Les Survivants

3200 Words
Les Survivants Prison de Perpignan – 20 Juillet 2019 - 3 h 33 Les trois hommes entassés dans une cellule de douze mètres carrés écoutent, en alerte, l’étrange bruit qui retentit dans le ciel depuis des heures et les empêche de dormir. Sabri Essid, allongé sur sa couchette est plongé dans le coran dont il marmonne des versets. Eto fait des mots croisés, un crayon à papier dans la main. Le grondement s’accentue brutalement. Léon s’approche de la fenêtre et regarde avec inquiétude l’étrange spectacle qui s’offre à ses yeux… — Viens voir Sabri ! On dirait que c’est la fin du monde ! Sabri dépose précautionneusement son livre sur la tablette à côté de son lit. Il se lève et rejoint Léon qui montre du doigt un ciel en fusion. — Merde ! Évidemment ! On dirait qu’il y a un incendie ! Et ces vibrations… c’est curieux. Eto les rejoint, le visage pâle. — C’est plus que bizarre, et ça fait quelques jours que ça dure, mais là ! C’est le pompon… peut-être une météorite… Il donne de grands coups de poing dans la porte de la cellule, en vain, un profond silence règne dans le long couloir. Il crie de plus en plus fort : — Gardien ! Pendant ce temps, Sabri sort de sous son matelas un téléphone portable soigneusement planqué. Il compose un numéro d’une main tremblante. — Allo, Ayat, c’est Sabri, tu es à Rivesaltes là ? Il se passe des choses bizarres… Oui, je sais que tu l’avais prédit ! Écoute, il ne faut pas rester dans l’immeuble, va au parking souterrain du Novotel Nord et attends de mes nouvelles… je viendrais te chercher. Il raccroche… les murs vibrent de plus en plus fort. La couchette d’Eto, comme folle, se déplace d’un bout à l’autre de la pièce. Soudain, la porte s’ouvre brusquement sur un gardien terrorisé qui les dévisage, les yeux exorbités. Il leur dit tout en s’enfuyant vers l’entrée de la prison : — Sortez vite… tout s’effondre… Ils prennent leurs jambes à leur cou et quittent le centre de rétention, aussi vite qu’ils le peuvent, enjambant des obstacles qui jonchent le sol. Le vent et la pluie fouettent violemment leur visage, l’asphalte se fissure et s’ouvre sous leurs pas, creusant des gouffres sans fond. Léon trébuche et s’effondre, Eto fait demi-tour et l’attrape par-dessous les aisselles… — Sabri, aide-moi ! Ils avancent tous les trois dans la nuit hurlante comme des naufragés, évitant les branches d’arbres qui volent autour deux comme des fétus de paille, manquant par dix fois de les assommer. Sabri les dirige sans hésiter à travers les ruelles étroites, et s’engouffre soudain dans un passage souterrain de la rue des glacières. Il se laisse tomber à même le sol, respire bruyamment et leur dit, essoufflé : — Là, nous sommes à l’abri. Il n’y a plus qu’à prier pour que ça s’arrête. Eto et Léon reprennent leur souffle. Ce dernier regarde Sabri avec étonnement. — Nous sommes où, là ? — Dans la ville souterraine Léon, il y a des dizaines de kilomètres de galerie qui traversent Perpignan sous la terre, bien connues des dealers… Eto souffle dans ses mains. Il soupire. — Tu crois qu’on ne risque rien là, Sabri ? — Ça ne peut pas être pire qu’en haut, on va attendre le jour. Ces souterrains datent du douzième siècle… ils ont connu bien des tempêtes. Ils s’accroupissent dans une petite salle voûtée et somnolent, blottis les uns contre les autres, comme des oiseaux dans un nid. Au-dessus d’eux, le cataclysme fait rage, détruisant tout sur son passage. Sabri sort son téléphone de la poche de son jean. Il murmure : — Merde ! Réseau indisponible… j’espère qu’Ayat est à l’abri. Eto lui dit : — C’est ta meuf ? — Oui et je l’aime tu vois. Même si elle est un peu folle et exaltée… Eto — Pourquoi tu dis ça, Sabri… — En 2017, elle s’est rendue à l’église de Rennes le Château, vêtue d’une cape blanche et le visage caché sous un masque vénitien et elle a… décapité la statue d’Asmodée et de Marie Madeleine, au nom du Coran ! — Sans déc ! Elle avait fumé quoi ? Sabri — Elle a voulu prouver que le Coran était plus fort que la bible… c’est une exaltée ma femme… mais je l’aime. Léon soupire : — On peut essayer de dormir ? Je suis crevé et j’ai froid… !!! Un sombre jour se lève