5.

2126 Parole
5.Messire François Cornebut, prévôt des archers de Paris, et l’homme qui tenait, comme on disait, les clefs de ville en sa main, avait bien fait les choses avec la Périne. Ce n’était plus un homme jeune, messire François Cornebut. Il avait touché depuis longtemps le cap de la cinquantaine, et il y avait beau jour que sa première femme était morte. Car c’était un parvenu que ce François Cornebut qui était prévôt des archers, lieutenant du Châtelet, et si puissant que le roi, les princes, les seigneurs, ceux de la religion et les catholiques lui faisaient bonne mine et parfois un doigt de cour. Au temps de sa jeunesse, comme il passait, simple archer, sous les fenêtres de dame Isabeau de Pierrefitte, une veuve fort riche et déjà vieille, mais dont le cœur était encore sensible, il avait une si belle prestance que la dame le trouva à son goût. Elle lui envoya le soir même un message d’amour, et huit jours après elle l’épousa. Quand elle mourut, elle lui laissa une douzaine de seigneuries et trois ou quatre futailles pleines d’or. Et ce fut ainsi que le soudard devint grand seigneur. Or donc, il avait bien fait les choses avec la Périne ; cet homme qui était brutal et cruel, dur au pauvre, insolent au riche, s’était épris d’un amour insensé pour la ribaude. Il lui avait donné un palais, des pierreries, des varlets et des pages. La Périne vivait environnée d’un luxe presque égal au luxe de la duchesse d’Etampes, maîtresse du roi, ou de Diane de Poitiers, maîtresse du dauphin. Les plus galants seigneurs en étaient amoureux ; mais le farouche Cornebut les tenait à distance. Cependant le capitaine Fleur-d’Amour qui n’était qu’un aventurier, un enfant d’amour, ramassé autrefois sous le porche d’une église, s’était moqué de messire François Cornebut et de sa toute-puissance. Il avait aimé la Périne et la Périne l’avait aimé. Chaque soir, quand Cornebut était parti, une barque glissait silencieuse sur la Seine et venait s’arrêter sous les murs de l’hôtel que la ribaude possédait auprès de la rue des Lions et du Palais Saint-Pol. Alors une fenêtre s’ouvrait, une échelle de soie en tombait, et grâce à cette échelle, Fleur-d’Amour était bientôt dans les bras de sa maîtresse. Cela avait duré longtemps, plusieurs mois, un an peut-être, lorsqu’un jour où la Périne avait été trahie par une de ses camérières, jolie fille qui rêvait de la supplanter dans le cœur du prévôt, des archers cachés dans l’hôtel avaient appréhendé le beau capitaine, et l’on sait ce qui en était advenu. Mais la trahison de la Périne n’avait point guéri maître Cornebut de son mal d’amour. Tant que le beau capitaine avait été en prison, et tandis qu’on instruisait son procès, le prévôt avait été fort en colère. La Périne était allée au Châtelet se jeter à ses pieds pour lui demander la grâce de Fleur-d’Amour. Cornebut l’avait chassée. Mais quand on vint lui dire que Fleur-d’Amour avait été pendu, quand il sentit sa vengeance assouvie, son cœur ulcéré se trouva de nouveau plein de la Périne. — Je lui pardonne ! se dit-il. Mais elle, lui pardonnerait-elle ? Messire François Cornebut était l’homme le plus puissant de Paris, et Caboche lui obéissait et dressait la potence aussi souvent qu’il prenait fantaisie au farouche prévôt d’envoyer un homme dans l’autre monde. Mais que pouvait-il contre une femme ? Contre une femme qui ne l’aimait plus, qui l’avait trompé qui, sans doute, le haïssait mortellement, puisqu’il avait fait pendre son amant ? Et seul, enfermé