La lune était haute, pâle, silencieuse. Elle éclairait le jardin comme un spectre bienveillant. À l’intérieur, tout dormait, ou faisait semblant. Je n’en étais jamais sûre avec lui. Avec eux. Mais j’avais pris mes précautions. J’avais attendu que la musique cesse, que les pas s’éteignent, que Karl redescende avec son pas lourd alors qu’il pensait sans doute que je dormais. Que les trois soupirantes, celles qui me regardaient sans parler, s’éclipsent dans leurs chambres. Que le silence devienne assez profond pour m’envelopper. Pour me faire croire, peut-être, que j’étais seule.
Le loquet grinça. Mon cœur s’arrêta. Je restai figée, rien. Le bois céda dans un souffle, et le vent nocturne m’enveloppa comme une caresse. J’écartai les battants, lentement, puis me hissa sur le rebord avec une agilité qui me surprit moi-même. La pierre râpa ma peau nue, mais je ne fis pas un bruit. C’était maintenant ou jamais. Il me restait 120 secondes pour que les autres gardes reviennent alors, je grimpais aussi vite que je pus et je sautai sans peur ni crainte moi qui avais toujours eu peur du vide, ma force me venais de tous ceux que j’espérais sauver et venger, cette multitude, cette foule sans visage.
La chute ne fut pas longue. J’atterris dans les buissons, m’égratignant les genoux, les coudes, mais vivante. Libre. Une brûlure délicieuse naquit dans ma poitrine. Je me relevai, courant à travers les rosiers, longeant le mur extérieur comme un animal traqué. Chaque pas me rapprochait de la grille.
Le loquet du petit portail était vieux. La pince que j’avais réussie à subtiliser de l’atelier me servis. Je la glissai dans la serrure. Un cliquetis. Le fer grinça. La grille s’ouvrit mon cœur bondit de joie, mais je n’eus pas le temps de faire la danse de la victoire, car tout n’était pas encore joué. Je franchis la limite. Et je courus. De toutes mes forces malgré mon souffle qui me lâchait, ma gorge qui se séchait et mes poumons qui me brulaient. Je regrettais tous ces jours à l’orphelinat ou j’avais dû mentir pour être dispensé des cours de sport.
La forêt était plus dense que je ne l’avais imaginée. Ses branches me griffaient, ses feuilles étouffaient mes bruits. Elle ne m’accueillait pas, elle m’avalait. Mais je m’y jetai corps et âme. Je courus jusqu’à ce que mes jambes refusent de me porter. Jusqu’à ce que mes muscles brûlent. Jusqu’à ce que la terre me rattrape. Je tombai dans un creux, un lit d’herbes et de mousse. Le sol était tiède. Vivant. La lune se glissait à travers les branches, dessinant des silhouettes étranges sur ma peau. Je me recroquevillai, haletante. Je ne pouvais plus, mon corps tout entier me faisait souffrir le martyre.
Je pensais à demain. À l’aube. Au silence qui se romprait. Aux cris. À la colère. Aux ordres hurlés, j’imaginais sa rage, et surtout l’enfer que je vivrais si j’étais retrouvé. Car j’avais ignoré ses multiples avertissements qui avaient pour but de me dissuader dans mon plan d’évasion. Et rien que ça me donna la force de me relever et me trainer encore quelque pas plus loin cacher derrière un grand chêne. Mes yeux se fermèrent. Juste quelques secondes de repris, je reprendrais ma course au lever du jour. J’avais très soif, j’avais certes une petite gourde, mais comme j’ignorais le temps que prendrait ma fugue et me sortir de cet enfer, je m’abstins de la boire. Je laissais juste mes yeux se fermer alors que mes doigts enroulaient le chapelait qui ne me quittait jamais. Je m’endormis là, comme une enfant, dans le ventre froid de la forêt.
Un craquement, je me redressai en sursaut, le souffle coupé. Le jour s’était levé. La lumière filtrait entre les troncs, douce, trompeuse, puis vinrent les bruits. Des voix, des aboiements. Je reconnus le hurlement rauque des chiens. Le claquement sec des bottes sur les racines. La colère, brutale, qui vibrait dans l’air comme une menace. Mon cœur parti dans une course folle le sang battant dans mes tempes. Je restai comme une statuette interdite de tout mouvement. Je doutai même de si je devais respirer ou pas, le moindre son, le moindre grésillement pourrait attirer leur attention, j’avais trop dormi, beaucoup trop, il y a longtemps que je me sois senti aussi bien. Je sais que ça parait fous, mais je m’étais senti plus en sécurité et plus en paix entre ces arbres dense, ce froid sec et cette obscurité au milieu de nulle part que bien au chaud entre les quatre murs de ma chambre au manoir.
Alors comme un éclair une vérité me frappa. Ils me cherchaient, Il me cherchait. Je ne pouvais pas rester là. Je boitai vers l’est, là où la forêt semblait moins épaisse. Peut-être, je trouverai une route, un sentier ou mieux un espoir. Mais la douleur me ralentissait. Mes chevilles étaient en feu, mes poumons me lacéraient.
Un aboiement plus proche, un cri
- Là ! Je l’ai vue ! Je me mis à courir de toutes mes forces. Boitillante, maladroite. Puis je le sentis. Pas un bruit. Pas une parole, mais je le sentis. Son regard. Je me retournai dans un réflexe absurde. Il était là, le Diable. Droit, noir, silhouette irréelle entre les arbres. Le fusil levé. Froid. Magnifique dans sa rage silencieuse. Je voulus courir encore, mais quelque chose siffla dans l’air. Une brûlure fulgurante explosa dans mon pied droit. Je hurlai à m’en briser les cordes vocales. La douleur me cloua au sol. Je tombai dans les feuilles, roulant sur le côté, agrippant la terre comme si elle pouvait me sauver ça faisait tellement mal, mes doigts touchèrent l’origine de la douleur et là, je sentis ce liquide visqueux qui sentait la rouille, le fer, et je me mis à crier plus fort, si fort que je crus que ma voix aller s’envoler au loin sans jamais revenir. J’avais subi des coups dans ma vie des claques et autres, mais rien de si douloureux. Mon souffle se fit court Lointain et le monde vacilla. Je le vis s’approcher. Lentement, sans se presser. Ses bottes écrasaient les feuilles avec un bruit trop fort, trop réel. Je luttais pour garder les yeux ouverts. Mais la douleur me noyait. Et puis, plus rien.
J’ouvris les yeux. Un plafond inconnu, une odeur de terre, d’humidité et de mousse pourrie. Ou est-ce que j’étais et que faisais-je là ? à cette question mon esprit m’envoya des flash le kidnapping le manoir, le diable, ma tentative d’évasion le diable. Je regardai encore autour de moi et ce que je vis ne me disait rien qui vaille. Je n’étais plus dans la forêt. Pas dans le manoir non plus. Sauf s’il s’agissait d’une pièce dans la quel, je n’avais encore jamais eu accès. Étais-je dans les cellules ? Je tentai de me lever pour essayer de voir où j’étais. Mais mon pied hurlait. Je me rendis alors compte qu’il était tendu et bandé. Un gémissement de douleurs franchies la barrière de mes lèvres.