Les retrouvailles
Presbytère Opoul – 14 Juillet 2032
Pecos est assis en face de Polo. Ils se dévisagent en silence. Marie Claire est à leurs côtés, un peu gênée, elle se ronge les ongles…
Pecos soupire et hoche la tête.
— Alors pendant toutes ces années, tu as monté un énorme bateau aux gens qui vivent ici… tout simplement pour ne pas perdre Marie Claire ? J’en crois à peine mes oreilles… il aurait été préférable que nous en parlions… enfin, ce qui est fait est fait…
Il regarde Marie Claire, et lui dit gentiment :
— Tu es bien, au moins, toi ?
Elle rougit un peu et acquiesce.
— Oui, tu vois, j’avais presque réussi à t’oublier, ma vie est avec lui… et toi Pecos comment ça va ?
— Moi… je m’occupe de Nadine. Tu te souviens d’elle ?
— Bien sûr ! Une nana adorable et rigolote et comment va Charles ?
Pecos a les yeux qui se remplissent de larmes. Il hausse les épaules.
— Une mort atroce pour lui, mais un geste héroïque. II est mort dévoré par les chiens-loups … et juste avant de succomber il a réussi à mettre tous les enfants à l’abri…
Hans arrive dans la pièce, l’air préoccupé. Il se lave les mains.
— Dis-moi Polo, depuis quand il est dans cet état Fred ?
Polo se gratte la tête.
— Une petite semaine… on l’a soigné pourtant avec de la moisissure de melons… et des tisanes…
Marie est pensive. Elle sourit à Hans…
— Tu la trouves comment la plaie, Hans… ?
— Ça mérite d’être suturé mais c’est propre, c’est toi qui t’en es occupé, Marie ?
— Oui… avec les asticots bien sûr… ils ont bouffé toutes les chairs infectées, je les ai retirés hier matin…
Hans lui tape sur l’épaule
— Tu as bien géré, mais je vais quand même devoir recoudre. Je remonte à Salveterre chercher ce dont on a besoin. Et il faudra voir ce que l’on peut faire pour la jambe de Gilles, plus tard… qui vient avec moi ?
Marie s’avance vers la porte suivie par Jeannot, Hans, Polo, Pecos et Jukin… armés de fusils de chasse… au loin, on entend des chiens hurler.
Polo donne l’accolade à Pecos et dit d’une voix chargée d’émotion :
— On fait la paix ? Il faudra tout nous raconter pour ce pauvre Charles…
Ils remontent ensemble la petite route qui mène à Salveterre, en discutant fébrilement… Jeannot maugrée dans sa barbe :
— Tu es quand même con Polo ! On a perdu beaucoup de temps… ensemble, on est plus forts non ???
Polo marche devant, penaud. Il opine du chef.
— Oui, mais j’avais trop peur de la perdre…
Devant le Château, Calou et Christian montent la garde, ils regardent avec étonnement le groupe qui escalade les murets de pierre. Calou crie vers le Château :
— Pierre, Jo, Jean-Claude… on a de la visite…
Une heure plus tard, autour de la table de l’immense salle de garde, les conversations vont bon train… Nadine est toujours silencieuse, assise dans le grand fauteuil, les yeux un peu vides. Pecos s’approche d’elle avec douceur et lui caresse la joue… elle lui jette un bref regard effrayé. Maya rentre alors dans la pièce, suivie par le chiot, qui jappe autour de son jupon… la petite bête se rue vers Nadine, saute sur ses genoux et commence à lui lécher la main. Cette dernière, comme par miracle, baisse les yeux sur le petit animal et commence à lui chatouiller le museau en chantonnant.
Autour de la table, le silence se fait… Pecos s’approche doucement, et s’accroupit devant elle.
— Ça va, Nadine ? Wolf descend de là !
Il tend la main
Nadine le fusille du regard, en serrant le petit chien contre son cœur. Elle prononce ses premiers mots depuis longtemps, d’une voix rauque :
— Laisse-moi le chien Pecos…
Pecos pleure de joie.
— Elle a parlé ! Nadine a parlé !
La joie se lit sur les visages. Hans regarde Polo avec un grand sourire.
— On fait quoi maintenant… je pense qu’il faut unir nos forces… et tenter de reconstruire ce qui peut l’être… vous êtes combien en bas ?
— Neuf… Hans…
— Parfait… demain, je viens m’occuper de Fred et on se réunit tous ici… on a du boulot… Il faut s’occuper des hordes de chiens sauvages et faire un point global sur la situation et les moyens humains et matériels dont nous disposons… Sais-tu s’il y a d’autres survivants…
Polo marmonne dans sa barbe :
— Je crois qu’il y a des « autres » à Perillos… Hans.
Ils repartent vers le village avant la tombée de la nuit, le cœur léger… demain sera un nouveau jour.
Château de Salveterre – 15 Juillet 2032
Soraya regarde Agnès et Marjorie qui discutent en se coiffant et rient en évoquant des souvenirs du temps d’avant. Katia les écoute en souriant, et pose un verre dans l’évier.
