—« Mais, » pensa Casal, « il est déjà trop tard. Il ne me reconnaîtra plus. Décidément, ce qu’il me faudrait, c'est une bourgeoise de cette heure-ci, » — c’était le terme consacré, dans la b***e de ses intimes, pour signifier une maîtresse du monde, — « une veuve ou séparée qui ne sortirait guère et à qui je serais sûr de faire plaisir en allant la voir… » Ce singulier monologue avait mené le raisonneur jusqu’au rond-point. Ce fut là seulement qu’il se rappela de nouveau sa voisine et il se dit à mi-voix : — « Ma foi, cette petite Mme de Tillières ferait joliment mon affaire. Avec qui peut-elle être ?… » Certes, la formule était très irrévérencieuse et elle achevait une suite d’idées qui, transcrites en détail, eussent paru, même à un moins naïf que Poyanne, terriblement positives et cyniques. Pourtant un embryon de sentiment s’agitait par-dessous, ce qui prouve que le cœur de chacun est un petit univers à part, où les images les moins romanesques peuvent servir de prétexte à la naissance d’une émotion romanesque. Si Casal n’eût pas subi, d’une manière inconsciente, le charme de délicatesse émané de Juliette, comme un arome à la fois entêtant et imperceptible s’exhale d’une plante cachée dans un coin de chambre, il n’eût pas éprouvé au même degré cette sensation de répugnance au souvenir de la vulgarité de Christine Anroux. Il s’était donné, pour n’aller ni au théâtre, ni au club, ni chez Phillips, des raisons excellentes, mais qui n’auraient pas eu plus de poids sur son esprit ce soir-ci que les autres soirs, s’il n’eût été travaillé par un secret besoin d’être seul. Et pourquoi ? Sinon pour penser longuement à la jeune femme dont le souvenir, surgi tour d’un coup, effaça en une seconde ces imaginations de coulisses, de cercle et de bar. La fine silhouette se dessina dans le champ de sa vision intérieure avec une netteté prodigieuse. Les hommes de sport, qui vivent d’une vie physique très intense, finissent par développer en eux des sens de sauvages. Ils possèdent d’une façon surprenante cette mémoire animale, propre aux cultivateurs, aux chasseurs, aux pêcheurs, à tous ceux en un mot qui regardent beaucoup les choses et non les signes des choses. Les formes et les couleurs s'impriment dans ces cerveaux sans cesse en présence d’impressions réelles et concrètes avec un relief que les travailleurs de cabinet ou les causeurs de salon ne soupçonnent pas. Celui-ci revit le buste de Juliette dans sa grâce svelte et pleine, les souples épaules et le corsage noir avec ses nœuds roses, l’attache voluptueuse de la nuque, les cheveux d’un blond si doux, le saphir sombre des yeux, les lèvres sinueuses, l’éclat des dents avec la fossette du sourire, les bras où courait comme une ombre d’or, les mains nerveuses, la salle à manger tout autour, avec la tapisserie du duc d’Albe, avec les teints pâlis ou pourprés des convives. Mme de Tillières eût été là, présente et vivante, qu’il n’en eût pas distingué les traits avec une précision plus aiguë. Cette évocation eut pour résultat que le raisonnement à demi ironique sur l’emploi de sa soirée céda aussitôt la place à une impression assez brutale encore, mais, du moins, franche et naturelle : le désir sensuel pour cette jolie créature que son instinct pressentait voluptueuse et passionnée sous ses dehors de chaste réserve. — « Oui, » continua-t-il, « avec qui est-elle ? Ce n’est pas possible qu’elle n’ait pas d’amant. » Puis tout de suite, la mémoire morale arrivant pour compléter, pour interpréter la mémoire physique : « C’est égal. Elle m’a regardé avec des yeux très particuliers, après avoir eu l’air de ne pas me remarquer au commencement… C’était combiné avec Mme de Candale, ce dîner-là. Elles sont amies intimes. Alors, c’est que ma petite voisine a voulu me connaître. Je n’ai pas trop mal manœuvré. Ça, j’en suis sûr. Maintenant, que signifie cette curiosité ? A-t-elle entendu parler de moi par une autre femme ? Par son amant ?… Après tout, peut-être n’a-t-elle pas d’amant et s’ennuie-t-elle dans son coin ?… On la voit si peu. Elle doit vivre très retirée… Elle est bien jolie. Si je me mettais à lui faire la cour ? Je n’ai rien devant moi pour tout ce printemps. C’est une idée… Mais où la retrouver ?