— Je n’ai pas pensé à poser cette question, n’étant pas persuadé de son utilité pour l’enquête. Ce que je remarque surtout, c’est qu’il n’était pas le roi de la délicatesse : à peine sorti du lit de l’une, il demande à l’autre s’il peut venir chez elle, et je suppose que ce n’était que pour y dormir. À cette heure, il n’y a plus de bus pour rentrer à Bellevue, il a considéré qu’il serait plus court de squatter la couche de cette demoiselle que de marcher. Et elle n’aurait même pas eu droit aux faveurs du jeune homme, à moins qu’il ne fût d’une constitution exceptionnelle et capable de recommencer moins de 2 heures après...
La brigadière-chef Lastourien donne son opinion féminine :
— Plusieurs femmes, ce crime sent la jalousie à plein nez ! L’une de ses conquêtes en a peut-être eu assez de ce régime d’alternance que Jankowski leur faisait subir, sans trop s’occuper de leurs avis...
— Oui, voilà une bonne base de départ. Nous avons déjà l’identité de la seconde copine, tu te chargeras de lui demander où elle se trouvait cette nuit, et il faudra également aller interroger les parents de Sarah Bothorel afin de vérifier que leur fille n’a pas bougé après réception du second SMS, mais en douceur, le père ne semble pas commode...
Chacun se remet au travail, et Le Gac reprend le relevé envoyé par le fournisseur téléphonique : il doit maintenant décrypter tout cela, associer un nom à chaque numéro. Avec un peu de chance, celui de la femme chez qui la victime a passé la soirée apparaîtra là.
* * *
— Faut pas que le s****d qui a fait ça me tombe entre les mains, sinon je le déchire, je l’explose !
Habituellement affable, Anthony a ce soir l’esprit querelleur. Sa hargne écoulée, il ne parvient plus à contenir sa peine : même un grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-quinze et de plus de cent kilos est capable de pleurer. Circonspect, David tente de réconforter son camarade :
— Cool, Tonio ! Laisse faire la police et ne va surtout pas chercher à mettre ton nez là-dedans, ça ne risque que de t’attirer des ennuis. Tu ne sais pas plus que nous qui est l’agresseur, rien ne te permet d’affirmer qu’il s’agit d’un graffeur.
Mais le colosse reprend du mordant, refusant d’abandonner le combat :
— C’est l’un des AJT, j’en suis sûr ! Ils n’ont pas apprécié que Romain les lâche pour se joindre à nous. Ils sont tombés sur lui par hasard hier et ont voulu lui casser la gueule, pas forcément pour le tuer, mais au moins lui donner une bonne leçon, et ça a mal fini.
Seule femme présente ce soir, Gaëlle essaie à son tour de calmer son camarade :
— Tu vas trop vite, Anthony ! Romain n’est pas le premier à avoir quitté leur crew, loin de là, et on n’a jamais entendu parler d’une telle vendetta de leur part, ce n’est pas leur genre. David à raison, laisse faire la police : en voulant intervenir, tu ne risques que de t’attirer des ennuis.
Ce soir, la réunion exceptionnelle que David a décidé d’organiser lorsqu’il a appris la mort de Romain se déroule au domicile de Guillaume plutôt que chez lui, de peur que la vivacité de certains échanges réveille ses enfants. Habitant le même quartier, son ami a immédiatement accepté d’accueillir le groupe, vivant la majorité du temps seul dans sa petite maison. Le meneur reprend les rênes en main :
— Si j’ai proposé de nous rassembler, ce n’est pas pour mettre au point une riposte, nous ne sommes pas des vengeurs masqués ni des guerriers. Quand bien même nous aurions des informations à propos des responsables de la mort de Romain, nous n’avons pas le droit de faire justice nous-mêmes, il ne s’agit pas là d’un toyage3. Nous comprenons ton état d’esprit, Tonio, tu étais le plus proche de RWIN...
La voix chargée de nostalgie, Anthony se rappelle sa rencontre :
— Il est arrivé tout timide, alors que je bossais seul ; vous tous, vous étiez à bronzer à la plage. Et il m’a proposé son plan de dingue, il fallait vraiment être frappé pour accepter l’idée. Au final, j’ai bien fait de l’accompagner là-haut, le résultat est top, et toujours présent...
Guillaume poursuit :
— Et ensuite, tu nous as tannés pour qu’on l’accueille dans le crew. Avec une telle carte de visite, tu n’as pas eu besoin d’insister longtemps.
Ces souvenirs ravivent un pâle sourire pincé sur les lèvres du gaillard.
— p****n ! Qu’est-ce qu’il foutait en pleine nuit à Lambé ? Tu crois qu’il avait repéré un nouveau coin ?
Autour de la table, personne n’est capable de répondre. Guillaume repense à son rôle d’hôte de la réunion.
— Bière pour tous les mecs ?
