Salveterra… 13 ans plus tard-2

1617 Words
— Il ne va pas bien Jeannot, je sais que Polo nous a sauvé la vie, mais ça ne lui donne pas un droit de vie et de mort sur les membres de notre communauté. Et d’ailleurs pourquoi cette haine des « autres » ? Jeannot la regarde dans les yeux — Tu n’as pas compris Rosalie ? — Compris quoi ? — C’est à cause de Marie Claire… Il ne veut pas la perdre. Elle les croit morts… Frédéric délire de plus en plus. Rosalie lui fait avaler une tisane. Elle regarde la jambe rouge et gonflée, la plaie est purulente. Elle murmure d’une voix blanche. — Il faudrait un médecin et des antibiotiques… Jeannot enfile ses bottes et saisit un bâton. Il se dirige vers la porte du presbytère. — Tu vas où Jeannot ? — J’y monte ! advienne que pourra ! Château de Salveterre – 14 Juillet 2032 Azur tresse ses longs cheveux noirs devant le miroir. Elle regarde avec étonnement son visage, qui perd peu à peu l’innocence de son enfance. Elle sourit de ses dents blanches à son reflet… miroir mon beau miroir… dans son dos Antonin surgit, la faisant sursauter. Elle le toise de ses grands yeux bleus. — Alors, on y va ou pas ? Elle lace ses brodequins, il aperçoit sa nuque qui attire les baisers. Il détourne son regard, un peu gêné par la chaleur qui irradie brutalement de ses reins. Il maugrée : — Les autres nous attendent en bas… dépêchons-nous ! Ils descendent l’escalier en colimaçon qui débouche dans l’ancienne salle de garde. Petit Paul et Melinda sont déjà là. Yuri, Dragos et Jule arrivent, un fouet et un arc à la main. Gérard les suit de près. — Tout le monde est prêt ? Voilà les consignes… on descend en faisant du bruit, pour faire fuir les animaux… Dragos, Yuri, Jule, vous passez devant avec les armes. Antonin et Petit Paul vous les suivez de près et les filles…vous restez un bon mètre derrière. Moi je protège les arrières… Petit Paul met son couteau à la ceinture, Antonin prend une dague qui traîne auprès de l’immense cheminée de pierre. Melinda les regarde en écarquillant ses yeux d’émeraude. — On dirait qu’on part à la guerre Elle rit nerveusement. Gérard lui sourit calmement. — Il vaut mieux prévenir que guérir, tu sais… il y a les « bêtes » … et il y a les « autres ». Et les « autres », ce sont peut-être les plus dangereux… Azur hoche la tête, agacée. — Les « autres » ce sont des gens comme nous, non ??? Gérard lui lance un regard attristé. — C’est ce que l’on pensait aussi… au début… et puis, on a été échaudé… depuis c’est chacun pour soi… Ils descendent le sentier qui chemine vers le village. Azur chantonne. Petit Paul demande à Antonin : — Tu sais si c’est encore loin ? — Non, il paraît que c’est dans le dernier virage, juste avant le vieux panneau D9… Ils avancent calmement… et abordent le tournant, confiants, d’un pas alerte. Yuri s’arrête brutalement, leur faisant chut du doigt. Azur se tait. Devant la dépouille de la chienne, un homme d’un certain âge est accroupi caressant un chiot qui gémit. Il ne les a pas entendus arriver, il parle doucement à la petite bête. Cette voix… !!! Dragos lève le fouet, Gérard lui saisit lestement le bras, interrompant son geste… Cette silhouette trapue, cette voix rauque et chaude, ce n’est pas possible ! C’est un fantôme… il dit d’une voix blanche : — Jeannot ! L’homme se retourne d’un bond, l’air terrorisé et s’apprête à s’enfuir… il stoppe son mouvement. Face à lui, un visage d’homme connu et celui d’une jeune gitane aux yeux porcelaine avec autour de son cou, la croix de Johnny qu’il avait offerte à son neveu Roman, six mois avant le tragique