en son logis du Châtelet, farouche et ne voulant ni manger ni boire, messire François Cornebut était là depuis le matin, rudoyant le valet mal appris qui osait le venir troubler en son isolement. Et cet homme, qui versait le sang avec un sourire aux lèvres, avait des larmes de rage dans les yeux et il passait avec désespoir ses mains crispées dans sa chevelure épaisse et grisonnante. Cependant un homme entra. Au bruit de la porte, François Cornebut se retourna en grondant comme un dogue. Mais il s’apaisa soudain ; il eut même dans son œil sinistre et fauve comme un éclair de joie fugitive. — Ah ! c’est toi, dit-il. L’homme, ou plutôt le jeune homme, assez hard pour affronter la colère du maître, était un page. Ce page se nommait Chilpéric. Il avait seize ans, l’œil effronté, la mine gouailleuse, et il plaisait fort à messire François Cornebut qui en avait fait son messager d’amour. Chilpéric était un enfant de Paris, aimable et corrompu, qui ne croyait ni à Dieu ni à Satan, ni à l’amitié ni à l’amour. Se riant de tout, levant tous les scrupules, il était le seul être qui, après Périne, eût eu le privilège de toucher le cœur de François Cornebut et de lui parler librement. A toute heure de jour et de nuit, Chilpéric entrait chez le prévôt. Jamais celui-ci ne le rudoyait. Depuis quinze jours que messire François Cornebut n’avait vu la Périne, Chilpéric était le seul homme qui eût eu le don de lui arracher un sourire. — Hé quoi ! dit le page en entrant, vous pleurez, monseigneur ? Cornebut essuya la larme qui coulait sur sa joue, eut un geste de rage et répondit : — J’aime toujours cette ribaude. — Eh bien ! dit Chilpéric, il faut y retourner. — A quoi bon ? elle me chassera, comme je l’ai chassée quand elle est venue me demander la grâce de son cher capitaine ? dit Cornebut avec amertume. — Bah ! dit Chilpéric, Fleur-d’Amour est mort. — Qu’importe ! si elle le pleure… — Vous la ferez pendre, si elle vous chasse. Cornebut hocha la tête : — Je l’aime, dit-il. Chilpéric haussa les épaules. — La ribaude est une fille de sens, monseigneur, dit-il. — Eh bien ? — Et Votre Seigneurie l’a couverte d’or. — L’ingrate ! — Fleur-d’Amour est mort, continua le page, et à moins que le diable ne le ressuscite… — Je voudrais bien, fit Cornebut avec colère, que le diable se mêlât de mes affaires !… — Vous le feriez pendre, dit Chilpéric qui était un flatteur. Mais n’ayez nul souci, monseigneur, Fleur-d’Amour est bien mort, je l’ai vu de mes yeux accroché à la potence. — Si jamais la Périne… — La Périne se consolera. Un amant mort ne tient pas les pieds chauds. Elle, quand elle sera consolée, elle ne sera pas assez sotte, monseigneur, pour renoncer à vos largesses. — Hélas ! soupira Cornebut, elle me rendra son corps, mais… son cœur ? Chilpéric partit d’un grand éclat de rire. — Ah ! monseigneur, dit-il, vous êtes naïf ! — Hein ! fit Cornebut. — Qu’importe qu’une femme ne vous aime pas, si elle vous appartient. Cornebut hochait la tête et soupirait. — Voyons, monseigneur, poursuivit le page éhonté, rassemblez vos souvenirs. — De quels souvenirs parles-tu ? — Depuis combien de temps savez-vous que la Périne aimait le capitaine Fleur-d’Amour ? Cornebut eut un geste qui voulait dire : — Je suis si malheureux depuis ce temps-là, que j’ai perdu la mémoire. — Alors, reprit le page, je vais vous aider. Cornebut le regarda. — Ce fut un soir, il y aura seize jours demain, que la camériste de Périne vous vint dévoiler la trahison de sa maîtresse. Vous