Une campagne de chasse avec les bandits corses (1851)-2

2044 Parole
— Pace ! cria mon guide, sta qûi, Sargese ! Paix ! vous autres, tout beau ! Sergent ! — c’était le nom du chien. Chien et bandits quittèrent leur pose menaçante ; mon guide s’approcha d’eux et expliqua en peu de mots pourquoi je l’accompagnais et ce que je venais voir. Durant ce bref colloque, j’examinai les deux frères : ils formaient un contraste frappant. Le plus âgé pouvait avoir trente-deux ans. Petit, trapu, il avait le teint coloré, la barbe noire et l’œil sinistre. C’était un type de bandit que Salvator Rosa eût envié. Son attitude, singulièrement martiale, avait quelque chose de digne et de majestueux qui rappelait la Corse d’autrefois. Le second, au contraire, n’accusait guère que vingt-cinq ans, il n’avait presque pas de barbe, l’œil bleu, de petites moustaches blondes, les traits féminins, les mains blanches et longues, une certaine nonchalance dans sa taille élancée et bien prise, un je ne sais quoi de flegmatique et de petit-maître dans toute sa personne. C’était un bandit à l’eau de rose. Du reste, tous deux portaient même costume, veste et culotte de velours noir, carchera et pistolets au flanc, et béret narbonnais. Tous deux m’inventorièrent d’un coup d’œil rapide, puis le plus jeune vint à moi et me dit : — Vous avez donc quitté Paris exprès pour voir des bandits, monsieur ? — Et pour chasser le mouflon, répondis-je. — Nous tâcherons ; mais, puisque vous êtes notre hôte, vous me parlerez, en attendant le jour, de notre Paris que j’aimais tant. — Vous avez habité Paris ? m’écriai-je en m’asseyant près du feu. — Cinq ans ; j’y ai fait mon droit et passé ma thèse. Je le considérai avec étonnement ; il sourit : — Cela vous paraît extraordinaire, reprit-il, que je vive de cette vie agreste et semée de périls, sans autre abri que le ciel, sans voir autre visage que celui de mon frère ou d’un pâtre qui nous apporte des provisions. — En effet, balbutiai-je. — Ecoutez, continua-t-il, la vie est ce que le hasard nous l’a faite. Mon père fut assassiné il y a dix ans, j’étais enfant alors ; mon frère aîné tua l’assassin, le fils de l’assassin tua mon frère aîné : le second, celui que vous voyez là, le tua à son tour et se réfugia au maquis. Je venais d’être reçu avocat, j’habitais un joli entresol rue de la Chaussée d’Antin, j’avais pour maîtresse la plus belle danseuse de Paris : je quittai tout, j’arrivai ici, je fis un superbe coup-double sur les deux fils restant du meurtrier de mon père et je devins bandit. Je le suis pour toujours. — Sans regrets ? demandai-je un peu ému. — Peuh ! fit-il, lançant en longue spirale la fumée grise de son cigare, l’hiver est doux en Corse, l’été, le maquis est ombreux ; j’adore la chasse, et j’ai quelque part, sous le toit d’une hutte, une brune maîtresse qui m’a fait oublier la danseuse de l’Opéra. Notre vin est bon, nos cigares donnent une cendre blanche, le bruccio de ce quartier est supérieur à celui de l’arrondissement de Corte ; et si, parfois, je m’ennuie un peu, je cause avec les étoiles : c’est plus amusant que le digeste ! — Ecco giorne primo ! interrompit soudain le frère de mon interlocuteur, lequel avait causé avec son berger, voici l’aube : andiamo ! partons ! Nous avalâmes une gorgée de nos gourdes, nous mangeâmes sur le pouce un morceau de chèvre salée, et je glissai deux balles mariées ensemble sur le gros plomb de mon coup gauche. L’aube naissait, en effet, et lorsque nous fûmes hors de la grotte, j’aperçus le sommet de la montagne de Cozzone qui s’élevait décharné devant nous, à un quart de lieue environ. Nous grimpâmes sur une assise de rochers qui dominait le maquis, et de là j’aperçus avec une admiration indicible, le plus beau panorama que j’eusse vu de ma vie. Je me trouvais sur un des pics les plus élevés de la Corse ; à droite et à gauche, au Levant et au Couchant, miroitaient deux mers, la mer d’Italie et la mer d’Espagne : l’une encore terne et dans l’ombre, l’autre, étincelante déjà aux rayons blancs et mélangés d’opale de l’aube. Sous mes pieds se trouvaient pêle-mêle des collines boisées, des vallées sauvages, des maquis immenses qui, vu l’éloignement, ressemblaient assez à des prairies d’un vert foncé ou, mieux encore, à des champs de luzerne : c’était un chaos gigantesque, un splendide désordre de la nature méridionale que j’esquisse à