Il allait et venait, prenant et reprenant un thème un peu bien grave pour une de ces séances du Parlement, comme il y en a eu d’innombrables depuis la guerre, écœurantes de bavardage vide !… Juliette savait que l’accent de sa voix ne mentait pas. Elle connaissait avec quelle ferveur de conviction Poyanne avait embrassé une cause sur laquelle l’avenir jugera en dernier ressort, et son espérance invincible d’opérer la suture entre les deux Frances, œuvre manquée du siècle, par une monarchie appuyée à la fois sur le droit traditionnel et sur le sens intime des problèmes modernes. Elle s’était autrefois intéressée passionnément à ces rêves d’un homme d’État qu’elle sentait sincère, qu’elle devinait incompris, qu’elle voulait heureux. Mais elle était femme, et, comme telle, du jour où son amant avait commencé de lasser sa tendresse, ces nobles idées avaient commencé de lasser aussi son gracieux esprit. Quiconque vit beaucoup par la pensée, artiste ou savant, chef de parti ou écrivain, possède un infaillible moyen de mesurer la décroissance d'affection que lui porte sa maîtresse, son épouse, et même son amie. Du jour où elle cesse de lui accorder ce fanatisme d’intelligence qui est pour l’ouvrier de l’esprit un aliment vital, elle lui a retiré en secret la dévotion du cœur, quitte à protester au nom du cœur même contre la possession de cet époux, amant ou ami, par le travail professionnel, comme fit Mme de Tillières au moment où le comte s’arrêta de parler. — « Tout cela est bien beau, » dit-elle, « mais en attendant, si vous pensiez un peu à votre amie ? » — « Si je pensais à vous ? » répliqua-t-il avec une sorte de mélancolique surprise, « et pour qui donc souhaité-je que mon nom soit illustre ?… Auprès de qui ai-je puisé l’énergie de supporter tant de déceptions amères ?… » — « Ah ! » fit-elle, en hochant joliment sa tête blonde, « vous savez répondre. Mais voulez-vous que je vous prouve combien vous avez peu pensé à moi aujourd’hui ? » — « Prouvez, » dit-il en s’arrêtant étonné. — « Eh bien ! vous ne m’avez pas seulement demandé avec qui j’avais passé la soirée. » — « Mais, » fit-il naïvement, « puisque vous m’avez écrit que vous dîniez chez Mme de Candale ! » — « Il n’y avait pas qu’elle, » reprit Juliette, en proie à ce singulier démon de curiosité qui pousse à de certains moments les meilleures femmes à tâter la jalousie d’un homme en lui parlant d’un autre. — « Elle n’est pas fâchée contre moi de ce que je suis si en retard avec elle ? » demanda le comte, sans prendre garde à cette coquette insinuation. — « Pas le moins du monde, » dit Mme de Tillières, qui continua, comme indifférente : « J’ai dîné là auprès de quelqu’un que vous n’aimez guère. » — « Et de qui donc ? » interrogea enfin Poyanne. — « M. Casal, » fit-elle en regardant l’effet produit sur le visage du comte par ce nom de l’ancien amant de Mme de Corcieux. — « Comment Mme de Candale a-t-elle des connaissances pareilles ? » dit Poyanne avec une conviction qui, à la fois, divertit et irrita Juliette. Elle en sourit, parce que c’était précisément la phrase qu’elle avait annoncée à son amie. Elle en fut irritée, parce que ce mépris faisait la plus cruelle critique de l’impression produite sur elle par Casal. Et le comte insistait: « C’est sans doute son mari qui le lui impose, Candale et Casal, les deux font la paire. Encore ce dernier, par son existence de bookmaker et de viveur, ne déshonore-t-il pas un des grands noms de notre histoire.
