Kornel

1513 Words
KORNELKornel Thőke est un nom totalement improbable. La personne répondant à ce patronyme n’a pas dû naître avec une cuillère en argent dans la bouche. Cela évoque un chef de guerre wisigoth avec une massue à la main. Je m’imaginais un type musclé avec une profonde cicatrice sur la joue, chaussé de mocassins en fourrure et tenant un énorme fusil pour chasser les loups. Je m’imaginais un homme vivant dans de vieilles ruines qui se réchauffait les pieds devant sa cheminée le soir venu. Bien évidemment, cela n’était pas du tout le cas. Sa demeure faisait penser à un yacht bleu et blanc naviguant sur un océan gris de maisons délabrées. Elle émergeait parmi les toits et, sous la pénombre du soir, on aurait dit une frêle barque survolée par des mouettes. J’ai entendu leurs cris et ai eu sur le moment l’impression d’être à la mer. Des drapeaux se balançaient sur le parapet bleu et on voyait une énorme longue-vue sur le balcon. Chaque fois que j’entre dans le logement d’un client, je m’efforce d’absorber l’atmosphère des lieux. Le mode de vie du propriétaire est ancré dans les meubles, la couleur des murs et les coussins jetés sur le divan. Des détails presque imperceptibles et des bibelots négligemment disposés en disent beaucoup plus long sur les gens que des réponses à un questionnaire. Être chez Kornel équivaut à se trouver dans un musée militaire passé au désinfectant. Les tableaux sur les murs représentent des scènes de batailles et de ripailles au campement. Je compte cinq portraits de généraux et note la baïonnette rouillée qui monte la garde, accrochée au-dessus de la porte. Kornel est un homme blafard, au corps maigre et anormalement tordu. Il est en fauteuil roulant et son visage est grêlé comme celui des adolescents fans de Kurt Cobain. Des cheveux gras et jaunes comme la paille lui tombent sur le front. L’odeur aigre de sa mauvaise sueur remonte souvent à mes narines. Le stylo qui dépasse de la poche bleu foncé de sa chemise lui donne l’air d’un contrôleur. Le parquet impeccablement ciré crépite sèchement sous le poids du fauteuil. Kornel me fait visiter l’immense propriété qui se transmet de génération en génération. Sa famille est d’une lignée ancienne et richissime, peuplée de soldats, maréchaux et généraux. Les ancêtres de Kornel avaient fait tomber des têtes lors des batailles contre les Turcs et avaient reçu certains privilèges en récompense. Ils étaient toujours prêts à donner sans sourciller leur vie pour le roi. Tous les hommes étaient soldats dans la famille. Si, par malheur, une fille venait à naître, elle ne pouvait finir autrement qu’en épousant un général. Les études à l’académie militaire étaient obligatoires. Les hommes de la lignée étaient forts et fiers. Les outrages étaient réglés par un duel et les défaites d’une balle dans la tête. Son père avait, lui aussi, été soldat sauf qu’il n’avait pas servi le roi mais l’Armée. Sa carrière d’officier sous le régime communiste lui avait permis de conserver cette maison avec tout son bric-à-brac. Kornel était fils unique. Son père s’attendait à ce qu’il embrasse un métier d’uniforme. Pouvait-il en être autrement ? Dès l’enfance, Kornel avait donc dû obéir, s’entraîner et cultiver son courage. Pas le droit de se plaindre, d’échouer ou, pire encore, de pleurer. Autant de raisons pour Kornel de détester son père. Il me raconte tout cela en se rongeant nerveusement les ongles. Nous nous arrêtons devant un gigantesque tableau représentant un major à la posture droite et fière avec un fusil à la main. Ses yeux sévères transpercent ma peau quelle que soit ma position. — C’est lui, indique-t-il en pointant du menton vers le tableau. J’acquiesce sans un mot. — Mais moi, j’étais différent. Je n’allais sûrement pas avaler ses fables sur les grenades. J’adorais les animaux et les livres. J’étais de faible constitution depuis la naissance et mon père me haïssait presque à cause de ça. Il a transformé mon enfance en une véritable guerre. À dix ans, je devais défiler tous les jours devant lui pendant une heure. Je ne pouvais me laver qu’à l’eau froide et chaque mot qui m’était destiné était un ordre. J’avais quinze ans quand il est mort pendant des exercices militaires. J’observe les yeux vitreux du major. Ils sont trop gris. — Je suis parti étudier la biologie, poursuit-il. Ma mère disait que s’il existait une vie après la mort, cette décision aurait tué mon père une deuxième fois. Il ne m’aurait jamais pardonné. Mais ça m’était égal. Sa mort avait brisé mes chaînes. Je picolais tous les soirs et ne me souciais pas du lendemain. Le nom de mon père avait ouvert toutes les portes. Je me sentais libre. Je m’assois dans un vieux fauteuil tapissé. — Ma mère est morte environ six ans après et j’ai hérité de cette maison, dit-il en tournant la tête vers la fenêtre. Je m’aperçois alors que quelques-uns de ses boutons auraient