reveniez de chez elle et je vous accompagnais. Vous aviez alors le cœur plein d’amour et me disiez ce que vous m’aviez dit la veille et les jours précédents : « — Ah ! mon ami, je suis le plus heureux des hommes. — Et je le croyais, soupira Cornebut. — Donc vous l’étiez, monseigneur. — Oh ! — Les gens heureux véritablement sont ceux qui croient l’être, poursuivit Chilpéric. Cependant la Périne ne vous aimait pas, à telles enseignes qu’elle vous trompait depuis plus d’un an. Eh bien ! ne faisait-elle pas son métier de ribaude en conscience, et ne vous rendait-elle pas heureux ? — C’est vrai, soupira encore François Cornebut. — Par conséquent, continua Chilpéric, si j’étais Votre Seigneurie, je ne me mettrais plus l’âme à l’envers. — Et que ferais-tu encore ? — Je m’en irais chez la Périne, aujourd’hui même. — Et puis ? demanda le prévôt frissonnant. — Je lui dirais : « Ribaude, je te veux bien pardonner ta trahison et te combler de mes largesses comme par le passé ; mais c’est à la condition que jamais un autre homme que moi n’approchera désormais ses lèvres de tes lèvres. » Comprenez-vous, monseigneur ? — Oui, dit Cornebut, j’entends bien ; mais… — Mais quoi ? — Tu ne connais pas la Périne. — Ah bah ! — Elle est femme à me répondre : « Vous me faites horreur, vous qui êtes couvert du sang de l’homme que j’aimais. Reprenez ce que vous m’avez donné, gardez vos largesses et laissez-moi m’en retourner dans le clapier d’où vous m’avez tirée. » — Oh ! oh ! murmura Chilpéric pensif. — Et si elle me dit cela, continua François Cornebut, que veux-tu que je fasse ? — Une chose bien simple, dit froidement Chilpéric. Le prévôt tressaillit. — Quoi donc ? fit-il. — Vous prendrez votre dague à votre flanc, monseigneur. — Et puis ? fit Cornebut tout tremblant. — Et puis, vous la tuerez… Le prévôt pâlit. — Jamais, dit-il, je l’aime… — Je le sais, mais elle se consolera de Fleur-d’Amour. — Tu crois ? — Et elle aimera un autre homme. Un éclair de fureur jaillit des yeux de François Cornebut. — Jamais, dit-il, je le tuerais, cet homme ! — Il vaut mieux la tuer, elle, dit froidement Chilpéric. Les morts n’aiment personne. — Tu as peut-être raison, mon fils, dit le vieux seigneur, dont la main crispée tourmenta le manche ciselé de la dague qui pendait à sa ceinture. — Dame ! fit Chilpéric, je crois comme le Sarrazin, moi ! — Qu’est-ce que cela ? — C’est une histoire du siècle dernier, monseigneur, et qui s’est passée sous les murs de Constantinople que les Turcomans de Mahomet II assiégèrent. — Conte-la-moi, dit François Cornebut qui se voulait distraire à tout pris du mal d’amour qui l’étreignait. — La voici, reprit Chilpéric : Un Sarrazin avait une cavale incomparable. « Elle était noire comme l’ébène, rapide comme le vent, et, quand elle traversait au vol le désert, ses naseaux lançaient des tourbillons de fumée et ses yeux lançaient des flammes. « Elle avait sauvé son cavalier de maint péril, et le Sarrazin avait refusé les offres magnifiques du sultan qui la lui voulait acheter. « Mais les bêtes valent mieux que les hommes, qui sont ingrats et oublieux. « Quand Constantinople fut pris et livré au pillage, le Sarrazin, qui avait été bon croyant jusque-là et n’avait jamais transgressé la loi du Prophète, entra dans une maison où il y avait du vin et il en but. « Il eut bientôt perdu la raison, et quand il fut ivre, il maltraita la cavale. « La cavale lui en garda rancune. « Quand revenu de son ivresse il voulut, comme, à l’ordinaire, s’élancer