7.L’effroi de Périne était tel, que la pensée ne vint pas à Cornebut qu’elle pouvait s’être prêtée vis-à-vis de lui à une mystification.
Le rire satanique retentissait toujours sous les frises du plafond, et Cornebut, la main sur son épée, semblait se demander s’il avait affaire à un homme ou à un esprit véritablement infernal.
Une violente colère s’empara alors du prévôt.
— Qui que tu sois, toi qui oses rire en ma présence, s’écria-t-il, écoute-moi ! Si tu es un homme, j’aurai ta vie.
Le rire devint plus moqueur.
— Si tu es Satan, à qui je ne crois pas…
Le rire devint gigantesque.
— Je te brave ! ajouta Cornebut
Alors la cire s’éteignit.
Mais une voix qui semblait sortir des profondeurs du sol s’éleva vibrante et railleuse :
— François Cornebut, disait cette voix, si tu me voyais, croirais-tu à mon existence ?
— Viens, dit le prévôt, montre-toi donc si tu l’oses !
Et il tourmentait avec fureur la garde de son épée.
— Attends, alors, dit la voix souterraine.
Un grand feu flambait dans l’être de la salle.
Tout à coup une fumée noire d’abord, puis d’un jaune sombre, s’éleva sous la haute cheminée sculptée, et les tisons enflammés disparurent un à un dans cet épais tourbillon.
En même temps, un parfum âcre et pénétrant saisit le baron aux narines, et il éprouva comme un sourd bourdonnement dans les oreilles.
Le nuage de fumée grandissait, enveloppait la cheminée et se répandait dans la salle.
Cornebut violentait toujours la garde de son épée, mais une vague épouvante s’était emparée de lui.
La fumée, noire d’abord, jaune ensuite, passait maintenant par des teintes rouges ou bleues ; on eût dit un nuage coloré par le crépuscule. Puis les tons éclatants pâtirent et le nuage qui avait empli la salle et dérobait maintenant au prévôt la vue de la Périne à genoux et tremblante, devint blanc, s’éclaircit peu à peu, acquit bientôt la transparence d’une brume du matin, et François Cornebut, en proie à un étrange malaise et à une sorte de paralysie, aperçut enfin au travers une forme humaine.
Alors le même rire moqueur, la même voix qu’il avait déjà entendus, retentirent de nouveau aux oreilles du prévôt.
— Tu as voulu me voir, François Cornebut, disait la voix, sois satisfait !
Le feu apparaissait à travers le nuage qui avait acquis une transparence extrême, et l’effroi de François Cornebut redoubla quand il vit celui qui lui parlait, debout au milieu de flammes.
— Satan ! murmura la Périne d’une voix mourante.
Et Satan, car c’était bien le personnage vêtu de rouge et le visage couvert d’un masque noir qui l’avait brûlée de ses baisers la nuit précédente, Satan poussa du pied les énormes bûches amoncelées dans le foyer, ce qui fit que le brasier arriva jusqu’au milieu de la salle et que lui demeura au milieu…
François Cornebut ne pouvait plus en douter.
Un homme eût été brûlé vif. Seul l’esprit infernal pouvait ainsi jouer avec le feu.
Cependant l’effroi du prévôt ne fut pas de longue durée et fit place à la colère :
— Eh bien ! dit-il, si tu es Satan, je le saurai !
Et il se rua l’épée haute sur le personnage vêtu de rouge.
Mais son épée, qui visait la poitrine, fila dans le vide, et il jeta un cri de douleur.
Il s’était brûlé.
Satan riait.
— François Cornebut, dit-il, mets donc ton épée au fourreau. Je suis un esprit et non un corps. Tu ne croyais pas à moi, maintenant y crois-tu ?
— Oui, balbutia Cornebut.
En même temps, le prévôt qui se sentait la tête alourdie par ces parfums étranges que le nuage de fumée avait répandus dans la salle, le prévôt se laissa choir sur un siège en disant :
— Je crois que j’étouffe !
— C’est la fumée qui t’incommode, dit Satan.
Et il se mit à souffler.
O prodige ! le nuage qui n’était plus qu’une gaze légère, s’évanouit comme la brume matinale des prairies au premier rayon du soleil.
Cornebut, d’une main alourdie, épongeait la sueur qui coulait de son front.
— Tu as trop chaud encore, fit Satan. Attends, je vais éteindre le feu.
Et alors il prit avec ses mains les tisons enflammés et les lança l’un après l’autre dans le fond de la cheminée où ils s’éteignirent sur-le-champ.
Et il riait toujours, et il disait :
— Douteras-tu encore ?
— Non, balbutia Cornebut.
Puis le prévôt pris d’un accès de dévotion, voulut porter la main à son front et faire le signe de la croix.
Satan se mit à rire.
Le bras levé retomba.
— Calme-toi donc, François Cornebut, reprit Satan, et soyons bons amis, je ne veux pas t’acheter ton âme. Sauve-la si tu peux, je n’en ai nul souci. J’ai des âmes à revendre là-bas ; mais j’aime ta maîtresse et je la veux partager avec toi.