grand-peine et que je n’essayerai pas de peindre. Le charnaigue des bandits, maître Sargese, disparut aussitôt sur un sine de l’ex-avocat et s’enfonça dans le maquis. — Tenez, me dit ce dernier, restez là, le poste est bon, et nous aurons du malheur si le mouflon que Sargese lancera ne passe point à dix pas de vous. Asseyez-vous et prenez patience. Et les deux bandits et le berger allèrent, chacun, prendre un poste respectif. Une heure s’écoula, Sargese ne donnait plus signe de vie, le maquis était immobile et je commençais à désespérer, lorsqu’un aboiement unique, un coup de voix un peu rauque, retentit à cent mètres environ du côté du Levant et me fit tressaillir ; presque en même temps le maquis s’agita imperceptiblement. Il se fit un bruit de feuilles sèches froissées et de ronces mises en mouvement, et soudain un magnifique animal, assez semblable au chamois par la taille et le pelage, mais portant sur la tête deux grosses cornes noires et recourbées en arrière comme celles d’un bélier, bondit hors du fourré et escalada le banc de rochers sur lequel nous nous trouvions ; mais il avait été si brusque et si rapide dans cette sortie inopinée, que je fus pris de cette hésitation apathique qui s’empare de presque tous les chasseurs à la vue d’un gibier inconnu, et je n’avais pas encore épaulé pour ajuster la bête, qui n’était guère qu’à vingt-cinq ou trente pas de moi, que j’entendis un coup de fusil et la vis tomber raide morte sur les genoux, atteinte par la balle du berger. Presque aussitôt un jurement énergique se fit entendre, et le bandit-avocat, quittant son poste, vint à moi, et tout en admonestant son pâtre, me fit mille excuses de ce manque de courtoisie. — Eh bien ! lui dis-je en riant, mais passablement désappointé, à un autre ! — Hum ! fit-il, il nous faut, dans ce cas, faire du chemin ; car un coup de fusil tiré ici éveille tous les mouflons à une lieue à la ronde et leur donne des jambes. — Parbleu ! je le crois bien, m’écriai-je en portant soudain, avec un geste rapide, la main à mon fusil, voilà le maquis qui remue. Et, en effet, soudain, un nouvel animal de la même race que l’autre bondit hors des broussailles et vint nous sortir à dix pas. Cette fois j’étais prévenu ; cette fois aussi j’avais affaire à un jeune mouflon innocent et candide qui n’avait pas même de cornes et ne se doutait point du sort qui l’attendait. Je l’ajustai un peu tremblant peut-être, mais lentement et avec une méthode qui m’eût fait le plus grand honneur aux yeux d’un braconnier chevronné, et je lui envoyai mes deux balles dans l’épaule. Le pauvre animal est mort sans pousser un cri, ce qui est un signe évident de bravoure ; il y a de cela environ trois heures, et à l’heure où je vous écris, je contemple d’un œil ironiquement féroce sa peau toute sanglante que le berger de mes hôtes a suspendue à un arbre voisin de notre grotte, et qui me fera un superbe tapis de pied à mon retour à Paris. Quant à la chair, avouez que nous sommes de vrais cannibales, elle est aux trois quarts dévorée, et, pour mon compte, je digère, en vous écrivant, une demi-douzaine de ses côtelettes ; mais, chut ! mon hôte l’avocat s’éveille, il faut vous quitter pour causer avec lui de ce pauvre Paris où vous êtes et où, sans nul doute, je ne suivrai point ma lettre, car on m’a parlé ici de certains sangliers de belle taille avec lesquels je veux faire connaissance, et dont je vous parlerai très certainement un autre jour si vous n’avez éprouvé un trop v*****t besoin de sommeil en lisant ma première épure. Agréez, etc. Ponson du Terrail. 1 Des considérations que nos lecteurs apprécieront, nous empêchent de donner les noms véritables. 2 C’est un Français qui voyage pour son plaisir et qui veut voir les bandits. A M. Léon Bertrand. Sartène, 8 octobre 1851. I. J’ai mis dix jours d’intervalle entre ma première lettre et celle-ci, monsieur ; aussi ai-je une ample escarcelle de souvenirs à vider sous l’enveloppe qui partira ce soir d’ici, demain d’Ajaccio, et vous donnera, dans trois jours, des nouvelles de l’imprudent chasseur qui, sur la foi des récits qu’on nous fait au milieu de nos brumes du Nord, du ciel bleu inaltérable et du soleil éternel des latitudes méridionales, a fait quatre cents et quelques lieues et dépensé ses économies de six mois, pour essuyer en plein maquis une averse diluvienne dont il eût pu se passer la