accident qui lui a ôté la vie en 2019. Ces yeux, cette croix… il gémit : — Gérard… Maya. … et s’effondre sans connaissance à leurs pieds. Le chiot s’approche en jappant… il lèche les pieds de Melinda, joueur et avance vers eux, en remuant la queue. Gérard se baisse et lui donne quelques claques affectueuses. C’est bien Jeannot, un peu vieilli, un peu hirsute… mais c’est bien lui, bien vivant qui gît à même le sol. Maya l’observe en silence… elle balbutie : — L’homme-là, il connaît mon nom… — Normal, Maya c’est l’oncle de Roman, ton papa… la dernière fois que je l’ai vu… c’était le 1er Août 2019 et j’ai cru qu’il était mort… L’homme revient à lui en grommelant… — p****n ! Vous faites chier ! Vous êtes là aussi ? C’est donc vous les autres dont il ne faut pas s’approcher ! Connard de Polo, il va me le payer ! Il s’assied dans l’herbe en toussant. Le chiot vient lui lécher le visage. Il le repousse en grimaçant. Gérard lui tend la main et l’aide à se relever. — Tu faisais quoi là Jeannot ? — Je montais jusqu’au Château demander de l’aide. Fred ne va pas bien. — Fred ? — Oui Gérard, le cousin de Melinda… Melinda ouvre des yeux étonnés. Elle fait la moue. — J’ai un cousin ??? Jeannot la regarde en souriant — Non, Pitchoune, mais il y a plus d’un âne qui s’appelle Martin, tu sais… Melinda hoche la tête. Gérard lui pose une main rassurante sur l’épaule. — On t’expliquera Melinda… Il attrape le chiot et repart vers le château. Il se tourne vers Jeannot. — Tu viens avec nous ? Jeannot hausse les épaules. — Bien sûr ! Vous n’allez pas me manger… Le soleil inonde la terre aride… il y a longtemps qu’il n’a pas plu. Il est onze heures du matin et il fait déjà plus de trente degrés. Ils remontent lentement le chemin et pénètrent dans la fraîcheur relative des douves. Gérard précède le groupe jusqu’à la salle de garde. Hans est assis dans un fauteuil, les yeux fixés sur un traité de médecine… A ses côtés sur la table, repose leur « Bible », qu’il a pris la peine de stocker en plusieurs exemplaires et en différents endroits dès le mois de Juillet 2019… le fameux traité de survie de Lewis Dartnell. Lewis Dartnell n’était pas un plaisantin. Diplômé de la prestigieuse université d’Oxford, ce chargé de recherche à l’Agence spatiale britannique (spécialisé en astrobiologie) n’avait rien d’un rigolo. Aussi convient-il de prendre très au sérieux la « petite encyclopédie du savoir minimal pour reconstruire le monde » qu’il a fait paraître en 1988. Cet ouvrage, malgré son titre humoristique, compile avec rigueur ce qu’il convient de savoir pour relancer une civilisation quand tout s’est écroulé. — Bonjour, Hans… Hans lève un regard surpris sur l’homme qui se tient debout aux côtés de Gérard dans l’embrasure de la porte. Il pose son livre et se lève, éberlué. Il hausse les sourcils. Cette moustache grisonnante, la cicatrice au-dessus du sourcil droit et cette voix tonitruante… — Jeannot ??? Il tend les bras vers l’homme et lui donne une accolade. Gérard semble ravi de ces retrouvailles. Jeannot se lève, tombe lourdement sur une chaise… il a beaucoup maigri. — Bonjour, Hans… quel bonheur de te voir… je vous croyais tous morts. On a besoin de toi en bas, c’est une question de survie. Je vais tout te raconter. Jeannot commence son récit, inimaginable et pourtant vrai… les « autres » … sont les uns. Et les uns… sont les « autres » … tout est parti d’une histoire d’amour… et de jalousie. C’est incroyable mais vrai… Ils sont enfin tous réunis autour de la table, dans une même lutte pour survivre. Lucie est hébétée. Combien