… J’ai dîné à côté d’elle, je peux toujours aller lui rendre visite au lieu de lui mettre simplement un carton… » Il fut si content de cette idée qu’il en rit tout haut une minute ; — « C’est cela, » reprit-il, « mais alors il faudrait y aller dès demain… Demain ? Qu'est-ce que je fais demain ? Au Bois le matin avec Candale. Bon, cela. Il me renseignera. Déjeuner chez Christine. Ça peut se manquer, ce déjeuner. Je déjeune trop cette année-ci. Toute la journée est gâtée ensuite. Je lâche Christine et à deux heures je vais chez la petite veuve. A quatre heures, je tire avec Wérékiew. Comme ces gauchers sont difficiles !… Si je rentrais tout simplement me coucher maintenant ? Il est dix heures et demie. C’est bien tôt, mais voilà huit jours que je m’endors à quatre heures du marin. Relayons pour être en forme… » Sur cette sage résolution, il obliqua par la rue Boissy-d’Anglas, sans s’arrêter ni à l’Impérial ni au Petit Cercle, et il se dirigea tout droit vers la rue de Lisbonne, où il habitait un hôtel hérité de son père et aussi complètement monté que s’il eût continué de vivre en famille. Il y a ainsi derrière toutes ces santés extraordinaires des hommes d’excès, et que l’on cite comme tels, un fond caché d’hygiène. Ceux qui méconnaissent cette loi disparaissent bien vite, et ceux qui survivent, ceux qui étonnent des générations successives par leur infatigable activité à la chasse, au jeu, à la salle — et ailleurs, — ont gardé, comme Casal, le pouvoir de se surveiller à travers cette existence de déraillement continu. C’est, tantôt, une sobriété monastique le matin qui corrige le trop bon dîner de la veille ; tantôt un repos pris judicieusement à l’heure exacte où le surmenage commencerait; tantôt un dosage savant d’exercices adaptés, la présence quotidienne du masseur, un véritable traitement d'hydrothérapie à domicile. Machiavel disait : « Le monde est aux gens froids, » et le demi-monde aussi, quelque paradoxal que paraisse cet aphorisme. Tant il y a que le lendemain matin, lorsque Raymond se leva vers les huit heures pour passer dans sa salle de bain et de là dans son cabinet de toilette, il était merveilleusement dispos et rafraîchi par le plus calme de tous les sommeils. Ce cabinet de toilette de Casal était fameux parmi les viveurs, à cause de ce que le jeune homme appelait plaisamment ses deux bibliothèques, quoiqu’il en eût ailleurs une véritable et garnie des livres les mieux choisis. Celles du cabinet de toilette consistaient en deux vitrines : une première avec une rangée admirable de fusils anglais à tout usage, et une seconde où se trouvait renfermée la plus étonnante collection de bottes, bottines et souliers : — quatre-vingt-douze paires, — et pour les circonstances les plus variées de l’existence de sport, depuis la chasse à courre jusqu’à la pêche au saumon, sans parler des tenues du polo et de l'ascensionnisme. Il n’était pas rare que de jeunes snobs vinssent, dès cette heure-là, pour assister à la toilette de ce maître en haute vie et s'ébahir devant cet étrange musée. Mais au matin qui suivit le dîner chez Mme de Tillières, il resta, sans autre compagnie que son valet de chambre, à se regarder beaucoup dans la glace de l'immense armoire à trois pans qui renfermait ses innombrables costumes et achevait de meubler la pièce. Malgré les raffinements d’installation qui faisaient de ce coin de sa demeure la garçonnière typique d'un Parisien élégant en l'an de grâce 1881, anglomane et athlétique, Raymond n'était pas un fat. S’il avait mis dans sa première jeunesse son amour-propre à ces puérilités d’un luxe minutieux, il n'y pensait plus depuis des années, au rebours de presque tous ses confrères dans le métier d’homme à la mode ; et, s'il se regardait ce matin-là dans la glace, une fois habillé, c'était par ressouvenir de son projet de la veille. Il était bien plus près de quarante ans que de trente. A cet âge, on a déjà cette première petite surveillance de soi qui, dix ans plus tard, se tournera en défiance, et, vingt ans plus tard, si on ne désarme pas, en artifice. Il faut croire qu'il se trouva encore capable de plaire et il faut croire aussi que sa résolution de faire une visite dès ce jour-là à Mme de Tillières ne s'était pas en allée avec le sommeil, car, avant de monter à cheval, il griffonna un billet à l’adresse de Mme Christine Anroux, 83, avenue de l'Alma, où il se dégageait du déjeuner, et c’est en chantonnant entre ses dents un air en vogue à cette date : « Elle est tellement innocente… » qu’il commença de se diriger vers le Bois, monté sur