6.

2093 Parole
6.C’était un rustre, messire François Cornebut, mais un rustre que l’amour avait façonné et dégourdi. Quand il se fut épris de la Périne, il regarda le Louvre, et se dit : Je veux un palais comme cela pour mon idole. Malheureusement le Louvre n’était pas à vendre. Alors que fit Cornebut ? Il acheta trois hectares de terrains couverts de masures, dans ce quartier Saint-Paul où la Périne était née, et il fit raser les masures. Le roi François Ier, alors régnant, avait appelé à sa cour les plus grands artistes du monde, peintres, sculpteurs, architectes. Cornebut avait beaucoup d’or. De plus, on le craignait, car il passait pour être le favori de la duchesse d’Etampes, maîtresse du roi, à laquelle, jadis, il avait rendu quelques petits services. Les architectes s’étaient mis à sa disposition, les sculpteurs aussi, et les peintres pareillement. Un jeune homme, un Italien amené par Benvenuto et qu’on appelait Paolo Gandolfi, se mit à la tête des travaux. C’était un homme de génie, un artiste inspiré ; il avait vu la Périne et il la trouvait belle entre toutes les femmes. De l’admiration à l’amour, la distance est courte ; Paolo devint éperdument amoureux de la Périne, et cet amour lui fit faire des prodiges. En moins d’un an, le palais fut bâti, et Paolo y entassa des merveilles de bronze, de marbre et d’or. On dit même que le roi, entendent parler de sa magnificence, eut fantaisie de les aller voir, et Cornebut l’y conduisit. — Mais c’est un petit Louvre ! s’écria François, qui eut en ce moment un mouvement de jalousie. Comme on le pense bien. Cornebut avait montré le palais, mais il avait caché la Périne. Celle-ci, du reste, avait tous les instincts de la Parisienne qui, de si humble condition qu’elle soit, a toujours un peu l’étoffe de la grande dame. La lavandière, la ribaude avait le sentiment du beau et du grand, et peut-être bien que Paolo, le bel architecte, ne fut pas étranger à cette éducation. Mais le jaloux François Cornebut veillait sur son trésor, et quand le palais fut achevé, Paolo disparut. Où était-il allé, qu’était-il devenu ? Nul ne le sut jamais, et mille versions coururent sur cette disparition subite. Selon les uns, amoureux fou de la Périne, il était retourné en Italie pour y chercher la guérison de son mal d’amour. Selon d’autres, un soir, il s’était endormi dans un cabaret au bord de l’eau, et on l’avait jeté dans la Seine, où il s’était noyé. Selon d’autres encore, un archer l’avait poignardé au coin d’une rue sombre. Peut-être la Périne l’avait-elle aimé ? Mais elle ne le pleura pas longtemps, car le beau capitaine Fleur-d’Amour vint un jour prendre possession de son cœur entier. Donc, le palais de la Périne était une merveille dans laquelle François Cornebut avait enfoui peu à peu ses seigneuries, ses terres et ses moulins. Il s’y trouvait de vastes jardins peuplés de blanches statues, et des galeries pleines de tableaux, et des tapis de Smyrne, et des glaces de Venise, et des bahuts sculptés dans le poirier et l’ébène et les plus beaux bronzes florentins. Une armée de varlets, de pages et de camérières allait et venait par cette demeure ; des musiciens faisaient entendre le soir dans les jardins de suaves mélodies ; des zingari dansaient demi-nus au son de leurs instruments bizarres, et les jours de fête tout le quartier Saint-Paul se disait : La Périne, la belle ribaude, est en train de charmer son vieil amant. Puis le deuil était venu en cette demeure de la volupté. Un soir, les zingari étaient partis, les girandoles s’étaient éteintes, les varlets et les pages avaient pris la fuite, et la Périne affolée s’était couverte de vêtements de deuil. Le capitaine Fleur-d’Amour allait payer de sa vie le bonheur qu’elle lui avait donné. Pendant quinze jours le palais était demeuré plongé dans le silence et les ténèbres, et les messagers que François Cornebut avait envoyés savoir ce que devenait la Périne étaient revenus lui faire ce triste récit. Quel ne fut donc pas l’étonnement du vieux seigneur, lorsque, en approchant, il vit le palais illuminé comme au temps jadis ! Il arrêta son cheval tout ruisselant dans la cour d’honneur, et il fut soudain entouré par les varlets et les pages en habit de gala. Ayant mis pied à terre, il marcha vers le perron aux degrés de marbre, et une musique enchanteresse se fit entendre. — Voilà une singulière façon de pleurer Fleur-d’Amour, pensa le page Chilpéric qui suivait