Cornebut fit un geste de dédain.
— Pourquoi serais-tu jaloux, puisque je ne suis pas un homme ? reprit le démon.
La Périne frissonnait et regardait tour à tour ce hideux vieillard qu’on appelait François Cornebut, et celui qu’elle prenait pour l’ange déchu et dont la voix pénétrait au fond de son âme et la bouleversait.
Satan poursuivit.
— Que t’importe, dès lors, que j’aime la Périne ? tu es vieux, François Cornebut, et si elle ne te trompe pas avec moi, elle te trompera sûrement avec un homme quelconque, un page, un archer ou un soudard. Tu le feras pendre, soit ! mais qui a bu boira, et le cœur d’une ribaude aura toujours soif d’amour, après celui-là un autre…
La colère du prévôt avait fait place à une sorte de prostration.
Etaient-ce les parfums mystérieux qui continuaient de troubler son cerveau, ou bien la fascination qu’exerçait le fils de l’enfer le rendait-elle ainsi inerte et sans énergie ?
Nul n’aurait pu le dire.
Mais il essaya de se lever et ne le put ; il voulut parler et sa voix expira sur ses lèvres.
Une fois encore il tenta de porter la main à son front et de se signer, mais la main retomba.
— Ecoute, dit encore Satan, je suis vraiment bien bon de te proposer un partage, quand il me serait si facile de prendre la Périne pour moi tout seul. Si je le fais, c’est que je veux être ton ami et te rendre quelques petits services à l’occasion.
Le prévôt attachait sur le personnage vêtu de rouge un œil atone et sans rayons.
— Tu es tout puissant à cette heure en la bonne ville de Paris, continua Satan, et ta puissance tient à une chose, c’est que tu es le favori de Mme la duchesse d’Etampes ; mais que le roi vienne à mourir…
François Cornebut frissonna.
— Et moi qui lis dans l’avenir, poursuivit Satan, je puis t’affirmer que le roi n’a plus que quelques années de vie…
— Ah ! balbutia Cornebut saisi d’épouvante.
— Le roi mort, la duchesse rentre dans l’ombre et tu perds ta faveur ; et comme tu t’es fait beaucoup d’ennemis, comme tu as été dur avec le peuple, insolent avec les gentilshommes, mal avec ceux qui dépendent de toi, tu seras en butte à des représailles terribles si je ne te prends pas sous ma protection.
Cornebut frissonnait toujours.
— Tu penses bien, reprit Satan de sa voix moqueuse, que si tu étais un brave et loyal chevalier, craignant Dieu et faisant le bien, je ne t’aurais pas ainsi en amitié. Mais un mécréant tel que toi aura toujours droit à mes égards. Donc je t’aime, et je le veux prouver.
— Ah ! fit encore François Cornebut.
— Si je le veux, le roi mort, la duchesse d’Etampes disgraciée par le nouveau souverain, tu resteras en faveur, toi, et tu seras toujours prévôt.
Cornebut triompha un moment de l’étrange ivresse qui l’étreignait.
— Et que faut-il donc que je fasse pour cela ? dit-il.
— Tu m’obéiras.
Cornebut inclina la tête.
— Je suis bon diable aujourd’hui, poursuivit Satan, et je veux te le prouver. Quand je prends un homme sous ma protection, je lui demande son âme en échange. Mais puisque je te prends ta maîtresse, je te laisse ton âme. Tu la sauveras si tu peux.
Cornebut tourna la tête avec effort et regarda sa maîtresse.
La Périne contemplait Satan avec une sorte d’extase et semblait s’enivrer du son de sa voix.
Certes ! en ce moment, le souvenir du beau capitaine Fleur-d’Amour était bien loin de sa pensée et de son cœur.
Et Cornebut poussa un soupir, et aucun son ne se fit jour à travers sa gorge aride, aucune parole ne sortit de ses lèvres crispées.
Puis Satan lui dit encore :
— Tu penses bien que je ne me montre pas aux hommes à toute heure, et il est probable que tu ne me verras pas de si tôt. Peut-être même ne me reverras-tu jamais. Pourtant je te transmettrai mes ordres, et c’est la Périne qui te les donnera. Ce qu’elle te dira de faire, tu le feras.
Cornebut essaya une dernière fois de se lever et de parler, mais ses forces le trahirent.
Un gémissement étouffé parvint seul à s’échapper de sa poitrine.
Et comme si l’ivresse mystérieuse, que lui avaient procurée les parfums répandus dans la salle et contre laquelle il avait lutté et s’était débattu si longtemps, l’eût enfin terrassé, il s’affaissa sur son siège, la tête rejetée en arrière, et ses yeux se fermèrent.
— Il dort, dit alors Satan en riant, à nous deux.
Et le personnage vêtu de rouge s’avança vers la Périne qui frissonnait non plus d’épouvante, mais d’une mystérieuse volupté.