un alezan joliment découplé, mais pas très vite, Boscard. — Ce terme d’argot dont le monde actuel désigne les parasites professionnels lui servait de malicieuse épigramme contre le camarade qui lui avait vendu ce cheval, un certain vicomte de Saveuse, très bien né, mais de procédés plus qu’indélicats, qui avait trouvé le moyen de lui faire payer cet animal deux fois sa valeur. Saveuse, — alias « la Statue du Quémandeur, » — avait en outre la fâcheuse habitude d’emprunter à ses voisins de jeu des plaques de vingt-cinq louis jamais rendues. Et Casal se vengeait de ces supercheries répétées et aussi du petit crève-cœur d’avoir été dupé dans ce marché par ce surnom donné à la pauvre bête, qui n'en pouvait mais. Boscard avait pris le trot à l'entrée du Bois, dont les massifs comme saupoudrés d'une verdure blonde étaient adorables à voir par cette matinée de premier printemps.
Si cette bête n’avait pas beaucoup de fond, elle était d’allure très douce, et le fait que Casal l’eût commandée ce matin prouvait chez lui une disposition rêveuse. Quand le hasard, — ou ce que nous appelons ainsi par ignorance des puissances cachées qui dominent toute existence, — se mêle de rapprocher deux personnes, il multiplie les circonstances, de manière à justifier la crédulité des pressentiments. Mais la logique suffit, au moins en apparence, pour expliquer tous les faits. S’il était naturel qu’un jour ou l’autre Casal fût présenté à Mme de Tillières, il ne l’était par moins qu’il rencontrât au Bois à cette heure-là, non seulement Candale avec lequel il avait pris rendez-vous, mais encore Mosé, Prosny et Mme d’Arcole, — et pas moins encore que ces personnes eussent remarqué la veille les distractions de la marquise après le départ hâtif du jeune homme, et l’en plaisantassent gaîment. A chaque instant, des hommes et des femmes du monde jettent des taquineries semblables sans y attacher d’autre importance, et Casal savait de reste ce que valent les petits propos de ce genre, simples prétextes à causer. Dans le cas particulier, ces mêmes propos venaient appuyer trop fortement son observation de la veille pour qu’il négligeât d’y prendre garde. Ce fut d’abord Prosny galopant dans une allée transversale et qui, sans arrêter son superbe cheval noir, lui cria : — « Pas contente, la petite dame, hier, après ton départ, pas contente… » Puis au détour du chemin, ce fut Mosé qui arrêta le cavalier d’un salut un peu appuyé. Il était à pied, suivant son habitude, luttant contre un précoce diabète et pratiquant l’hygiène de la marche avec cette énergie dans la tenue de la volonté qui demeure le trait le plus caractérisé des Juifs comme des Yankees. Ces deux espèces humaines, les plus entêtées du monde et aussi les moins bien connues à cause de leur récente arrivée à la fortune, ont pour trait commun cette volonté qui va du petit au grand et qu’aucune défaite ne lasse. Il n’est pas rare de voir un Sémite et un Américain se fabriquer, à cinquante ans, toute une destinée nouvelle et jusqu'à des goûts inédits, à coups de parti-pris personnels, systématiquement et continûment appliqués. L’Israélite, lui, possède par surcroît ce don spécial de ne jamais manquer au soin du détail, si léger soit-il. C'est ainsi que Mosé, jadis brouillé puis réconcilié avec le beau Casal, s’empressa de saisir cette occasion de lui rendre le léger service d’un avis peut-être agréable : — « Comme vous nous avez quittés vite hier au soir, » lui dit-il. — « J’avais un ami qui m'attendait au cercle, » répondit Casal. La pénétration des yeux fins de Mosé venait de l’inquiéter, déjà, et de le déterminer à ce mensonge. — « Et vous nous avez emporté toute l’attention de ces dames, » continua l’autre, « Mme de Candale et sa sœur se sont mises à bavarder dans un coin, et, quant à Mme de Tillières, vous parti, plus personne. » Un quart d’heure plus tard, et comme Casal méditait sur ce renseignement, il croisa Mme d'Arcole en train de conduire elle-même ses deux ponnettes blanches. Du bout du fouet elle lui fait signe d’arrêter, et quand il est auprès de la voiture : — « Comment la trouvez-vous, la petite amie de ma sœur ? Idéalement jolie, n’est-ce pas ?… Et vous l’avez lâchée pour aller Dieu sait où… Maladroit ! »
