Chapitre 1 : L’Ombre du Solstice
La piqûre du métal d’argent contre la paume de ma main ne me faisait même plus tressaillir. C’était une douleur familière, presque réconfortante dans sa régularité.
Assise sur le sol de pierre glacé de la grande cuisine, je frottais à grands coups de chiffon rugueux la lourde argenterie de la meute du Croissant Noir. Autour de moi, l’air était saturé par l’odeur de la viande rôtie, des épices fortes et de la sueur des dizaines de serviteurs qui s’activaient dans un désordre hystérique.
Ce soir, le monde extérieur célébrait le solstice d’été. La plus grande nuit de l’année pour notre peuple. Mais pour moi, c’était simplement une longue suite d’heures à éviter les coups de pied et les insultes.
— Plus vite, Elena ! espèce de bonne à rien ! hurla soudain la voix stridente de Martha, la gouvernante du château.
Elle passa à côté de moi sans s’arrêter, me donnant un coup de sabot dans l'épaule qui me fit manquer d'équilibre.
— Les seigneurs de la meute du Vent du Nord sont déjà arrivés dans la Grande Salle. Si les coupes de cérémonie ne sont pas impeccables quand le futur Alpha fera son entrée, je m’assurerai que tu passes la nuit dans la fosse aux ronces !
Je gardai les yeux rivés sur le sol, ravalant le fiel qui me montait à la gorge.
— Oui, Madame, murmurai-je, la voix basse et docile.
Docile. C’était le seul rôle que l’on m’autorisait à jouer ici.
À vingt-un ans, j’étais la seule « Sans-Loup » de toute la meute du Croissant Noir. Alors que chaque membre de notre peuple s'éveillait à sa nature thérianthrope vers l’âge de seize ans, mon corps, lui, n’avait jamais répondu à l’appel de la lune. Pas de pelage, pas de crocs, pas de force surhumaine, et surtout : pas d’aura.
Pour une société fondée sur la puissance brute et la hiérarchie de la meute, je n’étais rien de plus qu’un déchet génétique. Une anomalie inutile que l’Alpha avait recueillie par charité après la mort mystérieuse de mes parents, quand j’étais enfant. Une charité qui se payait par un esclavage à peine dissimulé.
Soudain, une onde de choc invisible traversa le sol de pierre.
Tous les serviteurs dans la cuisine se figèrent d'un coup. Les couteaux s'arrêtèrent de trancher, les marmites cessèrent de bouillir. Une pression lourde, écrasante, s'abattit sur la pièce, faisant trembler les suspensions en fer forgé au plafond.
L’aura d’un Alpha dominant. Et pas n’importe lequel.
— Il est là... chuchota une jeune servante à côté de moi, les yeux écarquillés par une terreur mêlée de fascination. Le Prince Caelan...
Caelan von Vent-du-Nord. L'héritier de la meute la plus sanguinaire du continent. Un guerrier réputé pour sa cruauté sans égale sur le champ de bataille et son mépris absolu pour la faiblesse. Ce bal d'alliance avait été organisé pour une seule raison : sceller un pacte de sang entre notre meute et la sienne afin de faire face à la menace croissante des vampires qui gangrenaient les frontières de l'Est.
— Elena ! ramasse ces coupes et monte à la tribune haute ! ordonna de nouveau Martha en me jetant un grand plateau en argent massif chargé de flacons de vin épicé. Et garde la tête baissée. Ne lève surtout pas les yeux vers les nobles. Si tu provoques une humiliation, je te pèle vivante.
Je me levai silencieusement, dépoussiérant ma robe de toile grise rapiécée. J'attrapai le plateau — qui pesait un poids considérable pour une simple humaine — et m'engageai dans le couloir voûté menant à la Grande Salle.
Au fur et à mesure que je grimpais les marches de pierre, le bruit de la fête me parvenait, assourdissant. Des rires puissants, des chants de guerre, le choc des chopes d'hydromel et la musique frénétique des flûtes et des tambours. L'odeur de la viande grillée s'intensifiait, mêlée à l'effluve entêtante du vin et aux phéromones de centaines de loups-garous en chaleur.
Je me glissai le long des murs de la grande galerie qui surplombait la salle de bal. En bas, la foule était compacte. Des hommes et des femmes vêtus de fourrures sombres, de cuir et de bijoux en or lourd dansaient sauvagement sous les bannières au loup noir.
Je m'avançai vers la table d'honneur, là où siégeait le conseil des Anciens et le vieil Alpha de notre meute. Mais alors que je faisais un pas de plus, une sensation bizarre, inédite, commença à ramper le long de ma colonne vertébrale.
C'était comme une décharge d'électricité statique. Ma peau se hérissa. Mes sens, d'ordinaire si ternes comparés à ceux des métamorphes, semblèrent soudain s'aiguiser de manière brutale, presque douloureuse.
Une odeur.
Elle traversa le tumulte des odeurs de sueur, d'alcool et de rôti. Une odeur si pure, si intense qu'elle me coupa le souffle. Du cèdre frais, de l'ozone d'orage, et une pointe métallique de sang chaud.
Mon cœur se mit à battre la chamade contre mes côtes. Une chaleur brûlante s'alluma au bas de mon ventre, se propageant dans mes veines comme du venin. Je lâchai un hoquet étouffé, m'agrippant au rebord du plateau pour ne pas le faire tomber.
Qu'est-ce qui m'arrive... ?