sur un spectacle de désolation… Il fait un froid glacial et tout n’est que ruines. Des cadavres horriblement mutilés gisent à même le sol. Sabri remonte son col sur sa bouche. — Il fait un froid de canard. Allons au supermarché en face pour récupérer ce qu’il nous faut et attendons de voir ce qu’il se passe… La rue est déserte et la porte du supermarché béante et éventrée. Eto ricane en montrant du doigt la pancarte à l’entrée du magasin : — Libre service ! C’est le cas de dire… Il n’y a plus qu’à se servir… Il attrape un sac qu’il remplit de victuailles et de bouteilles d’alcool. Sabri et Léon arpentent les rayons, à la recherche de vêtements chauds et de sacs de couchage. Léon revient, fier de lui, brandissant un fusil de chasse et des cartouches. Ils regagnent les galeries qu’ils transforment rapidement en bunker… Eto boit du whisky au goulot. Il regarde Léon. — Et maintenant… c’est quoi le programme ? — Le programme, Eto… c’est de survivre. Je propose que nous prenions tout ce que nous pouvons emporter avec nous… et il faudrait nous diriger vers Opoul Perillos… là-bas, nous serons en sécurité. Sabri écoute la conversation en silence. Il se lève et regarde Léon dans les yeux. — Il n’est pas question d’abandonner Ayat. Par les galeries, nous pouvons sortir à Rivesaltes. Ensuite, nous ferons route vers Salses pour arriver jusqu’à Opoul. Je propose que nous prenions des sacs à dos… — Et des caddies… Sabri — Bonne idée ! Des sacs à dos et des caddies. Il ne faudra pas tarder, parce que si vous voulez mon avis, toute la « faune » de Perpignan va bientôt débouler ici… du moins ceux qui ont survécu et ça va être une vraie guérilla sous peu… Ils repartent au supermarché et entassent dans les chariots des vivres mais aussi des lampes à dynamo et des vêtements chauds… direction Opoul Perillos. Salses le Château – Maison de Gilles et Marie – 19 juillet 2019 Jukin et Maritchou ont débarqué d’Espelette en soirée. Une belle amitié est née entre le jeune couple de basques et Gilles et Marie depuis la mémorable journée de manifestations conjointe Gilets jaunes et syndicats du 1er Mai… à Toulouse. Jukin est arrivé les bras chargés de fromage et d’Irouleguy… À vingt-deux heures, ils sont encore attablés devant une bouteille. Gilles grimace un peu : — Il est… coriace ! Ton vin… Jukin éclate de rire. Maritchou porte le verre à ses lèvres. — Tu sais ce que ça veut dire « Irouleguy » en Basque ? Marie hoche la tête : — Non… mais je vais bientôt savoir… — Ça veut dire… vinaigre… On démarre à quelle heure demain matin… on va défiler à Perpignan c’est ça ? Gilles pose les verres dans l’évier. Il s’étire et baille un peu… il s’approche de la fenêtre et regarde le ciel, inquiet. — On dirait qu’il va y avoir un énorme orage… ça gronde très fort… on va se coucher. On partira vers onze heures ça suffit… Perpignan n’est pas loin. Et si vous voulez Dimanche on ira voir le Lydia à Barcarès… Maritchou sourit de toutes ses dents. — Le Lydia… c’est le fameux paquebot échoué ? — Oui, c’est ça ! Il est presque minuit quand ils regagnent enfin leur chambre… il fait une chaleur étouffante. Maritchou s’allonge nue sur le lit… le ciel est rouge sang et zébré de lueurs inquiétantes… Ils s’endorment avec difficulté, l’atmosphère est bizarre, comme chargée d’électricité. Tout à coup, un bruit infernal les tire de leur sommeil. Le ciel gémit sans fin « humm… humm ». Jukin se dresse sur son séant, le cœur affolé. — C’est quoi ce délire… Il se lève et se dirige rapidement vers la fenêtre. Les murs vibrent et le sol tremble légèrement sous ses pas, dans un bruit de tonnerre. Maritchou enfile un tee-shirt et se dirige vers la cuisine. Marie et Gilles y sont déjà, debout, face à la fenêtre, les yeux exorbités. Le grand miroir qui orne le mur du salon, explose soudain en mille morceaux, sous leurs yeux effarés. La poutre au plafond craque d’un bruit sourd et s’effondre sur Gilles qui hurle de douleur, écrasé au sol par l’énorme morceau de chêne… Jukin se précipite. Marie halète : — Vite à la cave ! Maritchou dévale l’escalier qui conduit au sous-sol en hurlant, hystérique. Gilles gît au sol, inconscient. Marie s’arc-boute contre