— « Mais, » interrompit Juliette, « je vous affirme que j'ai causé très agréablement avec lui. » — « Et de quoi ? » demanda Poyanne. « Il a terriblement changé si vous avez pu tirer de lui une phrase qui trahisse autre chose que des goûts de tripot et d’écurie. Allez, je ne l’ai que trop subie, sa conversation, chez les Corcieux, et celles des quatre ou cinq de ses camarades que cette pauvre Pauline invitait pour le garder… » — « Elle l’aimait donc beaucoup ? » fit Juliette. —- « Ah ! follement, » reprit le comte avec une amertume singulière où se retrouvait le fonds de douloureuse sévérité que garde contre les histoires d'adultère un homme autrefois trahi par sa femme, « et ce fut toujours pour moi un mystère horriblement triste que cette passion de cette créature charmante pour ce fat qu’il fallait voir, avec ses airs ennuyés d’être aimé ainsi !… Et le mari est spirituel, distingué, instruit. Il adorait, il adore toujours Pauline. J'ai cessé d'aller dans la maison à cause de ce que j'y voyais. J'en souffrais trop pour Corcieux et pour elle… La malheureuse! Elle a été si punie ! Le Casal a été affreux de dureté, paraît-il… » — « Il en a pourtant parlé ce soir avec beaucoup de tact, » dit Mme de Tillières. — « Est-ce qu’il devrait même prononcer son nom ? » fit le comte. Il y eut un silence entre les deux amants. La jeune femme se repentait maintenant d’avoir, elle, mentionné seulement son voisin de soirée. Elle avait joué avec la jalousie de Poyanne, et elle appréhendait de l’avoir éveillée. Elle était trop profondément sensible pour ne pas regretter aussitôt une peine infligée à quelqu'un qu'elle croyait encore aimer d'amour, qu'elle aimait certainement d’affection et d’habitude. Elle se trompait encore ici sur le sentiment de cet homme, trop noble pour le soupçon, même après les atroces expériences de son mariage. Dans la manière dont Juliette venait de lui parler de Casal, le comte n’avait vu qu’une preuve du plaisir goûté par son amie dans le monde et sans lui. Ce plaisir lui semblait bien innocent, et il se reprochait le sentiment qui le faisait en souffrir comme un égoïsme et une injustice. Hélas ! La logique du cœur, qui ne compte ni avec nos générosités, ni avec nos sophismes, lui montrait dans le goût croissant de Mme de Tillières pour les sorties et les nouvelles connaissances un signe de plus qu’il ne suffisait pas à la rendre heureuse. Cependant l'horloge sonna, elle marquait minuit. — « Allons, » reprit-il avec un soupir, « il est temps que je vous dise adieu. Quand vous verrai-je ? » — « Quand vous voudrez, » répondit Juliette. « Voulez-vous dîner demain avec ma mère et ma cousine de Nançay ? » — « Je veux bien, » dit-il; et avec une voix un peu troublée: — « Vous savez que je vais peut-être vous quitter après-demain pour quatre ou cinq semaines ? » — « Non, » fit-elle, « vous ne m'en aviez pas parlé. » — « Il y a deux élections pour le Conseil général ces jours-ci, et on me réclame là-bas. » — « Toujours la maudite politique, » dit-elle en souriant.
Il la regarda de nouveau avec des yeux où elle ne lut pas, — où elle ne voulut pas lire une demande que les lèvres de cet homme passionné ne formulèrent point. — « Adieu, » reprit-il d’une voix plus troublée encore. — « A demain, » dit-elle, « à sept heures moins un quart. Venez un peu avant. » Quand la porte se fut refermée, elle resta longtemps seule, accoudée à cette même cheminée dans la glace de laquelle l’image de Poyanne se reflétait tout à l’heure encore. Pourquoi de nouveau le souvenir de Raymond Casal vint-il se glisser devant elle, et à quelles idées répondait-elle en disant tout haut, avant de sonner sa femme de chambre : — « Est-ce que je n’aimerais plus Henry ? »
Tandis que Juliette se couchait sur cette douloureuse question dans son lit étroit de jeune fille, qu’elle avait voulu, reprendre après son veuvage avec tous les autres meubles de sa vie heureuse d’autrefois, — tandis que Poyanne revenait à pied vers son logement de la rue de Martignac, près de l’église Sainte-Clotilde, et se reprochait comme un crime de ne savoir pas plaire à son amie, — que faisait celui dont l’apparition subite entre ces deux êtres constituait, à leur insu, le plus redoutable danger pour les débris du bonheur de l’un, pour les lassitudes morales de l’autre, ce Raymond Casal, si diversement jugé par les hommes et par les femmes ? Se doutaitil qu’à ce moment même, et au lieu de s’endormir, sa jolie voisine du dîner continuait de penser à lui, en prenant la résolution de n’y point penser ? — Elle n’en avait pas le droit, puisqu’elle en