d’années perdues… douze ou treize… Elle pleure en silence… elle murmure : — Pourquoi… mais pourquoi… ça ne changera donc jamais !??? Aline pensive, ronge un peu ses ongles. — C’est dans la nature humaine… il n’y a qu’à voir où cela nous a mené… et maintenant on fait quoi ? Sophie dodeline de la tête en tricotant. — Si vous voulez mon avis, nous ne sommes pas les seuls survivants à cette catastrophe. Il serait peut-être temps d’essayer de reconstruire non ? Christian lui caresse la joue tendrement. — Je pense que tu as raison, mais tu vois, ça risque d’être dangereux. Il faut sortir de notre zone de confort et surtout laisser de côté les rivalités et les jalousies… tu en penses quoi Pecos ? — Je pense qu’il faut que je rencontre Polo… Il faut rapidement mettre fin à cette ambiguïté… le passé est le passé… je suis ravi que Marie Claire ait survécu… mais désormais mon cœur est ailleurs… Le petit chien jappe doucement en mordillant les chaussures de Calou qui le repousse gentiment. Il lui gratte la tête et le chiot se tourne sur le dos en signe de soumission. Ellen, Jane et Sam sont émerveillés par l’affectueuse petite bête. Ellen se baisse et la prend dans ses bras. — Ça mange quoi ? On dirait qu’il a faim… Calou arrive avec une écuelle d’eau qu’il pose à terre. Il repart vers la cuisine et revient avec un petit morceau de viande lyophilisée qu’il réhydrate rapidement. Il claque de la langue et le petit animal se précipite vers lui… renifle ce qui est au sol, se détourne en geignant un peu et repart laper de l’eau dans l’écuelle. Jeannot regarde l’animal en riant. — C’est une femelle, un croisement bizarre… je pense que ça peut s’apprivoiser. Qui le prend en charge… toi ou moi ? Il regarde Calou dans les yeux. Calou tape d’un coup sec sur sa cuisse et le chiot le rejoint dare-dare… il éclate de rire. — Je crois qu’elle m’a choisi ! On lui trouve un nom ? Les discussions vont bon train. Chacun y va de sa proposition… pour finir par trouver un terrain d’entente. Wolf, on l’appellera Wolf… c’est court et percutant. Jeannot hoche la tête. — Wolf est une graine… une graine qui, je l’espère, va signer la renaissance d’une race de chien fidèle et apprivoisé… bon, je retourne au Presbytère. Est-ce que quelqu’un m’accompagne ? Hans se lève et regarde Pecos. — On y va, il est temps de reconstruire une alliance… la plaisanterie a assez duré. Ils quittent le Château par le chemin sinueux qui conduit au village, des chiens aboient dans le lointain. Jeannot les précède dans l’Église Saint Laurent et ouvre à la volée la porte qui communique avec le presbytère. Une jeune femme sursaute et leur jette un regard étonné, avant de s’exclamer d’une voix tremblante : — Hans… Pecos, c’est à peine croyable… Elle avance vers eux et se jette dans leurs bras, émue. — Marie ! Tu as survécu, Dieu merci… — Oui Hans, on vous croyait morts… Elle se dégage et se tourne vers la salle à manger — Gilles ! Viens voir qui est là ! Gilles arrive en boitant bas… Il se déplace avec difficulté et une énorme cicatrice lacère sa joue gauche de la lèvre jusqu’à l’angle de la paupière… il s’approche en souriant la main tendue… Pecos lui donne l’accolade. Gilles soulève son pantalon et montre sa jambe gauche affreusement mutilée… il soupire : — Marie a dû me briser la jambe pour me sauver… Polo est immobile sur le pas de la porte, il s’approche, silencieux, sur ses gardes et le visage fermé. Pecos lui tend la main, fait un pas en avant et dit d’une voix rauque : — Polo… il faut qu’on parle !
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