Une campagne de chasse avec les bandits corses
(1851)
A M. Léon Bertrand, directeur du Journal des Chasseurs.
Sartène, 28 septembre 1851.
A l’heure où je vous écris, monsieur, je suis fort loin du boulevard des Italiens et de la rue Vivienne, où le Journal des Chasseurs a élu son domicile. Une grotte, qui joue à la caverne avec un certain succès, m’abrite des rayons d’un soleil caniculaire ; une pierre est mon pupitre, un site sauvage mon seul horizon. Près de moi dorment, un reste de cigare aux lèvres, deux bons apôtres grands chasseurs, un peu bandits, et qui vivent à la campagne, — ici c’est le mot technique, — pour éviter la rencontre de gens fort mal élevés, qui se nomment gendarmes partout, même en Corse.
Que suis-je allé faire si loin ? A tous ceux qui me l’ont demandé, lors de mon départ, j’ai répondu flegmativement : « Je vais faire un pèlerinage de flâneur, un voyage d’artiste qui s’ampoule les pieds à fouler éternellement l’asphalte du trottoir parisien. » A vous, monsieur, qui êtes le grand-veneur de notre prosaïque époque, qui embouchez encore la trompe que plus d’un disciple de saint Hubert rejette, découragé, sur son épaule, je réponds sans sourciller : « Je suis allé chasser. »
Le voyage de touriste est le prétexte de tous mes départs : la chasse, leur but véritable.
Et cependant, pourquoi vous le cacher ? Je suis un médiocre élève de la noble science : tous les garde-chasses du monde m’ont tancé vertement pour mille étourderies ; mon chien m’a souvent planté là après mainte maladresse ; je me suis longtemps servi d’un fusil à gros calibre, par la seule raison que le coup écartait un peu plus et augmentait ainsi mes chances de succès… Tarare ! j’ai une parcelle du feu sacré des veneurs d’autrefois, et je chasse toujours !
— Où fais-tu l’ouverture de la chasse cette année ? me demandait, le 19 août dernier, un mien ami avec lequel j’avais festoyé, l’année précédente, cette grande solennité aux environs de Chartres. Veux-tu venir à Fontainebleau ?
Je haussai les épaules et pris une carte. Mon doigt tâtonna la chaîne des Alpes, descendit jusqu’à la mer et finit par s’arrêter sur l’île de Corse.
— C’est trop loin.
— Point du tout ; c’est un voyage de cinq jours pour aller, cinq pour revenir, et un mois de séjour.
— Tu verras alors les fameux bandits ?
— Je l’espère bien : viens-tu avec moi ?
— Dieu m’en garde ! C’est un pays de montagnes, et j’aime la chasse en plaine.
Là-dessus, l’ami en question me quitta avec force quolibets, et je ne le revis que le jour de mon départ, le 4 septembre, au soir duquel il vint m’accompagner à l’embarcadère du chemin de fer.
Cinq jours après, le Courrier Corse me débarquait à Ajaccio ; huit jours ensuite, j’étais à Sartène, la ville belliqueuse par excellence, le chef-lieu de la Corse guerrière, la terre promise des vendettas, des bandits, et, qui mieux est, des sangliers et des mouflons. J’allai me loger à l’Hôtel de Paris, tenu par un Génois nommé Piétraneri 1.
— Ah ça, lui dis-je dès mon arrivée, peut-on tuer ici des mouflons ?
— C’est selon, fit-il avec un sourire moitié narquois, moitié bienveillant, il n’y a guère que les bandits de Cozzone qui en tuent.
— Et où sont ces bandits ?
— Tenez-vous à les voir ?
— J’arrive de Paris exprès.
— Eh bien ! tenez-vous tranquille et attendez.
Deux jours s’écoulèrent : mon hôte était redevenu muet et ne m’ouvrait plus la bouche ni des bandits ni des mouflons : souvent, j’étais sur le point de lui en parler le premier, mais il semblait éviter toute explication et me riait au nez, après quoi il me tournait le dos.
J’en étais, en attendant, réduit à tirailler quelques perdrix rouges et les cailles qui chantent, à la brune, sous les murs mêmes de la ville.
— Ma foi ! lui dis-je au soir du second jour et sans pouvoir dissimuler ma mauvaise humeur, ce n’est pas la peine de faire trois cents lieues pour tuer des cailles.
— Piano ! répondit-il, pianissimo.
Et il me quitta brusquement en m’annonçant que le dîner était servi, et que les officiers de la garnison, qui avaient bien voulu accepter ma compagnie, n’attendaient que moi pour se mettre à table. Cinq heures après, je dormais de tout mon cœur, rêvant un lancer magnifique, lorsque je me sentis toucher légèrement.
— Qui est là ? demandai-je brusquement.
— Moi, dit une voix connue, celle de mon hôte ; habillez-vous ?