aimait, qu’elle voulait continuer d’en aimer un autre. — Il était parti de l’hôtel de Candale, bien persuadé qu’il avait plu à Mme de Tillières, et très tôt, pour ne pas gâter cette impression. Mais son premier mouvement lorsqu’il se retrouva sur le trottoir de la rue de Tilsitt, chaudement enveloppé de son pardessus du soir, et qu’ayant aspiré gaîment l’air frais, il regarda le ciel et le vit plein d’étoiles, ne fut pas de songer au délicat profil de la jeune veuve. Il devait sentir plus tard seulement à quelle profondeur il avait été touché déjà. Très réfléchi, sa réflexion s’était toujours appliquée à des choses extérieures, et il ne se connaissait pas dans les dessous de son être intime. Mais qui se connaît entièrement ? Qui peut dire : demain, je serai gai ou triste, tendre ou défiant ? Épuisé comme il était de sensualité satisfaite, blasé sur les jouissances que représentent ici la jeunesse, une fière tournure, des relations choisies, deux cent cinquante mille livres de rente et l’intelligence de Paris, Casal devait se croire et se croyait à l’abri de toute surprise romanesque. Son joyeux rire d’enfant, — ce rire qui révélait quelques-unes de ses plaisantes qualités : son fonds de naturel, son absence de haine, son humeur facile, — eût éclaté de luimême, si quelqu’un lui eût soutenu que justement ces côtés épuisés et blasés de sa personne le rendaient mûr pour une crise sentimentale, ou légère ou profonde, mais une crise. Depuis longtemps il s’ennuyait de la pire des monotonies, celle du désordre. Rien de plus régulier, de moins relevé par l'imprévu, de plus distribué en distractions fixes, suivant la saison et l’heure, que cette vie de « fêtard » perpétuel, — pour donner aux viveurs leur affreux nom moderne, cette étiquette barbare qu’ils ont adoptée depuis une dizaine d’années. Cet envers exact de l’existence bourgeoise, en faisant du plaisir une occupation presque mécanique, finit par excéder autant que l’autre et pour des raisons analogues. Le plus souvent ce « mal aux cheveux intérieur, » comme disait gaîment Casal à propos d'un camarade pris tout d’un coup de la folie du mariage, se traduit en effet par un soupir nostalgique vers la vie conjugale, qui apparaît au « fêtard » comme délicieuse d’inattendu ! Elle l’attire par ce même attrait de nouveauté qui pousse un brave homme de mari à souper en cabinet particulier, pendant une absence de sa femme, avec des filles aussi sottes que cette femme est spirituelle, aussi fanées qu’elle est fraîche, aussi vénales qu’elle est pure. Mais ce prurit irrésistible du mariage ne se déclare guère que chez les viveurs qui ont connu autrefois les profondes douceurs d’une vraie vie de famille, ou bien chez ceux qui ont continué, à travers la Fête, — cela se rencontre, — d’être bons fils vis-à-vis d’une vieille mère, bons frères à l’égard d’une sœur inquiète. Casal, lui, privé de ses parents très jeune, enfant unique, à peu près brouillé avec ses deux oncles, habitué depuis sa première jeunesse à une indépendance absolue, semblait devoir rester célibataire comme il était brun, comme il était bilieux et musclé, par constitution et pour toujours. On ne l’imaginait guère se laissant prendre à la naïve adoration devant la candeur des jeunes filles qui apparaît d’habitude chez les Parisiens blasés avec les premiers rhumatismes. En revanche, la finesse native de ses sensations, conservée intacte malgré le milieu, son goût de la difficulté à vaincre et le besoin d’employer des facultés inoccupées devaient lui rendre piquante une aventure avec une personne aussi différente de ses habitudes, et aussi distinguée dans cette différence que Mme de Tillières. Il ne connaissait pas cette espèce de femmes ; elle était donc aussi dangereuse pour lui qu’il était, lui, dangereux pour elle, — avec cette réserve que la jeune veuve était capable du plus profond, du plus mortel amour, au lieu que la passion, chez Casal, avait beaucoup de chances pour n’être qu’un caprice, jouant l'amour par l’intensité du désir. On n’a pas impunément dix-huit années de débauche dans le sang et dans les moelles. Mais en humant à pleins poumons l'air du soir le long des Champs-Élysées qu’il descendait de son pied leste d’escrimeur, il n’en était même pas au caprice, et si l’image de Juliette lui revint, ce fut à travers un labyrinthe de pensées qui aurait fait apprécier davantage à la jeune femme ce que son amie Gabrielle de Candale appelait quelquefois les pédanteries de Poyanne. — « Voilà une jolie soirée, » se disait Casal ; « si le printemps continue ainsi, les courses seront belles cette année… Et le dîner n'était pas mauvais. On recommence à bien manger dans le monde. C'est à nous qu’on doit cela, tout de même. Si nous n’avions pas été là une demi-douzaine à dire la vérité à Candale et à quelques autres sur leur chef et leur cave, où en seraient-ils encore ?