fantaisie gratis et sans presque se déranger sur le premier de nos boulevards. Hélas ! oui, monsieur, je suis revenu hier au soir, à onze heures passées et par une pluie battante, d’une chasse de deux jours consécutifs, pendant laquelle j’ai eu plusieurs fois l’agrément de me voir métamorphosé en éponge. A l’heure qu’il est, encore, — et la pendule de mon hôte marque midi, — il pleut toujours de plus belle. Le golfe de Valinco, si bleu d’ordinaire ; le ciel, également d’un si bel indigo une partie de l’année ; les maquis de Viggianello, les rochers d’Arbellara, la baie de Propiano, l’immense et pittoresque vallée de Sartène, — tout ce gigantesque et sublime panorama qui se déroule sous ma fenêtre, — a revécu une teinte grise, boueuse, qui serre le cœur. Il fait un froid humide comme notre froid d’avril, et j’ai poussé la table qui me sert de pupitre tout contre l’âtre de ma chambre où flambe un monceau de javelles. Mon fusil est rouillé des batteries à l’extrémité du canon, mon chien est sur les dents, ma carnassière sèche appendue au manteau de la cheminée ; et chasser est tout à fait impossible. Je vais donc me résigner à une journée de coin du feu. Le bon Piétraneri a mis sur ma table une cruche du vin muscat de Tavaro, un paquet de cigares, des plumes et de l’encre. Je vide un verre, j’allume un cigare, je taille ma plume et je mets en devoir de vous raconter les exploits… de mes compagnons de chasse. Car il faut bien vous l’avouer, hélas ! dans cette campagne de quatre jours dirigée contre les sangliers et des plus meurtrières, au dire des chasseurs corses, la Providence a eu la bonté de me réserver sans cesse le rôle pacifique de spectateur. Je fermai ma dernière lettre en vous disant que les frères Benucci dormaient tranquillement dans la grotte de verdure à deux pas de moi, tandis que la peau de mon mouflon séchait au soleil. Quand ils s’éveillèrent, j’avais fini mon courrier depuis longtemps et j’attendais qu’ils ouvrissent les yeux, avec une certaine impatience. — Eh bien ! demandai-je à l’avocat, avez-vous bien dormi ? — Comme un moine, et vous ? — Moi, je viens d’écrire plusieurs lettres, une entre autres au Journal des Chasseurs, dans laquelle, après avoir raconté notre chasse de ce matin, je laisse échapper quelques mots relatifs à de certains sangliers… J’appuyai sur ces derniers mots et regardai mon hôte du coin de l’œil. — Hum ! fit-il après deux secondes de réflexion, ceci est plus difficile que la chasse au mouflon ? — Pourquoi cela ? — Parce qu’il n’y a que deux manières d’en venir à bout : l’affût ou le laisser-courre. Or, le laisser-courre seul a quelque attrait, — l’affût est un assassinat ; — malheureusement, il faut des chiens, et beaucoup ; les chiens mènent un train d’enfer ici ; chaque montagne, chaque mamelon, la moindre vallée a son écho : les aboiements de la meute finissent par être répercutés si souvent qu’ils ressemblent à un fracas continu de la foudre. Et si bonne envie qu’ait la gendarmerie de dormir paisiblement dans son quartier, elle est obligée, surtout si le bruit part d’ici, de se souvenir que les Benucci sont à la campagne du côté de Cozzone. — Alors, murmurai-je l’oreille basse, j’y renoncerai. Il y avait probablement dans ma voix tant de douleur résignée, que le bandit en eut pitié et me dit : — Attendez, je vais tâcher d’arranger les choses. Les gendarmes traquent nos confrères, mais non pas nous. Ils nous laissent tranquilles, pourvu que nous ne nous montrions ni à Sartène ni à Arbellara, et ils savent parfaitement que nous ne faisons tort ni dommage à personne. Je vous donnerai un mot pour un mien cousin de Sartène qui est un grand chasseur de sangliers ; il invitera quelques parents et tous vous accompagneront. Vous aurez le soin de partir de Sartène en plein jour ; et comme aucun de vous n’est bandit, les gendarmes seront édifiés sur la qualité et la profession des chasseurs qui, le lendemain, feront mugir les échos de la montagne ; ce qui fait qu’ils se tiendront coi. Cette combinaison me fit frissonner de joie, puis je jetai un regard autour de moi ; j’embrassai d’un coup d’œil ce panorama immense, cette mer de collines et de vallées, de rochers à pics et de torrents, tout ce pêle-mêle grandiose qui se trouvait sous nos pieds, et je ne pus m’empêcher de faire la réflexion suivante :
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