Je me remis à frotter, comme pour échapper à sa présence et fuir mon traitre corps. Mais il me prit le poignet, doucement mais fermement.
- Tu comptes t’enfuir, n’est-ce pas ? tu y as pensé, tu le planifies. Je ne répondis pas. Mais mes mains tremblèrent. Comment l’avait-il su ? comment diable s’en était-il douté ? Je suis au courant de tout ce qui se passe ici, Kiria. Je te laisse croire que tu peux t’échapper parce que j’ai envie de voir jusqu’où tu oseras aller. N’aie pas la prétention de te croire plus maligne que moi, ou de penser que tu peux me duper. Tu le regretteras. Tu n'étais même pas encore née que je planifiais déjà les évasions et les kidnappings. Des comme toi, j'en ai connu par millier. Tu ferais mieux de te tenir tranquille.
Je finis par nettoyer l’appartement entier sous ses yeux. Il ne me lâcha pas un instant. Il me suivait comme une ombre, commentant parfois, me corrigeant, me fixant. Et pourtant, il ne posa jamais la main sur moi. Pas une seule fois. Il m’effrayait, mais il ne m’agressait pas. C’était pire. Comme une bête sauvage qui vous regarde mourir de soif sans vous tuer.
Quand j’eus terminé, il m’indiqua un bureau. Sur celui-ci, une boîte noire m’attendait.
- Ouvre. Dit-il de sa voix froide et implacable. J’obéis. À l’intérieur, une robe noire. Courte. Décolletée. Vulgaire. Je regardai la robe à plusieurs reprise le cœur battant, pourquoi me montrait-il une robe d’une telle vulgarité et surtout d’une telle impudeur ? Tu la porteras le jour où je te le demanderais. Dit-il et je n’eus pas la force de m’insurger sur l’absurdité de ses propos jamais, je ne porterais une robe pareille, ce serait comme marché nue. Je relevai les yeux vers son visage sur lequel je pus voir des poils grisâtres sur sa barbe, je me demande bien quel âge il peut avoir, il parait à la fois si jeune et si mûr. Comment il le fait ?
- Pa… par… pardon ?
- Tu m’as bien comprise. Bientôt, j'aurai un évènement et tu devras t’y présenter ainsi vêtu
- Mais pourquoi moi ?
- Qui t’a dit que tu seras seule ? je le regardai et regarda la fameuse boite. N’osant même pas la toucher. Mais le silence se fit paissant comme si ma présence était déjà de trop et avant même qu’il n’a pu me dire de dégager, je ramassai le carton les doigts tremblant et je quittai la pièce.
Je redescendis les étages, tremblante. Karl m’attendait en bas. Il avait les bras croisés.
- Alors, c’était comment ? demanda-t-il. Et je lui montrai la boite que je tenais dans les mains. Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
- Une robe.
- Dans un carton pareil ?, c'est pourquoi.
- Un évènement à venir apparemment. Il hocha la tête, je ne voulus lui demander s’il avait une idée du pourquoi du comment je devais assister à une réunion surtout quel en serait le thème sans oublier pourquoi est-ce que je devais porter ces bouts de tissus.
Ce soir-là, je ne parvins pas à dormir. J’essayais de comprendre, j'avais essayé de comprendre le mystère de ce manoir et des gens qui y vivaient sans succès.
Je me suis réveillé ce matin de bonne humeur quand mon cerveau me rappelait le fameux chiffre HUIT. Huit matins à balayer ce manoir en silence. Huit nuits à prétendre dormir. Huit repas à supporter leurs regards, leurs murmures, leurs ricanements étouffés quand je passe. Je note chaque heure, chaque porte mal fermé, chaque changement de ronde. Il me reste huit jours pour être parfaite. Invisible. Oubliable. Et pourtant, tout semble empirer.