Et son masque tomba, et il lui apparut aussi beau que la nuit précédente, et elle se prosterna devant lui en murmurant :
— Parlez maître, ordonnez… je suis votre esclave.
Il lui mit un b****r au front, et elle palpita sous ce b****r, comme la colombe sous la serre de l’épervier.
Il s’assit auprès d’elle, prit ses mains dans les siennes et répéta :
— Je t’aime !
La Périne eut un geste d’épouvante. Elle signala Cornebut endormi et murmura :
— S’il allait s’éveiller !
— Ne crains rien, dit Satan en riant. Il ne s’éveillera que lorsque je le voudrai.
Et il mit un nouveau b****r sur le col de cygne de la ribaude, disant :
— Et toi, m’aimes-tu ?
— Moi, dit-elle palpitante. Ah ! si vous étiez seulement un homme ?
— Je le serai pour toi. D’abord, comment veux-tu que je me nomme ? J’ai pris un nom autrefois, à une époque où j’étais comme aujourd’hui amoureux d’une femme et où je passais plusieurs années sur la Terre, vivant comme les autres hommes. Je m’appelais alors Michaël. Que penses-tu de ce nom ?
— Je vous appellerai Michaël, balbutia la Périne.
— Et tu m’aimeras ?
— Oh ! oui.
Et elle eut un geste de dégoût et d’horreur en montrant Cornebut endormi.
— Tu l’as pourtant rappelé ?
— Parce que je voulais me venger !…
— Ah ! c’est juste, dit Satan-Michaël en riant, tu regrettes à présent que Fleur-d’Amour ne soit pas mort ; mais puisque tu m’aimes…
La Périne l’enlaça de ses bras, et dit :
— Je haïssais Fleur-d’Amour il y a une heure encore.
— Et… maintenant ?
— Maintenant, je ne le hais plus.
— Parce que tu m’aimes, dit Satan avec une pointe de fatuité.
Elle se suspendit à son cou et répéta :
— Oh ! oui, qui que tu sois, homme ou démon, je t’aime.
— Alors tu ne me refuseras pas une grâce ?
— Laquelle ?
— Celle de Fleur-d’Amour.
— Tu veux qu’il vive ?
— Oui, dit Satan-Michaël.
— Il vivra, dit la Périne.
Alors Satan la prit dans ses bras et la couvrit de baisers, et, frémissante, et se sentant mourir, elle poussa un cri et ferma les yeux à son tour.
Les parfum dégagés par le nuage de fumée agissaient maintenant sur elle comme ils avaient agi sur le prévôt François Cornebut.
Et la Périne, ivre de voluptés, de parfums, de vin et d’amour, s’endormit dans les bras de celui qu’elle croyait être Satan, le roi des enfers.
* * *
Enfin Michaël, appelons-le par son nouveau nom, le vrai peut-être, Michaël frappa sur un timbre d’or avec une baguette d’ébène.
Au bruit la porte s’ouvrit et la sorcière qui avait mené la Périne au sabbat apparut.
— Me voilà, maître, dit-elle.
— As-tu porté mon message ? demanda Michaël.
— Oui, maître.
— Et quelle réponse as-tu ?
— Elle viendra !…
Un rayon de joie parut sur le front de Satan-Michaël, et un éclair jaillit de ses yeux.
— J’en étais sûr, murmura-t-il, et pourtant je n’osais y croire.
En parlant ainsi, il courut à la fenêtre et promena un regard ardent sur le fleuve tout resplendissant des rayons de la lune.
— C’est par là, en effet, qu’elle viendra, dit la sorcière.
Une ombre s’étendait au loin sur la Seine, l’ombre gigantesque des tours de Notre-Dame.
Tout à coup Michaël tressaillit.
Un point noir qui se dégageait de cette ombre apparut en pleine lumière.
C’était une barque.
— C’est elle sans doute, dit Michaël.
Et penché à la fenêtre, frémissant, il attendit.
La barque voguait maintenant au milieu du fleuve laissant l’île Saint-Louis sur la droite et se dirigeant à force de rames dans la direction du palais de la Périne.
Alors le personnage vêtu de rouge prit la ribaude endormie à bras le corps et la porta sur un lit de repos où il la coucha.
Puis, pensant au prévôt qui ronflait et avait glissé de son siège sur le sol, il le poussa sous la table.
Après quoi, il alla ouvrir les fenêtres.
Le vent frais de la nuit et les rayons de la lune entrèrent alors dans la salle où régnait une atmosphère lourde et chaude.
— Va la recevoir, c’est elle, dit Michaël.
La sorcière sortit de la salle.
La barque remontait le courant avec rapidité.
Enfin elle vint aborder sous les murs du palais, elle était montée par deux rameurs.
Au milieu se trouvait debout une femme vêtue de noir et le visage couvert d’un masque.
Et cette femme mit, seule, pied à terre et s’avança résolument, à la grande joie de Michaël, vers une petite porte que la sorcière était venue lui ouvrir.