… Ce qu’il faudrait trouver, par exemple, c'est le moyen d'employer ces deux heures-ci, de dix à minuit. On devrait fonder un club rien que pour cela… Le matin il y a le sommeil, la toilette, le cheval. Après le déjeuner il y a toujours quelques petites affaires, puis, de deux heures à six heures, l'amour. Quand il n'y a pas l'amour, c'est la paume ou c'est les armes. De cinq à sept heures, il y a le poker. De huit à dix, le dîner. De minuit au matin, le jeu et la fête. De dix à minuit, il y a bien le théâtre, mais combien de pièces par an valent la peine d’être vues deux fois ? Et je suis trop vieux, ou pas assez, pour aller jouer les fonds de loge. » Cette idée de théâtre ramena sa pensée vers une mauvaise mais fort jolie actrice du Vaudeville donc il était l’amant plus ou moins intérimaire depuis six mois, la petite Anroux : « Tiens, » songea-t-il, « si j’allais voir Christine. » Il s’aperçut passant la porte de la rue de la Chaussée-d’Antin, montant l’escalier de service, parmi toutes les odeurs qui flottent dans les arrière-fonds d’un théâtre et débouchant dans la loge étroite où s’habillait la demoiselle. Les serviettes tachées de blanc et de rouge traîneraient sur la table. Deux ou trois acteurs seraient là, tutoyant leur camarade. Ces messieurs s’en iraient discrètement pour la laisser seule avec un protecteur sérieux comme il était, malgré sa belle mine, à cause de sa fortune connue, et elle commencerait de lui raconter les potins du foyer. Il l’entendit qui disait des phrases comme celle-ci, tout en faisant sa figure : « Tu sais, Lucie est avec le gros Arthur, c’est dégoûtant, rapport à Laure. » — « Ma foi, non, » conclut-il, « je n’irai pas… Je vais toujours passer au cercle… » Les salons de jeu s’évoquèrent dans son imagination, déserts à cette heure, avec les valets de pied en livrée sommeillant sur les banquettes et levés soudain à son approche, avec le relent du tabac mêlé aux fades odeurs du calorifère. « C’est vraiment trop funèbre, » reprit le jeune homme en luimême. « Si je poussais jusqu’à l’Opéra ? Et quoi faire ? Entendre le quatrième acte de Robert pour la cinq centième fois ? Non. Non. Non. J'aime mieux encore Phillips… » C’était le nom d’un bar anglais, sis rue Godot-de-Mauroy. A la suite d’une discussion suivie de duel qui avait eu lieu chez Eureka, — ou plus familièrement l'Ancien, — un autre bar, célèbre, celui-là, parmi les viveurs de ces vingt dernières années, Casal et sa b***e à lui avaient fait scission et quitté la rue des Mathurins pour émigrer dans le cabaret de la rue Godot. S’il se rencontre jamais un chroniqueur renseigné de la jeunesse contemporaine, ce sera pour lui un curieux chapitre que l’histoire des cafés et restaurants durant cette fin de siècle, et, parmi les plus étranges de ces endroits, il devra noter ces espèces d’assommoirs de la haute vie où de vrais grands seigneurs ont pris l’habitude d’aller, au sortir du théâtre, boire des cocktails et du whisky, côte à côte avec des jockeys et des bookmakers porteurs de bons tuyaux. Casal se peignit en pensée la salle étroite avec son long comptoir, ses tabourets hauts, ses gravures de courses, puis, au fond, le retiro, orné du portrait de quatre entraîneurs illustres. — « Bah ! » se dit-il, « à cette heure-ci je n’y trouverai que Herbert avec ou sans sa serviette. » Ce lord Herbert Bohun, le frère cadet d’un des plus riches d’entre les pairs anglais, le marquis de Banbury, était un terrible buveur d’alcool qui, à trente ans, tremblait parfois comme un vieillard. Il s’était rendu fameux pour avoir trouvé des mots étonnants de simplicité dans l’aveu de cette redoutable passion. C’était lui qui répondait à cette demande : « Comment allez-vous ? » — « Mais très bien, je jouis d’une soif excellente. » Il croyait ingénument prononcer la phrase correspondante à cette autre : « Je jouis d’un bon appétit. » Sa grande plaisanterie, qui n'était qu’à moitié une plaisanterie, consistait, dans les dîners d'intimes, afin de porter son verre à ses lèvres sans le renverser, tant son geste était peu sûr, à passer derrière son cou une serviette. Il en prenait une des extrémités avec sa main gauche, l’autre coin avec sa main droite qui tenait le verre, et la main gauche tirait, tirait jusqu’à ce que le sacro-saint alcool arrivât aux lèvres du buveur.