Je ne sais pas quoi, mais quelque chose à changer, je n’arrive pas à mettre la main dessus, mais il y a un truc. Dans leurs yeux, dans leur façon de me regarder. Tout a commencé par ses soupirantes. Dès ce jour où j’ai reçu la fameuse boitte avec la robe, il y a une hostilité terrible dans l’air, rien n’est concret, je dirai plus que tout est subtile. La gothique m’a même giflée la veille, elle m’a demandé du jus de pomme, que je lui ai bien évidement servi, mais par la suite, elle a nié avoir demandé du jus de pomme, mais plutôt du jus d’orange. J’ai essayé de lui expliquer que j’étais tout sauf sourde d’oreille. Et que je savais ce que j’avais entendu, et je me suis mangé une claque. Peut-être que j’aurais pu ou dût riposter, mais même l’envie me manquait, ce n’était qu’une affaire de jour pour que je sois loin de tout ça. Alors, je n’ai rien dit même quand elle m’a versé ce jus dans les yeux. Je me suis contenté de changer de tenue et de prendre une douche. Est-ce qu’il y avait une histoire derrière la boite ou les soupirantes du diable était toutes plus folles les unes que les autres ?
Ce matin-là, j’avais reçu une tâche inhabituelle, celle de nettoyer les escaliers de service. Ceux qu’on n’utilise que pour livrer les provisions, ou évacuer discrètement les corps, du moins je suppose, tellement c’était lubrique comme lieu. Les marches étaient étroites et glissantes. Et j’avais saisi l’occasion pour faire une sorte de repérage.
J’avais dissimulé un petit crayon dans mon tablier. Une miette de graphite. Avec elle, sur la contremarche de la cinquième marche en partant du bas, j’écrivis un chiffre : 7. Il m’en resterait six demain. Puis 5. Je laissais ces marques comme un fil d’Ariane, une promesse que je ne serai bientôt plus là. Que je n’appartiendrai pas à cette maison. Et que je retournerais dans mon couvant pour y finir ma formation et pouvoir servir mon Dieu comme je l’ai toujours rêvé et espéré.
À l’étage, j’entendis un bruit sec. Une porte claquée. Puis des pas. Je me figeai. Ce n’était pas ceux de Karl, car lui, il marchait toujours de façon trop bruyante. Ni une femme, car aucun talon agaçant ne claquait sur le plancher. Les pas étaient lourds, lents. Mes mains se mirent à trembler sur la poignée du seau. Il entra dans le couloir sans bruit. Il me trouva accroupie, les mains trempées, une mèche de cheveux collée sur la joue.
- Tu caches quelque chose, Candice. Je ne répondis pas. Je n’avais pas vu son visage, mais je savais que c’était lui, je ne connaissais que trop bien sa voix et son aura terrifiante. Ces derniers temps, j'ai constaté que tu es plus droite et il y a cette petite étincelle de rebélion dans ton regard, ta posture est moins soumise, moins courbée. Tu veux que je te dise ? Ça m’amuse. Je levai doucement les yeux. Il s’était approché, trop près. Comme toujours.
- Ce n’est pas mon intention de vous amuser monsieur, et je ne vois pas de quoi vous voulez parler
- Je parle justement de ça. Toi, ayant le courage de me répondre sans tremblement dans ta voix. Candice, Candice, tu devrais t’arrêter là tant qu’il est encore temps et surtout te tenir bien tranquille. Tu ne crois pas ?
Il glissa deux doigts sur mon cou, comme s’il voulait m’arracher une pensée.
- Mon petit doigt me dit que tu crois que tu m’échapperas. Mais même si tu passais la grille, même si tu te fondais dans la foule… je te retrouverais. Tu veux savoir pourquoi ? Je ne répondis pas. Mon cœur battait à tout rompre. Parce que personne d’autre que moi ne veut de toi. Sans oublier que tu m'appartiens et que je sais toujours comment retrouver. Il se redressa et partit sans un mot de plus.
J’avais l’impression qu’il venait de raconter du charabia, j’étais bien dans un couvent et je m’y sentais bien. Oui, il avait mis le doigt sur une de mes plus grosses craintes sais je ne lui donnerais pas raison. Mon Dieu veut de moi, et lui seul me suffit. Il parle de vouloir de moi dans quel sens ? et je lui appartiens dans quel sens ? on dirait qu’il oublie que je me suis fait enlever et que je suis ici contre ma volonté. Il oublie que je passe mes journées à nettoyer et à laver. Mon plan resta dans ma tête, rien ni personne ne me dissuadera d’essayer de m’échapper de cet enfer, et si j’y laisse ma vie soit.