besoin d’être percés. Il m’offre du thé à la menthe dans un Thermos blanc. — Sers-toi. Aujourd’hui, je n’y arrive pas… Je verse donc mon thé moi-même dans une magnifique tasse ancienne frappée d’un navire militaire. Je laisse l’odeur me chatouiller un instant les narines avant de boire : — Et comment tu as atterri dans ce fauteuil ? Kornel soupire et réajuste d’un geste tremblant sa frange jaune qui lui tombe sur les yeux : — On appelle ça l’hypersclerosis triplex. Je ne sais pas si tu en as déjà entendu parler. Il inspire et son fauteuil gémit. — Juste un peu, c’est vraiment moche et il paraît que ça ne se guérit pas. Le goût de la menthe me désaltère agréablement. Cela me rappelle l’herbe fraîchement tondue derrière la Petite Ville. — Pour être moche, ça l’est et c’est surtout chronique. C’est une détérioration des gaines d’isolation des nerfs. Je bois à nouveau et essaie d’imaginer à quoi peuvent ressembler des gaines d’isolation détériorées. L’image de bouteilles en plastique brûlées me passe par la tête. — La sclérose touche surtout les personnes âgées, ma maladie s’attaque aux jeunes, explique-t-il. Ça a commencé quand j’avais vingt-cinq ans. J’ai d’abord eu des problèmes de vue, puis, de temps en temps, je ne sentais plus du tout mes jambes. Mais au bout d’un moment, ça finissait par passer. Je n’y prêtais pas trop attention. En plus, je travaillais beaucoup et vivais à fond, bref, je n’avais pas le temps de m’auto-observer. Et comme on n’arrive pas à soigner cette maladie, je suis en train de sombrer lentement. J’ai une infirmière, elle est gentille, mais on n’a pas grand-chose à se raconter, alors j’ai pensé que… Il s’interrompt et soupire. Je finis mon thé et repose ma tasse sur la table : — … que quoi ? Qu’est-ce que tu attends de moi ? Kornel se déplace fébrilement ici et là. Les pneus crissent sur le parquet ciré. — J’ai besoin de quelqu’un avec qui discuter, qui m’emmènerait dehors… et… comment dire… je prends des médicaments pour ralentir l’avancée de la maladie, mais… Les mots peinent à sortir. Il évite mon regard. J’essaie de plaisanter : — Il va falloir que je te mette des gouttes dans le nez, c’est ça ? Kornel se crispe. Il s’agite dans sa Mercedes d’invalide autant que la maladie le lui permet. — La vie est beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît, commence-t-il. Après une demi-heure à tergiverser sur ce qui est moral ou non, il parvient enfin à accoucher de sa perception de notre amitié. Son fauteuil me rappelle une barque chromée. Depuis qu’il y a atterri, il est complètement seul. Il ne l’avait jamais été auparavant, car il était toujours entouré de jolies greluches et d’amis sympas. Il y avait toujours un paquet de gens avec qui flamber et partir au ski. Mais quelque chose s’était ensuite produit. Son corps avait commencé à se détériorer et ne voulait plus coopérer. Il avait flétri comme une feuille tombée sur le sol. Il ne parvenait plus à gravir une colline ni même à monter au deuxième chez lui. Il a commencé à avoir mal, et la douleur permet de tout inventorier – surtout ses amis. Et des amis, il y en avait de moins en moins. Jusqu’à ce qu’il se rende un jour compte que plus personne ne l’appelait. Toutes les jolies greluches avaient disparu en emportant avec elles les crèmes hors de prix de sa salle de bains. Il était devenu aigri, et un gars aigri n’intéresse personne. Il a d’abord eu du mal à comprendre. Il appelait parfois ses amis au milieu de la nuit et avait entendu un grand nombre d’excuses parfaites comme quoi les gens n’avaient pas le temps, mais ne manqueraient pas de se manifester. Les journées de Kornel s’écoulaient au rythme des médicaments dans leur semainier, des visites sans fin chez les médecins et des accès de dépression qui survenaient surtout pendant la nuit. Les douleurs les plus vives le prenaient le matin. Des spasmes lui tordaient les bras. Il tombait souvent dans une sorte de demi-sommeil dans sa chambre obscure, seulement observé par la lune froide. Il a ensuite lu que fumer de l’herbe pouvait l’aider. Il a donc commencé à fumer. La maladie se répand dans son corps. Elle ronge son système nerveux comme un pitbull tenace, bien décidé à détruire le reste des fibres encore fonctionnelles. Depuis un certain temps, il n’arrive même plus à rouler un joint et surtout n’a plus personne à qui parler. C’est donc moi qui m’en occupe. Je lui rends visite pour quelques heures, à peu près tous les deux jours. Je roule un joint et prends du Kofola2 dans le frigo. Je prépare quelque chose à manger en passant un CD de son horrible musique : Kornel est en effet fan de vieilles rengaines metal. 2 Boisson gazeuse produite en République tchèque et en Slovaquie. Sa composition à base de quatorze extraits de plantes la différencie sensiblement de ses concurrents américains, Coca-Cola et Pepsi.
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