son maître et était non moins satisfait que lui. Le vestibule était plein d’arbustes rares, l’escalier jonché de fleurs. François Cornebut, un peu étourdi, se laissa conduire jusque dans la salle où le souper était servi. Des parfums pénétrants lui montaient à la tête, et les torchères pleines de bougies projetaient autour de lui une enivrante clarté. La Périne couverte de ses diamants vêtue de velours et de soie, belle et souriante comme elle ne l’avait jamais été peut-être, était à demi couchée sur une ottomane lorsque le prévôt entra. D’un bond elle fut auprès de lui, jeta ses bras nus à son cou, mit ses lèvres provocantes sur son visage jaune et sec comme un parchemin, et lui dit de sa voix la plus douce et la plus mélodieuse : — Ah ! mon cher seigneur, j’avais si peur que vous ne vinssiez pas ! Chilpéric murmurait : — Décidément, nous autres hommes, nous ne sommes que des bélîtres auprès de la dernière des ribaudes. François Cornebut était fou d’amour. La Périne le prit par la main et le fit asseoir auprès d’elle sur l’ottomane. Puis elle fit un signe, et ses varlets roulèrent auprès d’eux la table chargée des mets les plus exquis et des vins les plus généreux. Elle va peut-être l’empoisonner ! pensa Chilpéric. — Chilpéric, mon mignon, dit la Périne en le regardant tendrement, vous allez souper avec nous, n’est-ce pas ? — Certainement, dit Cornebut. — Comme il vous plaira, murmura le page abasourdi. La Périne renvoya les varlets, et tous trois demeurèrent seuls en la salle du festin. — Mon cher seigneur, dit alors la ribaude, je vous haïssais hier, ce matin encore. — Ah ! dit le prévôt en fronçant le sourcil. — Ce soir, je vous aime. Et elle le regarda comme elle savait regarder les hommes pour la perdition de leur âme. — Vous avez été mon bienfaiteur, mon adoré, poursuivit-elle, et je payais vos largesses de la plus noire ingratitude et de la plus abominable des trahisons. — Ne parlons plus de cela, dit Cornebut. — Au contraire, parlons-en ! reprit-elle. Je veux que vous sachiez tout. Cornebut tressaillit et la regarda avec inquiétude. Puis, comme il allait porter à ses lèvres un hanap rempli d’un vin couleur de topaze, le page Chilpéric l’arrêta. — Hein ? dit le vieux seigneur étonné. — Mon seigneur, dit Chilpéric tout tremblant, prenez garde ! La Périne partit d’un éclat de rire si franc et si railleur que Chilpéric ne put s’empêcher de rougir. En même temps la ribaude prit le hanap des mains du vieux seigneur et le vida d’un trait. — Tenez, monseigneur, dit-elle, Chilpéric a cru que je voulais vous empoisonner. — Oh ! dit le prévôt… — Et pour que pareille peur ne le reprenne plus, monseigneur, continua-t-elle, je goûterai la première de chaque vin et de chaque mets. Alors, pensait Chilpéric, je ne comprends plus rien à ce qui se passe. La Périne poursuivit : — Pour que vous compreniez mon repentir, ô cher seigneur, mon bien-aimé, il faut que vous sachiez mon désespoir. Depuis quinze jours, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. — Je sais cela, dit Cornebut. — Je me suis traînée aux pieds de tous les gentilshommes de la Cour de France. — Je sais cela pareillement. — Oui, mais ce que vous ne savez pas, c’est que j’ai offert mon corps au bourreau, s’il voulait sauver Fleur-d’Amour. — Et… qu’a fait le bourreau ? demanda Cornebut, dont l’œil étincela de colère. — Le bourreau m’a repoussée. — Ah ! — Ce que vous ne savez pas non plus, dit encore la Périne, c’est que je me suis vendue à Satan. Cette fois Cornebut se prit à rire. — Vous riez, monseigneur ? — Oui, certes ! — Vous ne croyez donc pas à Satan ? — Pas plus qu’à Dieu. Et Cornebut se mit à rire de plus belle. Mais alors il se passa une chose étrange. On entendit retentir sous les frises du plafond de la salle un autre rire qui semblait être l’écho de celui du vieux seigneur. — Qu’est-ce que cela ? fit Cornebut qui fronça le sourcil et porta la main à la coquille de sa rapière. La Périne avait pâli. — C’est Satan qui rit de votre incrédulité, dit-elle tout émue. — Eh bien ! dit Cornebut, à sa santé, puisqu’il est ici ! Messire le diable, je vous salue ! Et le prévôt vida son verre. Chilpéric ne croyait pas au diable peut-être, mais il semblait se poser une question qu’on aurait pu formuler ainsi : De qui se moque-t-on ici, du prévôt ou de moi, ou de tous les deux en même temps ? La Périne poursuivit avec gravité : — Monseigneur, je me suis donnée à Satan la nuit