons. —   Personne ne se débarrassera de toi, avoua Farid. Tu nous étais  d’une grande utilité pendant l’hospitalisation de Jamila et tu le seras encore plus. Les enfants ont besoin de toi. Comment vont-ils se sentir si tu t’en vas ? Aujourd’hui même, tu vas les amener au manège pour profiter du week-end et, moi, je reste à côté de Jamila pour lui tenir compagnie. —   Oui Papa, dit Samia, moi et mon frère Zaki, nous avons besoin de sortir avec Tata Samar pour jouir de notre temps libre et jouer au toboggan et à la  balançoire, faire du cheval au manège et courir entre les arbres ou jouer à cache-cache avec d’autres enfants de notre âge. —   Nous allons organiser un pique-n***e, promit Farid, Nous sommes en pleine période du printemps et je crois que c’est la plus magnifique des saisons dont le commun des mortels raffole. La nature se colore des fleurs, le soleil radieux illumine toutes nos journées, les oiseaux gazouillent et font leur reproduction, les arbres bourgeonnent et tout est verdoyant maintenant en ville et plus encore à la compagne. Naguère, pour dire printemps, on employait le vocable  primevère, qui veut dire aussi la première fleur qui pousse au printemps. —   D’où  sors-tu  cette information ? demanda Lina, l’air étonné. —   Je l’ai lue quelque part quand j’étais étudient au collège, répondit-il. Le professeur de français, qui est était un vieux coopérant nous a infligé une fois un pensum qui consistait à chercher les synonymes du mot printemps et moi j’ai réussi à en trouver un et il m’a félicité de mon effort. Les fainéants, il les a tabassés avec un gros bâton. —   Moi, dit Samia, à leur place, je ne permets pas au professeur de me frapper parce que ça fait mal. —   Comment tu pourras l’en empêcher si tu n’es pas en mesure de te défendre ? lui demanda Driss qui cherche à tester sa réaction enfantine. —  
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