la poutre, Jukin revient sur ses pas et tire Gilles par les bras. Le mur finit de s’écrouler dans un bruit assourdissant. Ils descendent de justesse les marches, en tirant derrière eux Gilles, sérieusement blessé à la jambe. Le côté gauche de son visage présente une plaie béante… Il reprend connaissance, allongé contre Marie qui pleure de toute son âme. Il gémit : — Ma jambe, Marie… je saigne… Elle se lève, les jambes flageolantes et attrape un torchon qui traîne sur le congélateur. Jukin l’aide à le lier autour de la cheville de Gilles qui grince des dents sous l’effet de la douleur… Le bruit diminue progressivement… le froid s’installe dans le silence. Maritchou pleure sans discontinuer, obnubilée. Jukin regarde sa montre. Il est 3 h 33… il n’y a plus un bruit dans la pièce au-dessus, de la buée s’échappe de sa bouche. Il gèle. Gilles grelotte… bercé par Marie. Jukin remonte les marches qui mènent jusqu’à la cuisine… il ouvre lentement la porte sur un spectacle de désolation et se tourne vers Marie. — Tu peux monter m’aider ? Je crois que c’est fini… Elle le rejoint dare-dare et saisit rapidement des couvertures, des médicaments et des vivres. Au passage, elle attrape son portable qui gît sous une chaise renversée, d’une main tremblante. De retour au sous-sol, elle essaye en vain de composer le 15… l’appareil affiche « réseau indisponible » … Gilles grimace de douleur, elle l’enveloppe dans une couverture et lui fait avaler une dose d’antalgique. Maritchou enfile une doudoune. Elle a les lèvres blanches… elle murmure « j’ai froid… » en claquant des dents… ils finissent par s’endormir d’épuisement. Le jour se lève sur une scène de fin du monde… Jukin repart dans la maison, il regarde horrifié le paysage dévasté qui s’offre à ses yeux. Il redescend et se laisse tomber à même le sol. — On fait quoi maintenant… Gilles a besoin de soins. Et je crains fort que nous ne puissions pas sortir de la maison. Il y a comme un cratère devant la porte… Marie se dirige vers le fond de la cave et commence à pousser un vieux meuble. Jukin la regarde, étonné : — Tu fais quoi ? — Il y a des galeries souterraines qui conduisent jusqu’à Opoul… si tu veux bien m’aider, on peut essayer de s’y rendre. Il suffit de fabriquer un brancard pour Gilles… Ils regardent autour d’eux. Le transat à roulettes de jardin fera peut-être l’affaire. Une heure plus tard, ils s’engagent enfin dans les souterrains. Jukin tire à bout de bras, le brancard de fortune. Maritchou et Marie lui emboîtent le pas, chargées comme des mules. Après deux bonnes heures de marche, ils entendent des voix qui résonnent au-dessus de leur tête… Marie s’arrête le cœur battant. Elle crie : — Au secours, aidez-nous ! Un bruit de porte qui grince laisse passer, par un escalier dérobé, un homme qui descend à leur rencontre, un tisonnier à la main… Marie s’avance vers lui, chancelante et les mains tendues. Ce visage, cette voix ! C’est… Polo Elle s’effondre sans connaissance à ses pieds. En la voyant, Polo laisse tomber son arme. Il crie d’une voix tremblante : — Marie Claire ! Jeannot ! Rosalie ! On a besoin d’aide à la crypte. Ils accourent. Jukin et Maritchou pleurent de soulagement. Jukin tire sur le chariot ou repose Gilles, qui gémit… On est sauvés. Jeannot prend Marie dans ses bras puissants et s’engage dans le vieil escalier de pierre qui conduit aux caves du Presbytère. Parking Novotel Nord de Rivesaltes – 20 Juillet 2019 - 4 h Fanny pleurniche, à moitié nue et accroupie dans un angle du parking souterrain du Novotel. Elle tient encore à la main la bouteille de rosé qu’elle était en train de boire lorsque l’énorme explosion a retenti. L’homme qui était couché à ses côtés l’a regardé d’un air étonné, juste avant que sa tête, décapitée par une lame de fer tombant du plafond, ne roule au pied du lit. Elle porte le goulot à sa bouche et avale une rasade de « rosé canicule ». Elle hoquette : — On avait bu et baisé toute la nuit et tout à coup vlan ! J’ai rien compris ! Elle fait avec ses bras, des gestes qui montrent un ballon qui roule sur le sol… — Il a perdu la tête ! Et il ne m’avait même pas payée ! Je ne sais même pas son nom. Elle pleure