sur son dos, elle lui lança une ruade. Il parvint néanmoins à la monter, mais elle le désarçonna. « Il recommença vingt fois l’expérience, et vingt fois elle lui fit vider les étriers. « — Puisqu’il en est ainsi, dit-il, personne ne te montera plus. « Et il prit son cimeterre et le lui plongea dans le flanc. — Et il eut raison, dit François Cornebut qui commençait à se convertir aux idées émises par le page Chilpéric. — Mais, poursuivit celui-ci, je crois, monseigneur, que point ne vous sera besoin d’imiter le Sarrazin. — Que veux-tu dire ? — Et de tuer la Périne. Et il m’est avis que si vous y alliez… elle vous recevrait à merveille. — Eh bien ! fit Cornebut avec effort, j’irai demain. — Pourquoi pas aujourd’hui ? Cornebut frissonna de nouveau. — J’ai peur qu’elle ne me chasse, balbutia-t-il. — Bah ! qui sait ? Et puis, je vous accompagnerai, monseigneur. Et comme le page parlait ainsi, François Cornebut entendit un bruit dans la salle voisine et des voix parvinrent jusqu’à lui. — J’apporte un message pour Sa Seigneurie, disait l’une. — Monseigneur le prévôt ne veut voir personne. — Oh ! reprit la voix, s’il savait de quelle part je viens, il me ferait bon accueil. Cornebut sentit tout son sang affluer à son cœur, et il se leva brusquement. Puis, ouvrant la porte : — Holà ! dit-il, qu’est-ce donc ? Mais, en même temps, il jeta un cri en reconnaissant le messager. Ce messager était un petit Maure, et ce Maure qu’on appelait Pedro était un des varlets de la Périne. — Qui t’envoie ? demanda Cornebut d’une voix étranglée. — Ma maîtresse. Cornebut essaya de se raidir contre l’émotion. — Que me veut-elle ? dit-il. Le More tira de son sein un plus cacheté qu’il remit au prévôt. Les mains de celui-ci tremblaient en brisant le scel et le fil de soie. Mais dès les premières lignes, son front assombri se dérida et un soupir de soulagement souleva sa poitrine. Puis, joyeux, il tendit le message à Chilpéric. — Tiens, lui dit-il. Périne écrivait : Monseigneur, J’ai été bien coupable, vous m’avez chassée, c’était votre droit ? Me voulez-vous pardonner, comme je vous pardonne ? Si vous le voulez, venez, mes bras vous sont ouverts, et je vous rendrai mon cœur. Périne. — Hum ! murmura Chilpéric, la ribaude est plus fine qu’une mouche. — Tu ne crois donc pas à son repentir ? demanda François Cornebut en fronçant le sourcil. — Oh ! si fait, monseigneur. — Alors, je vais y aller ? — Mais… sur le champ. C’était purement pour la forme que Cornebut faisait à son page cette dernière question, car il eût traversé toutes les flammes de l’enfer pour s’aller jeter dans les bras de la ribaude. — Viens avec moi, dit-il encore. — Volontiers, répliqua le page. Et Chilpéric prit son manteau. Cornebut avait déjà le sien sur les épaules et son feutre sur la tête. Il serra sa ceinture et son épée, et cria : — Qu’on m’amène mon cheval ! Hum ! hum ! se disait Chilpéric à part lui, la Périne n’aura pas pleuré longtemps le beau capitaine, et si je ne l’avais vu de mes yeux pendre au gibet ce matin, je croirais volontiers qu’il n’est pas mort. La Périne a donc un bien grand besoin de revoir messire François Cornebut ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Et Chilpéric tout pensif suivit son seigneur et maître, le terrible prévôt des archers, qui sauta en selle comme un cavalier de vingt ans, et mit son cheval au galop pour arriver plus vite, tant il avait hâte de voir la belle ribaude.
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