— J’étais très contente de voir Marie hier après-midi… elle a très peu changé.
— Oui Katia, par contre Gilles a été blessé lors du cataclysme, il paraît qu’il marche avec difficulté.
Soraya hoche la tête.
— On verra ça, Hans a dit qu’il n’est pas sûr de pouvoir faire quelque chose, par contre le gars Fred, je me souvenais pas de lui… Marjorie
— Mais si, rappelle-toi, Agnès, le cousin de Melinda ! Je crois qu’il était au conseil municipal.
— Il avait fait la descente des caisses à savon avec Gilles. Tu te souviens Juju ?
Elle éclate de rire en évoquant la scène.
— On avait bien ri ! Ça va être sympa de recréer une communauté de vie. Ils viennent tous déjeuner à midi… Marie dit qu’ils sont neuf… et que peut-être il y a d’autres personnes à Perillos…
Elle soupire. Toutes ces années perdues, cloîtrés dans un endroit… alors qu’à portée de main, il y avait d’autres habitants… c’est à peine croyable. Enfin, le problème est bien dans les meutes de chiens sauvages. Ils sont extrêmement dangereux. Nicolas entre dans la pièce talonné par Mehdi, Manuel et Marc.
— Alors Mesdames, on tient salon ?
— Oui, on se souvient de choses de la vie d’avant et on riait bien… tu te souviens des Élections Européennes ? Nicolas
— Oh oui, je me souviens surtout de la stupidité de cette campagne…
Il rit à perdre haleine et se frotte les yeux.
— Tu te souviens Mehdi ? L’affiche avec le chien ? Parti… animaliste… j’avais beau aimer les animaux… on avait atteint le fond non…
— Encore, qu’à bien y réfléchir, c’était peut-être prémonitoire… les chiens ont pris le pouvoir comme dans le livre de Clifford D Simak « Demain les chiens », Nicolas.
Ils se dirigent vers la cave en discutant, ça a réveillé bien des souvenirs… Tout ce qui s’est passé annonçait la fin prochaine d’un monde devenu ubuesque et v*****t… Les Gilets Jaunes, les blacks blocs, les Européennes, la guérilla civile et religieuse… les attentats….
Dans la cour du Château, Antonin joue au ballon avec Petit Paul… Sam joue de la guitare et Melinda, Jeanne et Maya dansent sous le soleil… au son de la musique… Wolf joue avec un os à leurs côtés.
Nicolas regarde autour de lui.
— Où sont les anciens ?
— Ils sont descendus à Opoul pour une réunion au Presbytère. Ils reviennent vers midi avec les autres… et cette après-midi… on monte à Perillos… Nicolas.
— Ah oui Marc… depuis le temps qu’on en parlait. Polo a des fusils et des munitions, ça devrait être possible…
— Et puis il y a de nouveau d’autres animaux… j’ai vu un terrier avant-hier et des restes de ce qui pouvait être un lapin. Venez voir…
Ils descendent le sentier. Marc s’accroupit devant une dépouille ensanglantée…
— Ah oui ! Regarde la queue en pompon ! C’est un lapin… ils étaient endémiques ici il y a des décennies…
— Oui enfin… beaucoup moins les derniers temps… la myxomatose avait décimé une bonne partie de la population…
Marc regarde le lapin, désolé, il murmure :
— Tu te rends compte ! Provoquer volontairement une épidémie pour décimer des espèces… le monde était vraiment devenu fou… Manuel.
— Malheureusement, les conséquences ont été épouvantables, j’essaye de ne pas penser à tous mes proches qui n’ont pas survécu…
— Tu vois Manuel, je me reprocherais ma vie durant, que ma sœur n’ait pas été au rendez-vous… je lui avais laissé x messages… mais une tête de mule Anaïs… et on s’était connement disputés deux mois avant…
Sa voix s’étrangle un peu. Il plisse les yeux et montre du doigt un groupe qui monte sur le chemin. Il s’exclame :
— Regardez ! Ils arrivent !
Ils s’engagent dans le sentier à leur rencontre… Calou et Jo portent un brancard sur lequel gît Fred, Gilles suit, un grand sourire réjoui sur son visage lacéré, soutenu par Marie, radieuse.
Le repas de midi se déroule dans la cour du Château et surprise ! Polo qui a plus d’une corde à son arc est monté avec un bib de cinq l****s de Rivesaltes ambré… Sur la table, les plats sont remplis de grillons grillés et depuis peu de salade. Un vieux cerisier au bord du Chemin redonne des fruits depuis quelques années… Gérard ouvre le bib avec un grand sourire.
— Je vois Polo que tu avais vraiment anticipé la catastrophe ! Un Rivesaltes 2018 ! C’est génial !
Il remplit son verre avec l’odorant liquide tuilé… qu’il porte à ses lèvres avec gourmandise… Polo l’observe, d’un air coquin…
— Ça, tu peux le dire et en plus on a récupéré toutes les réserves du Café ! Hein Jeannot ?
