MURIELLa première fois qu’elle m’a appelée, mes voisins étaient en train de m’inonder. L’eau découvrait systématiquement de nouveaux trous pour pénétrer dans mon appartement et ruisseler sans pitié sur mes murs. La colonne montante de la salle de bains ressemblait aux fontaines artificielles que l’on peut voir dans les parcs aquatiques. Je courais de gauche à droite, seulement vêtue d’une culotte. Hilda tentait d’assassiner le torchon sale que j’utilisais pour éponger le plancher. Elle remuait sa tête violemment, en bavant de joie. Quel plaisir ! De plus, le téléphone n’arrêtait pas de sonner et je me demandais quel crétin pouvait bien m’appeler. J’ai décroché. À l’autre bout du fil, j’ai entendu crier la voix forte et perçante d’une femme :
— J’appelle au sujet de votre pub, vous m’entendeeeeez ?
— Oui, je vous entends, ai-je crié en me débarrassant d’Hilda qui mordillait béatement ma main gauche.
— D’accord, j’espère juste que vous n’êtes pas une prostituée, car je ne suis pas intéressée par ce genre de services.
J’entendais de la musique : une espèce de rock joué à pleins tubes, au point que j’arrivais même à distinguer les paroles de la chanson. Ça parlait d’une soirée ratée.
— Je ne suis pas une prostituée, j’offre de l’amitié, ai-je essayé d’expliquer.
Mais apparemment, ma voix était trop faible par rapport à la musique, car la femme a de nouveau hurlé dans le combiné :
— Quoi ?! Je ne vous entends pas du tout !
— Éteignez la musique !
J’ai crié si fort qu’Hilda a pensé que je l’insultais et est allée se cacher sous le lit.
— Ah, O.K., a réagi la voix.
Le silence est revenu quelques instants après.
— Alors, ai-je continué d’une voix normale, il ne s’agit pas de services d’ordre érotique, de massages ou de prostitution. Ce que j’offre est une simple amitié, une relation humaine, une présence ou un accompagnement, vous comprenez ?
— Oui, a répondu la femme. C’est exactement ce dont j’ai besoin. Quelque chose de simple et surtout d’humain parce que tout le monde me fait chier. Et on me fait chier depuis un bon moment. Je ne me rappelle plus le sentiment que l’on a quand on a quelqu’un de vrai à ses côtés. Vous comprenez ?
— J’essaie. Comment vous appelez-vous ?
Je marchais désespérément sur le tapis gonflé d’eau.
— Muriel. En fait, ce n’est pas Muriel, mais je vais tout vous expliquer plus tard et j’espère bien que nous allons nous tutoyer ! a-t-elle conclu rapidement.
— Je préfère aussi le tutoiement, ai-je avoué, sentant que l’eau froide s’était définitivement introduite dans mes chaussons.
Pendant qu’elle me dictait ses coordonnées et que nous nous mettions d’accord sur la date de notre première rencontre, mes voisins avaient eu le temps de réparer la colonne montante. Mon appartement était devenu une éponge avec un chien qui boudait sous le lit. J’ai appelé Hilda :
— Allez, viens… C’est pas sur toi que je criais.
Hilda est sortie prudemment en posant avec dégoût ses pattes sur le tapis trempé.
— Va sur le fauteuil, ai-je soupiré.
J’ai pris un seau et ai commencé à sécher mon appartement.
En fait, Muriel ne s’appelle pas Muriel mais Noémi. Sauf que Noémi avait décidé que j’allais l’appeler Muriel, car elle ne s’était jamais sentie comme une Noémi, mais plutôt comme une Muriel. C’est ce qu’elle m’a dit. Muriel a quarante ans et son visage carré fait penser à celui d’une tigresse prête à attaquer. Elle est seule dans sa vie et ça la rend acerbe. Elle n’a pas d’amis, pas une seule copine. Tout le monde l’a envoyée paître. Elle a trouvé son pseudonyme dans le roman d’une écrivaine française. Comme elle ne s’était jamais identifiée au nom que son père lui avait donné, elle s’était mise à porter celui du roman telle une écharpe flambant neuve. Car on a le droit de choisir le nom que l’on veut, après tout.
Muriel est une centrale nucléaire. On pourrait éclairer au moins la moitié du pays avec l’énergie qu’elle dégage. Il est d’ailleurs aussi fort probable qu’elle continue à vibrer et à bouger pendant son sommeil. Un tic agite ses sourcils quand elle parle et elle adore couper la parole. Elle est ce genre de personne qui traverse votre vie comme une tempête, en ne laissant souvent derrière elle que des débris. Et à part ça, c’est aussi ma cliente.