En contrebas, au centre de la piste de danse, la foule s'était écartée. Un homme avançait seul.
Il était immense, taillé dans le marbre et le muscle. Il portait un manteau de fourrure de loup noir sur une cuirasse de cuir sombre. Ses cheveux, noirs comme la nuit, tombaient en désordre sur son front, mais ce furent ses yeux qui me glacèrent le sang.
Des yeux d'un or brûlant, inhumains, féroces. Caelan.
Il avançait avec la grâce prédatrice d'un monstre au sommet de la chaîne alimentaire. Mais soudain, au milieu de la pièce, l'héritier du Vent du Nord s'arrêta net.
Sa tête se redressa brusquement. Ses narines se dilatèrent.
En un instant, l'atmosphère de la Grande Salle changea du tout au tout. La musique s'éteignit dans un couac discordant. Les rires s'arrêtèrent. Une tension mortelle s'installa.
Caelan venait de figer toute son armée d'un simple geste. Ses yeux dorés balayèrent la foule avec une frénésie sauvage. Il cherchait quelque chose. Ou quelqu'un.
« Toi... »
La voix ne fut pas prononcée à voix haute. Elle résonna directement dans mon esprit, avec la force d'un coup de tonnerre. Une voix de commandement, rauque, possédée, qui fit trembler les fondations mêmes de mon être.
Mon corps refusa d'obéir. Je fis un pas en arrière, terrifiée. Mais le bruit de mes sandales sur la pierre brisa le silence absolu de la salle.
Caelan leva la tête. Son regard d'or accrocha le mien, tout là-haut sur la galerie.
Au moment précis où nos yeux se croisèrent, un lien invisible et d'une puissance dévastatrice s'attacha à mon âme. La douleur et le plaisir se mélangèrent dans une explosion de lumière derrière mes paupières. Mon sang se mit à bouillir. Le monde autour de moi disparut.
Le Lien d'Âme Sœur. Le Mate Bond.
C'était impossible. J'étais une Sans-Loup. Je n'avais pas de loup intérieur pour répondre au sien. Et pourtant, la force de la magie ancestrale nous reliait d'une manière indéniable.
En bas, les yeux de Caelan s'injectèrent de sang. Un rugissement primaire, guttural, jaillit de sa poitrine, faisant vibrer les vitraux de la salle.
— À MOI ! rugit-il, sa voix d'Alpha poussée à son paroxysme.
Il bondit vers l'escalier, renversant les tables et les gardes sur son passage comme de simples fétus de paille. La panique me saisit. Je lâchai le plateau d'argent qui s'écrasa sur le sol dans un fracas métallique assourdissant, et je me retournai pour fuir.
Mais je n'eus pas le temps de faire deux pas.
Un bruit de verre brisé retentit au-dessus de nos têtes, suivi immédiatement d'un hurlement d'agonie.
La grande verrière du plafond explosa en un millier d'éclats de cristal.
L'obscurité s'abattit sur la salle alors que toutes les torches s'éteignaient d'un coup, plongées dans une ombre magique et antinaturelle. L'air, un instant plus tôt saturé de chaleur et de sueur, devint soudainement aussi froid que la glace d'un tombeau.
Une odeur d'argent brûlé, de rose fanée et de mort remplaça le cèdre.
— Des vampires ! hurla un garde en bas. C'est un raid !
Le chaos le plus total explosa dans le château. Les cris de guerre des loups-garous se mêlèrent aux hurlements des blessés. Mais à travers les ténèbres magiques qui avaient envahi la galerie, une silhouette se découpa sans le moindre bruit devant moi.
Je me figchai, le cœur au bord des lèvres.
L'homme qui se tenait à quelques centimètres de moi ne ressemblait à aucun loup. Il était vêtu d'un manteau de velours sombre brodé d'argent. Ses cheveux d'un noir de jais encadraient un visage aux traits si parfaits, si aristocratiques qu'il en devenait terrifiant. Sa peau était d'une pâleur de porcelaine, et ses yeux... ses yeux n'étaient pas dorés comme ceux de Caelan.
Ils étaient d'un argent liquide, brillant d'une lueur froide et ancienne.
— Regardez ce que nous avons là... murmura le vampire d'une voix aussi suave que de la soie, mais coupante comme un rasoir.
Avant que je ne puisse crier, sa main, froide comme le marbre, se posa délicatement sur ma gorge. Ses doigts serraient juste assez pour m'empêcher de respirer, mais sans me briser le cou.
— Lâche-la, espèce de vermine ! résonna la voix folle de rage de Caelan, qui arrivait au bout de la galerie, ses griffes déployées et les yeux étincelants dans le noir.
Le vampire argenté ne se retourna même pas. Un sourire cruel étira ses lèvres parfaites, dévoilant deux canines acérées qui brillaient sous la lueur de la lune.
— Trop tard, petit loup, chuchota le vampire. La princesse oubliée rentre à la maison.
Il me tira contre sa poitrine glacée. Un parfum de brume et de nuit m'enveloppa tout entière. Il posa deux doigts sur mon front. Une onde de magie noire et froide traversa mon crâne.
— Dors, ma petite reine, murmura Valerian à mon oreille. Ton véritable règne commence ce soir.
Mes paupières devinrent d'un poids insupportable. Le dernier son que j'entendis avant de sombrer dans le noir absolu fut le rugissement désespéré et furieux de Caelan, résonnant à travers le château en flammes.