tout en buvant. Le rimmel coule sur son visage. Assise à ses côtés, le regard sombre, Ayat lui jette un regard agacé. La prostituée à ses côtés répète la même chose depuis une bonne demi-heure. Elle sort de son sac à dos un pull et un caleçon et le lui jette. — Enfilez ça ! Il gèle ! Et arrêtez de boire ! Madame… Elle souffle sur ses doigts et remonte le col de son blouson en jean. La femme s’habille en silence. Elle geint : — On va devenir quoi ??? Ils sont tous morts !!! Elle pleure et gémit, la voix éraillée par le tabac. Ayat soupire, excédée, en regardant la femme sans âge, qui boit le vin à même le goulot. — Calmez-vous Madame, mon ami va venir me chercher… il faut avoir confiance. La femme essuie ses yeux et se mouche dans ses doigts. Elle tend une main douteuse, qu’Ayat serre d’un air dégoûté. — Pas Madame… Fanny ! Je m’appelle Françoise, mais pour vous c’est Fanny… F.A.N.N. Y… maintenant, on est amies ! Elle se gratte la tête et s’endort en ronflant, à moitié ivre, adossée à un poteau en béton armé… une lumière blafarde illumine le parking. Il fait très froid. Tout à coup, Ayat entend des voix masculines qui s’approchent… son cœur palpite — Sabri ? C’est toi ? — Ayat, où es-tu ? Il arrive devant elle et la serre dans ses bras, avec tendresse. La femme à même le sol ronfle de plus en plus fort. Il se tourne vers elle, étonné et dit : — C’est quoi ça ??? — Fanny ! C’est Fanny… Derrière lui, deux hommes attendent, silencieux. Sabri lui prend la main et fait de brèves présentations : — Eto, Léon, voilà Ayat, ma femme. Bon, on y va ??? Il la tire en avant, mais Ayat résiste. Il s’arrête net et lui jette un regard interrogateur. — Avance Ayat… Elle lui montre la forme avachie à leurs pieds. — Et Fanny alors ? On ne part pas sans elle… ! Il souffle. Décidément, elle ne changera jamais. Sans un mot, Léon attrape la femme endormie, qu’il jette en travers de son épaule. Il s’avance dans le parking. — On y va cette fois ??? Direction Salses… puis Opoul… enfin, si on y arrive vivants !! Ils quittent le parking souterrain à la queue leu leu… Ayat reste figée sur le seuil, elle regarde incrédule le spectacle d’apocalypse digne d’un film d’horreur des années 2000. Toitures emportées, voitures renversées… et des corps, des dizaines de corps horriblement mutilés qui gisent à même le sol… Elle vomit violemment. Sabri lui prend la main et dit avec douceur. — Ne regarde pas autour de toi… on va survivre… — On se croirait dans un film de zombies… Sabri. — Oui… et ça ne fait que commencer… Il serre un peu sa main. Elle avance les yeux fixes et les jambes tremblantes. — On va loin ? Léon se retourne et lui dit un sourire crispé sur le visage… — Une quinzaine de kilomètres et on sera à l’abri. À travers la garrigue… bien sûr. Il éclate d’un rire dur. Sur son épaule, Fanny s’agite un peu en grommelant. Il la pose au sol. Elle tombe sur les fesses et le regarde, d’un œil torve. — Vous êtes qui ? On fait quoi là ? Vous savez… c’est vingt euros la passe ! Léon reste sans voix… cette femme… elle est… il ne trouve pas de mots. Ce visage reflète une énorme souffrance. Elle a dû être belle, il fut un temps… avant que la vie ne l’accable. Une énorme bouffée de tendresse, inexplicable l’étreint. Elle est son « autre », le double qu’il a toujours cherché… un chien perdu sans collier… il lui tend la main, et l’aide à se relever. Elle est fragile et étonnée par cette soudaine prévenance. — Merci, tu es gentil, je m’appelle Françoise, mais pour toi c’est F.A.2N.Y… et Fanny c’est pour les amis. Et toi ? Il la regarde, des yeux Agathe et tristes, des cicatrices sur le visage… il lui prend la main et lui pose instinctivement un b****r sur le poignet… elle le scrute, étonnée et répète : — Tu t’appelles comment ? — Léon… le con… L.E.O.N… pour toi. Eto toussote un peu. Il dit d’une voix aigre : — Bon ! Quand vous aurez fini… on pourra avancer. C’est bien beau tout ça ! Mais il gèle. Ils reprennent la route, Léon entoure les épaules de Fanny d’un geste protecteur, elle avance, étonnée et rassurée. L’homme, qui marche à ses côtés, dégage une odeur mâle et musquée qui l’aide à avancer. C’est un homme, un vrai… dur