En me rendant pour la première fois chez elle, j’ai pensé que je n’allais jamais trouver son adresse. Elle habite un bâtiment high-tech sur la rive gauche du fleuve qui coupe la Grande Ville en deux. Depuis mon réveil, je n’arrivais pas à retrouver mes clés, avais cassé un saladier et m’étais pincé un doigt en refermant la fenêtre – de bien mauvais présages avant de rencontrer Muriel. J’ai promené Hilda sur un immense terrain où gisaient les décombres d’une épicerie de mauvais goût de l’ère communiste. Hilda aussi était bizarre. Elle avait sorti de je ne sais où un long saucisson pourri qu’elle tenait dans sa gueule comme un bâton. De la bave verte dégoulinait par terre.
Une heure de correspondances et de transferts m’avait rendue apathique. Je ne savais plus où je me trouvais ni où je me dirigeais. Le schéma des transports publics dissolvait peu à peu ma conviction que cet autobus était vraiment le bon. Je ressentais la même impuissance qu’un naufragé dans un petit bateau au milieu de l’océan. La Grande Ville est une jungle froide au-dessus de laquelle brille ironiquement une publicité pour Coca-Cola. Cette ville est un casse-tête et il faut une éternité pour le résoudre. J’ai embêté la première petite vieille que j’ai croisée. Les petites vieilles sont sympas. Elles sont à la retraite et ont plein de temps. Les petites vieilles ne marchent pas vite. Elles ont mal aux jambes, là où l’élastique de leurs chaussettes a laissé une marque, alors elles posent leurs pieds sur le bitume avec circonspection. Tu as le temps de les rattraper. Les petites vieilles aiment parler. Elles t’expliquent où tu dois aller exactement. Ce sont de vieilles tortues sages qui se meuvent à leur propre cadence et on néglige souvent leur mémoire dans cette jungle où le nom des rues a changé depuis longtemps.
L’immeuble dans lequel vit Muriel est exactement de ceux dont le design hypermoderne te coupe le souffle. Le ciel se reflétait dans la surface métallique luisante comme dans un miroir de poche abandonné par terre. Le bâtiment était immense, tout comme le reste de la Grande Ville. Il resplendissait à l’horizon tel un diamant taillé que le soleil automnal palpait de ses rayons pour lui voler discrètement quelques brins d’éclat. Je suis montée dans l’ascenseur. Sa couleur me rappelait le papier aluminium. La cabine s’est élevée sans un bruit. Seule la pression dans mes oreilles m’indiquait que je me trouvais très haut. Vingt secondes plus tard, les portes se sont ouvertes et je me suis tout à coup retrouvée devant une femme dans son salon. Elle portait un bikini violet fluo. Rien d’autre. Ébahie, j’observais son corps blanc, presque transparent, parcouru de veines bleues. Sous la lumière artificielle, elle ressemblait à une poupée antique en porcelaine de Chine. Elle me regardait aussi d’un air interloqué et nous sommes restées un instant à nous fixer l’une l’autre. Deux femmes – l’une portant un imperméable fade et gris, l’autre vêtue d’un bikini dont la couleur évoque un foulard acheté pas cher aux puces. Le fait d’être habillée commençait à me rendre mal à l’aise. Muriel a dû s’en apercevoir, car elle a vite secoué la tête et s’est retournée.
— Csabika, ai-je dit en tendant la main.
La femme n’a pas réagi, elle m’a seulement scrutée d’un œil inquisiteur, puis a disparu dans la pièce voisine.
Son appartement était, lui aussi, aménagé dans l’esprit high-tech. Tous les objets avaient un design hypermoderne. Des tableaux abstraits aux couleurs flashy étaient suspendus aux murs. J’avais l’impression d’être dans le studio où l’on tournait le prochain épisode de Star Trek et qu’un extraterrestre allait surgir avec des entonnoirs en guise d’oreilles. Seuls des tas de vêtements dispersés çà et là, des bouteilles vides et des papiers griffonnés trahissaient la présence d’un être humain. Muriel était soudainement habillée. Son chemisier jaune fluo attirait mes yeux comme un aimant.
— Assieds-toi, a-t-elle dit en écartant le linge froissé sur le divan en cuir.
Mon postérieur s’est enfoncé dans la matière molle.
— Qu’est-ce que tu bois ? m’a-t-elle demandé.
— Du café.
J’ai planté mon regard dans un énorme cendrier bourré de mégots. Muriel s’est déplacée vers le bar qui se dressait dans le coin de la pièce comme un soldat de plomb abandonné.
— Du lait ?
Elle a versé de l’eau dans une bouilloire rappelant un zeppelin.
— Non. Juste du sucre. Je m’appelle Gabriela. On m’appelle Csaba, ai-je commencé.
Muriel m’a de nouveau scrutée et m’a tendu sa main, froide comme une lunette de latrines gelées.