Elle eut, et redonnant du pull up à son coquet attelage qui partit vite, un sourire de la bouche et des yeux qui, traduit en clair langage, signifiait : « Si vous n’êtes pas un imbécile, mon petit Casal, vous ferez la cour à votre voisine d’hier au soir, et vous réussirez. » Ce n’était pas un conseil très digne d’une honnête femme, sœur ellemême d’une très honnête femme. Mais, d’instinct, la duchesse n’aimait pas beaucoup Juliette qu’elle trouvait toujours entre elle et sa sœur, — précisément parce qu’elle adorait cette sœur unique, — et elle n’eût certes pas été fâchée de pouvoir dire à Gabrielle : « Hé bien ! ton irréprochable amie, la voilà qui flirte avec Casal. » Et pour achever de montrer à ce dernier que son flair de libertin ne l’avait pas trompé, le gros Candale lui disait, quand, s’étant enfin rencontrés, ils chevauchèrent côte à côte, avec son rire lourd où se trahit son fond d’origine allemande, — un Candale s’est marié dans le Wurtemberg, lors de l'émigration : — « Ma foi ! ça n'a pas mal marché hier, mieux que je ne pensais. Elle est un peu prude, cette petite veuve… Mme Bernard prétend que feu Tillières s’est fait tuer par ennui de l’avoir épousée… J'avais peur de toi… Mais tu as été parfait… Et elle a eu un petit air vexé que tu aies filé… Non. C’était à payer sa place… » — « Et qui est-ce ? » interrogea Raymond. — « Comment, qui est-ce ? Mais c’est la veuve de Tillières, l’aide de camp du général Douay ! » — « Je ne te demande pas cela. Qui est-ce comme caractère ? » — « Ah ! tout ce qu’il y a de plus pot-au-feu, de plus gnan-gnan… Ça vit avec une vieille maman dans une maison triste comme un tombeau. Enfin, c’est le genre de ma femme, juge un peu. » Tout l'esprit de Candale consistait à diriger ainsi de misérables épigrammes contre cette créature exquise à laquelle il ne pardonnait ni les bienfaits qu’il en recevait : cette fortune abandonnée à toutes ses fantaisies, — ni l’outrage de la trahison qu’il lui infligeait : cette maîtresse reprise aussitôt après le mariage et scandaleusement affichée. Il ajouta, après avoir joui de son mot : — « Elle te plaît donc beaucoup ? Voudrais-tu l’épouser, par hasard ?… » C’en fut assez pour que Casal s’abstînt de lui poser la question qu’il avait déjà aux lèvres sur l’adresse de la jeune femme. « Il ne manquerait pas d’aller bavarder auprès de sa Mme Bernard, » songea-t-il. « D'ailleurs, je trouverai cette adresse dans le premier annuaire. » Il se sentait déjà saisi d’une telle impatience qu’il abrégea sa promenade, en proie à une petite excitation d’attente très rare chez lui. Quand il rentra, son premier soin fut d’ouvrir un de ces prétendus livres d’or où, moyennant le prix de l’abonnement, les plus vaniteux des bourgeois se font enregistrer, entre des grands seigneurs ou des millionnaires, avec leur rue et leur numéro, comme membres authentiques du high life. Le nom de Mme de Tillières ne figurait pas dans ce répertoire. — « Je ne peux cependant questionner aucune des personnes qui étaient hier à ce dîner, » se dit Casal, « leur attention est déjà si éveillée !… » Justement cet éveil prouvait trop à quel degré il avait intéressé sa voisine pour qu'il renonçât à son idée de visite. Mais s’il n’eût pas été lui-même intéressé par elle plus qu’il ne l’imaginait, il eût remis cette visite, quitte à profiter adroitement d’un hasard, — une conversation avec Mme de Candale, par exemple, — pour savoir l’adresse cherchée. Au lieu de cela, il ne put se tenir d’envoyer son valet de chambre la demander chez le concierge de la comtesse. « C'est le vrai moyen, » songea-t-il. « Ce concierge n’a pas pu encore être prévenu par des racontars d’office. Il trouvera cette demande toute naturelle. » Et cependant, petit détail qui montrera combien l'image de Mme de Tillières tenait déjà dans la pensée du jeune homme à des fibres très sensibles, l'idée d'un commentaire, malgré tout possible, de la part des deux domestiques lui fut si insupportable, qu’il chargea son messager de trois autres commissions parfaitement inutiles dans le quartier de l’Arc de Triomphe, afin de dire comme en passant : « Et puisque vous serez près de l'hôtel de Candale, entrez donc dans la loge pour demander où demeure exactement Mme de Tillières. Retiendrezvous le nom ? » Grâce à cette ruse d’adolescent, qui eût bien diverti ses camarades de Phillips s'ils l’avaient soupçonnée, il sonnait, dès les deux heures, à cette porte de la rue Matignon, vers laquelle Gabrielle de Candale s’était réfugiée la veille. L’accident de voiture portait déjà ses conséquences.