Acquiescement général des convives, Gaëlle précise :
— Tisane réglisse-menthe pour moi, si tu ne l’as pas fini.
— Tu es la seule à en boire, ma chérie, donc je suppose qu’il en reste, à moins que tu n’aies vidé la boîte sans me demander de t’en reprendre.
Le maître de maison disparaît dans la cuisine. Demeurés silencieux, les convives peuvent deviner toutes les étapes de la préparation aux bruits qui en proviennent : appui sur le bouton de la bouilloire, plateau posé sur la table, ouverture du réfrigérateur et tintement des bouteilles qu’on en sort, porte du placard, porcelaine de la tasse, et la main qui fouille dans le paquet de tisanes... À son retour, David relance la discussion :
— Bon, le but initial de cette réunion, c’était de trouver comment marquer le coup ; même si cela fait moins d’un an que Romain nous a rejoints, nous devons tout de même imaginer un petit hommage à lui rendre, il était des nôtres. Quelqu’un a une idée ?
Décapsulant sa bière, Anthony propose :
— Vous vous souvenez, le truc dont il nous avait parlé, le week-end prochain à Bellevue ? Il avait pas mal trimé pour que ce soit mis en place, donc il ne faudrait surtout pas que ce soit annulé sous prétexte que l’organisateur principal est mort. Dès demain, je prends contact avec la mairie de quartier pour leur indiquer que je reprends l’affaire en main !
David approuve :
— Excellente proposition ! Pour ma part, je vais avoir du mal à me libérer pour samedi à cause de l’expo, mais, pour dimanche, c’est OK.
Guillaume adhère immédiatement à l’idée :
— Pour samedi, je peux venir, si tu crois que ma présence sera utile...
— Bien sûr qu’elle sera utile, et celle de Korf Melen, également, si tu en as envie, pour que les visiteuses voient que notre art n’est pas réservé qu’aux hommes. Romain n’osait pas trop vous demander, il avait peur que cela vous emmerde. Je l’ai pourtant poussé plusieurs fois à le faire. Pour l’hommage, j’ai concocté un petit truc supplémentaire, vous allez me dire ce que vous en pensez...
L’esprit maintenant centré sur la logistique de l’événement à venir, Anthony en oublie ses désirs de vengeance, soutenu par ses amis.
* * *
Chantelle abandonne à regret le cocon douillet des bras de son compagnon et les paysages de la Route Napoléon diffusés dans l’émission de France 3 pour regarder l’écran de son téléphone, vibrant sur la table basse où elle l’avait laissé. Baissant le son de la télévision, Michel constate l’air étonné qu’elle affiche avant de décrocher.
— Richard ? Que t’arrive-t-il pour que tu m’appelles ?
Elle écoute les explications données par son correspondant, lui demandant parfois de ralentir le débit afin de parvenir à tout comprendre. Enfin, elle reprend la parole :
— Bon, au final, mis à part un peu de piratage informatique, tu n’as rien fait de bien méchant, ce n’est pas toi qui l’as tué ? Donc tu n’as rien à craindre !
Encore une salve que Michel Mabec ne peut entendre.
À nouveau, Chantelle tente de rassurer son ancien complice, lui promettant de passer le voir le lendemain même.
Enfin, elle raccroche. Ayant consulté les informations sur le Net, son compagnon expose sa théorie :
— Je devine un rapport avec ce gars, retrouvé ce matin au pied du pont d’la Brass. Il était à peu près de l’âge de R2, donc j’imagine qu’ils se connaissaient. Mais, étant donné son décès, les enquêteurs ont dû saisir le matériel informatique du jeune homme, risquant de découvrir quelques pratiques peu légales dont ton geek4 préféré a le secret...
— Bravo, Monsieur l’écrivain ! Vous progressez fortement, je vous sens prêt à composer votre premier polar porno. En effet, Richard a filé un coup de main à son ami de lycée pour l’aider à pirater quelques sites et à protéger ses données, et il craint que l’on remonte jusqu’à lui. J’irai le voir demain, qu’il m’explique plus clairement ses bidouilles...
— Cela doit être grave, il semblait vraiment paniqué...
— Non, rien qui touche à la sécurité nationale, mais R2 a toujours peur que nos anciennes affaires ne resurgissent à la surface et que la police ne remette cela sur le tapis.
Michel jette un nouveau coup d’œil à l’article en ligne du Télégramme de Brest :
— Ils annoncent ici que c’est une vieille connaissance qui a hérité de l’enquête. Tu auras peut-être l’occasion de le croiser...
Les iris de la sorcerez s’illuminent de lueurs étranges lorsqu’elle retourne se lover contre le corps de son compagnon, répondant d’une voix mystérieuse :
— Peut-être, peut-être...
3. Toyer : recouvrir ou dégrader le graff ou le tag d’un autre.
4. Personne ayant peu de vie sociale en raison de sa passion exagérée de l’informatique, des nouvelles technologies, de la science-fiction, ou encore des jeux.