— Pourquoi faire ?
— Pour voir les bandits.
— Ah ! fis-je en respirant, donnez-moi une lampe.
— Non pas, à moins que vous ne vouliez que j’aille annoncer tout de suite à la gendarmerie que vous portez mes commissions aux frères Benucci.
Je m’inclinai devant ce nom célèbre et je m’habillai à tâtons ; je trouvai facilement ma gourde, ma carnassière corse (zanio) et mon fusil.
— Prenez votre carchera ? on tire le mouflon à balle.
Je bouclai, frémissant de joie, ma cartouchière sous mon pilone (manteau corse), et je suivis mon hôte qui me conduisit à la cuisine de son établissement. Là, pas plus qu’ailleurs, de lanterne ni de chandelle ; le feu se mourait, et je ne pus voir le visage d’un homme qui fumait au coin de l’âtre, appuyé sur son fusil et la carchera au flanc.
— Voilà votre guide, me dit Piétraneri ; il a des provisions dans mon zanio : mettez ce paquet de cartouches dans le vôtre, et donnez-moi votre gourde que je l’emplisse.
Dix minutes après, mon guide et moi nous traversions les rues silencieuses du faubourg de Sartène et prenions la route de Bonifacio. Onze heures sonnaient à l’église. La nuit était obscure et orageuse, le vent de la mer soufflait, et ce n’était qu’à grand-peine que je distinguais la silhouette noirâtre de mon guide, lequel ne m’avait point encore desserré les dents.
Où allions-nous ? Je ne le savais pas d’une manière bien positive, et je ne le sus plus du tout, quand, laissant à droite la route de Bonifacio, nous eûmes pris un petit sentier à peine tracé, qui s’enfonçait à gauche de la route, surplombant une vallée et côtoyant un maquis.
Le sentier était ardu, épineux, plein d’anfractuosités et de soubresauts, que mon guide me faisait heureusement apercevoir à temps. A droite et à gauche, deux masses plus noires que les autres objets nous environnant, m’indiquaient d’une manière vague deux de ces forêts touffues de chênes verts qui sont une variété du maquis. Nous étions dans une gorge étroite. Mon guide cheminait devant, toujours silencieux, toujours fumant son cigare, et ne se tournant vers moi que pour voir si je le suivais.
Ce mutisme me déplut :
— Quelle heure est-il ? lui demandai-je, me servant de la question banale qui a tant de significations diverses dans telle ou telle bouche.
— Minuit.
— A quelle heure arriverons-nous ?
— Deux heures.
— Nous arrêterons-nous d’ici là ?
— Dix minutes à ma hutte, pour que j’aie le temps de faire les provisions des Benucci.
— Vous leur portez donc des vivres ?
— Oui, je suis leur berger.
— Ils ont un berger ?
— Ils en ont trois : ils sont riches.
— Je croyais qu’un bandit n’avait que son fusil ? murmurai-je désappointé.
— Il y en a ; mais les Benucci ont de quoi, et leurs terres sont vastes à Fozzano.
— Mais ils ne peuvent les cultiver ?
— Eux, non ; mais ils ont des domestiques.
Mon guide, fatigué sans doute d’en avoir tant dit, entonna en sourdine un air fameux du pays, nommé la Chasse corse, et ne parut plus s’occuper de moi. Je pris une résolution identique et j’allumai un cigare pour tuer le temps, comme on dit.
Malgré les ténèbres, je m’apercevais aisément que la vallée dont nous suivions les bizarres contours et les coudes brusques et inattendus, devenait de plus en plus déserte et sauvage : pas un cri, pas un bruit, pas même le glapissement d’une chouette ou l’appel lugubre d’une orfraie… rien que le chant monotone et solennel du berger corse qui marchait toujours d’un pas alerte.
— Quelle heure est-il ? demandai-je une seconde fois, impatienté de ce mutisme dédaigneux.
— Une heure, me répandit-il, et il reprit son chant.
Peu après, à un coude nouveau de la vallée, mon guide s’arrêta, plaça deux doigts dans sa bouche et siffla. Une minute s’écoula, puis soudain un coup de sifflet lointain répondit, puis un autre plus éloigné encore et tout aussitôt j’aperçus, à deux cents mètres de nous, une petite lueur rougeâtre assez semblable à celte d’une torche.
— Les maîtres attendent, dit alors le berger, et ma femme aussi. Voici ma maison.
Nous atteignîmes ce qu’il nommait sa maison : c’était une hutte en pierres sèches recouverte de fagots, avec un trou au toit pour faire du feu. Quatre pieux fichés en terre soutenaient une sorte de civière emplie de feuilles et recouverte d’une peau de sanglier : c’était le lit. A une cheville pendaient pêle-mêle un fusil, une gourde, un pilone et un stylet de forme primitive qu’on ne retrouve plus guère que dans la partie montagneuse et sauvage de la Corse.