et tendre à la fois. Au détour de la départementale 9 apparaît le village, dévasté, comme tout ceux qu’ils ont traversé. Léon regarde autour de lui. Il fronce les sourcils… — Sabri, je fais confiance à mon instinct… on monte jusqu’à Perillos… — Perillos ? Léon ? C’est quoi — Là… ou tout commence et tout finit… tu viens, Fanny ? Ils le suivent en silence… la nuit, glaciale, commence à tomber lorsqu’ils arrivent, épuisés au Cortal de Lalanne… Léon allume du feu dans l’énorme cheminée et sort des vivres de leur sac à dos. Fanny somnole dans sa chaleur… il la regarde avec amour. C’est peut-être ça le coup de foudre… « Rien n’est plus tragique que de rencontrer un individu à bout de souffle, perdu dans le labyrinthe de la vie. Martin Luther King ». Il s’endort dans sa douceur… le bonheur, c’est quoi au bout du compte… le bonheur… il ne connaissait pas ce mot. Parfois du pire naît le meilleur et vice versa, comme disait sa mère… Ayat est blottie dans les bras de Sabri. Elle murmure : — Quand je suis venue te voir au parloir avant-hier, je ne pensais pas que nous dormirions ensemble ce soir… Il lui caresse les cheveux avec tendresse… — C’est vrai… j’ai fait le con… mais tu vois… au nom de la Bible et du Coran, quand tout s’effondre, la seule religion c’est l’amour… Elle se détend, bercée par ses bras puissants et finit par sombrer dans un sommeil sans rêves, le feu crépite dans la cheminée. Au petit matin, Eto entend des craquements de branches cassées devant la bergerie accompagnés de bruits de voix. Il se lève sans bruit et entrouvre la porte. Un homme accroupi casse des branchettes qu’il fait passer à une jeune femme, aux longs cheveux châtains… — Tiens ! Anaïs, prends ça et retourne à l’intérieur, il gèle… — Oui, papa, ne tarde pas… Elle repart vers une des seules maisons encore debout. L’homme se relève et son regard gris croise celui d’Eto. Il fronce les sourcils et s’approche la main tendue, — Salut… je suis Jean Jacques… vous savez où sont passés les autres… depuis quand vous êtes là ? Eto sort une main de son jean et accepte la poignée de main vigoureuse. Il sourit : — On est arrivé hier au soir… entrez donc… L’homme lui rend son sourire. Il se retourne et appelle : — Anaïs ! Viens me rejoindre il y a des gens, là ! La jeune femme revient vers eux, l’air inquiète… ses immenses yeux verts transpercent Eto, qui rougit un peu. Il ouvre grand la porte… — Levez-vous… on a de la visite… Ils se congratulent. Ayat pleure dans les bras d’Anaïs. — Quel bonheur de voir qu’il y a des survivants… mais vous faites quoi là ? — C’est toute une histoire… on voulait rejoindre les autres quand on a compris qu’il se passait des choses graves … je ne sais pas comment on est arrivé vivants. Jean-Jacques approuve. — On a marché pendant des kilomètres… Un petit chien rentre en aboyant dans le Cortal. Il se précipite vers Anaïs en agitant la queue. Elle éclate de rire. — C’est assez Bobby… couche-toi ! Le chiot se couche à ses pieds et la regarde d’un air triste. Elle le caresse et explique à Eto. — Je l’ai ramassé du côté de Salses. Il boitait horriblement… Eto sourit de ses dents blanches. Il chatouille le chiot. — J’en avais un… avant… Anaïs… — Avant… ? — Oui… je te raconterai un jour. Jean-Jacques ressort du Cortal. Il leur fait signe de le suivre jusqu’à la grande maison qui est miraculeusement encore debout. — On va s’installer là et j’ai une surprise pour vous… Il tourne le bouton en porcelaine à côté de la porte d’entrée… et la lumière jaillit sous le regard étonné des nouveaux arrivants. Léon reste sans voix. Il balbutie : — Y a même de la lumière… Jean Jacques hoche la tête et ajoute d’une voix joyeuse — Un énorme groupe et du carburant… bon… je vous montre les chambres ? Léon lui emboîte le pas. — Tu sais où on est là ? — Non Léon… — On est à l’abri, Maison de Lalanne. Une maison achetée au début du 19ème siècle par un célèbre médecin « chirurgien » originaire d’Opoul… c’est pour ça qu’elle est belle… La soirée se déroule dans une ambiance détendue autour du feu… c’est tellement bon de recréer une vie après l’hécatombe des derniers jours.
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