Jeannot lève son verre.
— On te doit bien ça ! Tu nous as tout de même sauvé la vie, n’est-ce pas Rosalie… ?
Gérard les observe avec curiosité. Il balbutie, un peu gêné :
— Honnêtement Jeannot, je vous ai cru morts… vous étiez pâles, immobiles et glacés…
— C’est normal Gérard, on était au dernier stade de l’hypothermie et au bout du compte, tu nous as aidés…
— Ah bon ! Tu crois ça Jeannot ?
— Oui en nous couvrant… tu nous as aidés… bon, on trinque ?
Ils lèvent tous leur verre…
Hans fait tourner le vin doux dans sa bouche avec délectation.
— On monte à Perillos après le repas ?
— Oui… tous les hommes… les femmes restent là avec Gilles et Fred, OK ?
Il est presque quinze heures quand ils prennent la route. Nicolas marche devant avec Mehdi, Manuel et Marc. Ils sont armés de fusils. Jukin suit derrière avec un arc… le chemin qui monte jusqu’au hameau est semé d’éboulis et de troncs d’arbres arrachés. Ils avancent calmement à travers les obstacles qui jalonnent le sentier empierré. Il est presque seize heures quand ils arrivent enfin sur les ruines de l’ancienne Église Sainte-Barbe. Ils s’arrêtent pour souffler. La « Cactus » de Pierre est toujours là recouverte de poussière, les pneus crevés et l’aile droite défoncée, devant la maison des Vidal. Nicolas contemple les volets arrachés de la maison des Auriol, Manuel pousse la porte de la Maison des Ferrer…
Marc fronce les sourcils et se baisse. Il leur montre du doigt des cendres… il dit.
— Quelqu’un a fait du feu récemment ici…
Un craquement à l’entrée du Cortal de Lalanne attire leur attention. Une femme sans âge s’avance vers eux, intimidée. Elle leur tend la main
— Bonjour, je suis Fanny… F.A.2N.Y… et vous êtes qui ?
Un homme surgit dans son dos, le fusil pointé en direction des arrivants… il s’écrie :
— Fanny, rentre à l’intérieur !
Il s’avance, menaçant, laisse tomber son arme et dit d’un ton incrédule
— Je n’en crois pas mes yeux… Polo ! Jeannot ! Vous faites quoi là.
Son visage s’éclaire. Il se tourne vers le Cortal et appelle :
— Jean Jacques, Sabri, Anaïs, venez, on a de la visite !
Il serre les mains, Polo reste sans voix… il secoue la tête.
— Dis-moi que je rêve ! Que fais-tu là Léon ! Je te croyais mort.
Un groupe, intimidé, arrive sur le pas de la porte. Nicolas blêmit. La jeune femme aux superbes yeux verts qui l’observe depuis le seuil, les yeux exorbités… c’est bien elle ! Sa sœur… Anaïs. Il se précipite vers elle, des larmes dégoulinent sur son visage… il l’étreint en pleurant. Un homme jeune l’observe en pinçant les lèvres. Il dit d’un ton rogue :
— C’est qui ce mec Nana ?
Anaïs se dégage et regarde Eto, les yeux chargés d’émotion.
— C’est mon frère Nicolas, chéri ! Nicolas, je te présente Eto !
Eto retrouve le sourire, il serre brièvement Nicolas contre lui.
— Bienvenue, mon frère !
Sabri et Ayat s’approchent à leur tour, ravis de cette rencontre…
— Vous sortez d’où ?
— On est en bas au Château et au Presbytère.
Un chien sort du Cortal, les babines retroussées. Il gronde un peu, le poil hérissé. Jukin recule et arme son arc, Eto arrête son geste de la main et gronde :
— Couché, Bobby !
Le chien rampe à ses pieds en geignant. Il lui caresse la tête et dit, en souriant :
— Bon chien ! N’ayez pas peur ! il n’est pas méchant !
Il s’éloigne de la porte et leur dit :
— Entrez donc !
Jean Jacques est figé sur le perron. Il dit d’une voix tremblante.
— Nico… vous êtes tous vivants ? Je n’en crois pas mes yeux…
Des larmes coulent de ses yeux à ses lèvres… Antonin observe la scène, effaré. Il murmure :
— Tati nana… papi… vous êtes revenus.
Le Cortal de Lalanne est toujours le même… il a résisté au-delà de toute espérance. Léon se laisse tomber sur le rebord de la cheminée… il soupire.
— Quel bonheur, et quel miracle on en a des choses à se raconter !
Hans regarde le soleil qui descend vers l’horizon. Il dit d’une voix chargée d’émotion.
— On va redescendre… les meutes vont bientôt partir en chasse… on peut se retrouver au Presbytère demain, à la mi-journée ?
— Oui bien sûr !!!
Eto discute fébrilement avec Christian. Il semble emballé par leurs échanges.
— Si tu m’aides Christian, on peut y arriver !