La femme du berger l’attendait sur le seuil ; c’était une fort jolie créature, vraiment ! une paysanne que monsieur de Florian ou Byron eussent rêvée seuls. Elle avait le type corse dans toute sa splendide beauté, ce nez d’aigle, cet œil noir et profond, cette bouche rouge cerise et ces mains déliées, ces doigts longs et un peu retroussés qui feraient dire volontiers que les femmes corses sont nées pianistes. Elle avait un enfant dans ses bras, et tendit son front à son mari avec une grâce hellénique. Nous entrâmes l’un et l’autre dans la hutte, et après avoir contemplé la femme avec une certaine admiration envieuse, je songeai enfin à voir mon guide que je n’avais point encore envisagé. Il était, certes, bien digne de vivre à la campagne comme ses maîtres ; et jamais brigand d’opéra comique, jamais chef de voleurs d’Anne Radcliffe n’eut visage plus caractérisé et plus sombre. A part, peut-être, celle du maire actuel d’Ajaccio, jamais je n’avais vu une tête aussi énergiquement belle et farouche. Cet homme n’était pas bandit, mais il méritait à coup sûr de l’être plus qu’un autre.
La jeune femme me pria de m’approcher du feu et demanda curieusement à son mari, dans le patois corse, que je comprenais parfaitement du reste, qui j’étais et où j’allais.
— E un’ Francese che viagga per piacere, répondit-il, e che vole veder i banditi 2.
La femme sourit et me présenta un gâteau de châtaignes et un morceau de bruccio, sorte de fromage cuit qui équivaut à ce que les Méridionaux nomment une brousse.
— Allons ! dit mon guide, en route !
Pendant que l’un et l’autre nous nous chauffions au coin de l’âtre, car la nuit était fraîche, la femme du berger avait mis successivement dans nos deux zanios un bruccio entier, le reste du gâteau de châtaignes, un quartier de mouton et des fruits. Tout cela était destiné aux bandits ses maîtres.
Je saluai la jeune femme, qui me répondit par un sourire bienveillant et éteignit aussitôt sa lampe et son feu. Nous sortîmes donc à tâtons et nous nous trouvâmes de nouveau en pleines ténèbres.
Au bout de cinquante pas, mon guide, qui me précédait toujours, se tourna vers moi.
— Donnez-moi la main, me dit-il, nous entrons dans le maquis et vous ne vous en tireriez jamais tout seul.
Pour comprendre ces mots du berger, il faut vous dire ce qu’est un maquis : en plaine, au bord d’une rivière ou d’un étang, le maquis est un champ d’herbes marécageuses de hauteur d’homme, hérissées d’épines et tellement serrées les unes contre les autres, qu’il faut être vêtu de velours et se servir à tous moments de son stylet pour se frayer un pénible passage. A la campagne, ce qui, en langue corse, veut dire dans les montagnes, le maquis se compose de chênes verts et d’arbousiers également serrés, étalement impénétrables à l’œil, et sous les rameaux desquels se croisent mille routes invisibles que seuls le bandit et le berger connaissent parfaitement. Le gendarme n’a jamais osé s’y aventurer. Quand le bandit est au maquis, il brave impunément une légion de voltigeurs.
Ce fut par un sentier pareil que me fit passer mon guide ; en dix minutes je fis quatre accrocs à ma culotte, je laissai la moitié de mon bonnet aux épines des broussailles, et en moins d’une heure mes guêtres de toile à voile n’avaient plus ni cordons ni courroies. J’en conclus aisément que la guêtre de peau, quoi qu’on en dise, vaudra éternellement mieux.
Soudain mon guide s’arrêta et siffla de nouveau. On lui répondit, et de très près : tout aussitôt il me fit descendre dans une sorte de trou recouvert à l’orifice de plantes grasses et traînantes, et j’aperçus devant moi une lumière rouge qui, invisible jusque-là, apparaissait tout à coup comme aux entrailles de la terre et indiquait le bivouac des bandits.
Nous étions dans une de ces grottes de verdure si communes dans la Corse montagneuse. Elle était large d’environ trois mètres carrés : deux hommes et un chien y entouraient un feu de souches d’arbres.
Les deux hommes fumaient, le doigt sur la détente de leur fusil tout armé, enveloppés de leur pilone et coiffés du bonnet rouge qui remplace aujourd’hui l’ancienne coiffure nationale. Le chien, une sorte de charnaigue bâtardé, les oreilles droites et la gueule bien fendue, se dressa soudain à notre approche et, sans pousser un cri, sans exhaler un seul grognement, il se précipita vers moi, l’œil sanglant, tandis que les maîtres, m’apercevant, se dressaient d’un bond et se mettaient sur la défensive.