— Tu ne viens pas d’ici, n’est-ce pas ? a-t-elle dit en clignant nerveusement des yeux.
Cela doit sembler évident à chaque fois que j’ouvre la bouche. Mon accent est un meilleur indice que ma carte d’identité. Même si je m’efforce de parler de façon châtiée, je suis toujours trahie par une consonne mal prononcée.
— Non, ça ne fait que quelques semaines que j’habite la Grande Ville. Ça te pose un problème ? ai-je demandé directement.
Muriel a secoué la tête.
— Au moins, tu n’es pas empêtrée dans les relations idiotes des gens de la Grande Ville. En réalité, je m’appelle Noémi.
Elle a versé une sacrée cuillerée de café dans la tasse.
— Quel nom horrible, tu ne trouves pas ?
Elle m’a sévèrement toisée du regard, comme pour vérifier si j’allais répondre correctement.
— On ne choisit ni son nom ni sa famille, ai-je constaté sèchement.
— Malheureusement. Mais j’en ai rien à cirer. Personne ne m’obligera à porter le nom qu’IL m’a donné. En tout cas, Muriel sonne plus naturel.
L’eau s’est mise à bouillir. Son sifflement nous a cruellement percé les tympans. Muriel a versé l’eau dans la tasse qu’elle a ensuite posée près du divan, sur une magnifique petite table vitrée parsemée d’empreintes collantes laissées par des verres. Elle s’est, pour sa part, servi une tequila d’une bouteille à moitié vide.
— Tchin-tchin, a-t-elle dit en levant son verre avant de le descendre cul sec.
J’ai remué mon café.
— Muriel, comment imagines-tu notre collaboration ?
Je tentais d’utiliser le ton que l’on emploie lors de négociations d’affaires.
Elle s’est à nouveau servie. Le silence qui s’était installé un court instant entre nous a été interrompu par le glouglou du liquide remplissant le verre.
— Je veux que tu me rendes visite ici. Au moins pour débuter, puis on verra. J’ai besoin d’être avec toi, de parler simplement de choses ordinaires, humaines. De parler avec quelqu’un de discret. Bref, j’ai besoin d’une copine.
— Ça pourrait marcher, ai-je approuvé en hochant la tête. Et quelle sera la fréquence de nos rencontres ?
Muriel a soupiré :
— C’est difficile, tu sais, je travaille beaucoup et je ne sais jamais quand je serai libre. Je t’appellerai à chaque fois la veille, par exemple ?
J’ai bu un peu de mon café. Son goût fort et amer m’a serré la gorge.
— Par contre, il y aura des jours où je ne pourrai pas, j’ai d’autres clients.
— Ça marche pour moi, a-t-elle répondu d’une traite en se grattant nerveusement.
J’ai approuvé de la tête.
— Pour que tout soit clair, je n’ai aucun problème, m’a-t-elle expliqué lentement, mais certaines personnes ont un problème avec moi. De par ma position, il m’est très difficile d’être amie avec quelqu’un. Ça engendre des relations intimes.
Elle s’est resservi une tequila qu’elle a bue d’un seul trait.
— Et ça ne fait pas bon ménage avec les affaires. Il m’est déjà arrivé que l’on abuse de mon amitié, a-t-elle souri avec mépris. Et ça, je ne le veux pas. Vraiment pas.
J’avais l’impression que la langue de Muriel était devenue trop lourde pour qu’elle continue à parler.
— Je crois comprendre. Il est difficile d’être l’amie d’une femme d’affaires haut placée. C’est bien ça ?
Muriel a hoché la tête.
— Il n’est pas nécessaire que tu saches ce que je fais. Je n’ai pas l’intention de parler du travail avec toi. Elle s’est servi un autre verre.
— Comme tu veux. Ce qui est important pour moi, c’est d’être payée, mais le sujet de nos discussions t’appartient. Alors, ai-je dit en tapant des mains, on peut signer le contrat ?
Muriel s’est léché les dents. Elle m’a rappelé un gamin handicapé mental de la Petite Ville qui se pourléchait, lui aussi, lorsqu’il se sentait mal à l’aise. J’ai posé les contrats sur la table collante et ai sorti un stylo de ma poche. Muriel a scrupuleusement lu les documents et y a gribouillé sa signature. Depuis, elle est ma cliente. Nos rencontres n’ont pas de planning proprement établi. Elle m’appelle et je viens. Il s’agit souvent de bavardages nocturnes arrosés à la tequila. Muriel a une très bonne descente. Elle se justifie en disant qu’elle doit éteindre l’ordinateur dans sa tête. Elle a besoin d’oublier ses responsabilités, de décompresser. De gommer son agenda rempli de rendez-vous d’affaires et de deadlines. Elle veut oublier qu’elle est cheffe. Elle ne veut être qu’une Muriel totalement ordinaire.