dernière. — Tu lui as vendu ton âme ? Elle eut un triste sourire. — Oh ! dit-elle, il y a longtemps que mon âme lui appartient. — Alors ? — Alors, je lui ai livré mon corps. — Bah ! dit Cornebut, le diable n’étant pas un homme, je ne suis pas jaloux de lui. Continue ma mignonne. — Je suis allée au sabbat. — Sur un manche à balai ? ricana le page. — Oui, dit la Périne, et Satan m’a aimée. — Et que t’a-t-il donné pour cela ? demanda François Cornebut, toujours incrédule. — Il m’a accordé la vie du capitaine Fleur-d’Amour. Le prévôt fit un brusque mouvement sur son siège, et Chilpéric se mit à rire. — En ce cas, dit-il, rassurez-vous, monseigneur, car Satan n’a point tenu sa promesse. — Tu crois ? dit la ribaude. — Sans doute, car je l’ai vu pendre ce matin. — C’est vrai, dit la Périne. — Et quand on l’a décroché, il était mort, bien mort, tout ce qu’il y a de plus mort. — Cela est encore vrai, dit la Périne. — Donc Satan vous a trompée. — Non, dit la Périne, car il a ressuscité Fleur-d’Amour. Cette fois, et tandis que le prévôt jetait un cri de colère, Chilpéric regarda la ribaude et parut se demander si la douleur ne lui avait pas troublé le cerveau et si elle n’était pas folle. Mais elle reprit sans s’émouvoir : — Satan a ressuscité Fleur-d’Amour, je vous le jure. J’ai vu son corps inerte revenir à la vie, j’ai mis la main sur son cœur et son cœur a battu ; ses yeux fermés se sont rouverts et ses lèvres ont parlé. — Tu mens ! s’écria Cornebut qui se leva l’œil en feu. — Je ne mens pas, monseigneur, et je vous aimerai toute ma vie, si vous voulez faire ce que je vous demande. — Et que me demandes-tu donc, ribaude ? — Ecoutez-moi, monseigneur… Je me suis traînée aux pieds de quiconque était puissant, j’ai supplié le bourreau, j’ai vendu mon corps à l’enfer, tout cela pour racheter la vie de Fleur-d’Amour, et quand Fleur-d’Amour s’est retrouvé debout devant moi, plein de jeunesse, de vie et de santé, je me suis senti pour lui une haine mortelle, car Fleur-d’Amour ne m’aimait plus, et une autre femme se jetait à son cou et l’étreignait avec délire. — Mais c’est un conte à dormir debout que tu nous fais-là ! s’écria Cornebut, que les dernières paroles de la Périne avaient un peu apaisé. — C’est la vérité, monseigneur. — Comment, Fleur-d’Amour n’est point mort ? — Il est ressuscité, monseigneur. — Il vit, il pense, il marche ? — Oui. — Et il aime une autre femme ? — Oui. — Tout cela est impossible ! — Si vous ne me croyez pas, monseigneur, envoyez Chilpéric s’informer. — Où cela ? demanda le page. — A la taverne de l’Ecu rogné où s’est accomplie la résurrection. — Bon ! j’y vais, dit Chilpéric. Et le page se leva et reprit son manteau. — Oui, mon mignon, continua la Périne, on te dira ce qui est advenu, et si tu n’en veux rien croire, tu demanderas le logis de Géromée. — Qu’est-ce que Géromée ? fit le prévôt. — C’est la femme qu’aime Fleur-d’Amour. Tu n’as qu’à aller chez elle, tu y trouveras le misérable se riant de moi et soupirant des propos d’amour aux pieds de cette ribaude. — Et que ferai-je alors ? — Tu t’en iras chercher deux archers, dit le prévôt. — Bon ! — Et tu arrêteras le drôle, que tu conduiras au châtelet. — Ah ! mon cher seigneur, murmura la Périne dont l’œil flamboya, si tu fais cela, je t’aimerai toute la vie. — Puis, continua Cornebut, tu iras trouver Caboche. — Fort bien, monseigneur. — Et tu lui diras qu’il se trouve prêt à brancher de nouveau Fleur-d’Amour, et que si cette fois il fait mal son nœud, c’est lui qui sera pendu. Une joie infernale éclatait sur le visage de la Périne. — Maintenant, je comprends tout, murmura la page Chilpéric. Et il s’en alla exécuter les ordres de son maître farouche. Alors la Périne se vint asseoir sur les genoux de Cornebut. Elle lui passa ses beaux bras autour du cou, lui mit un b****r sur la bouche et murmura : — Oh ! je t’aime à présent, je t’aime !… — Tu n’aimes donc pas Satan ? dit Cornebut avec un gros rire. La Périne frissonna subitement. — Ma mignonne, reprit Cornebut, je ne sais pas si Fleur-d’Amour est vivant ou mort, mais je puis t’affirmer que s’il avait été bien pendu, Satan ne l’aurait pas ressuscité. Et comme le vieux seigneur disait cela, le rire moqueur qui s’était fait entendre déjà retentit de nouveau dans les frises du plafond, et la Périne jeta un cri d’effroi, tandis que Cornebut lui-même se levait la sueur au front.
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