Ils regardent leur trésor, les yeux pleins d’une évidente déception. Depuis la découverte de la bouteille, leur excitation allait crescendo, mais maintenant, l’espoir d’avoir mis au jour une belle histoire de marin, ou un récit d’aventures, enfin, quelque chose “d’extraordinaire”, vient de s’évanouir comme la brume de chaleur. À tout hasard, Hugues, histoire de détendre un peu l’atmosphère, frotte avec son avant-bras le corps de la gourde. Mais les frottements n’y changent rien, nul génie ne se décide à sortir du récipient, et l’abattement creuse un peu plus les yeux attristés des explorateurs de la fosse aux congres.
— Bon ! réagit avec vigueur LSD, on ne va pas se laisser abattre ! Petit 1, votre père va aller nous chercher un peu de cet excellent cidre breton, brut et fermier, qui remonterait le moral à un déprimé suicidaire.
Pendant qu’Hugues obéit aux injonctions de sa belle, celle-ci continue ses efforts pour requinquer les troupes :
— Petit 2, Tanguy est en vacances et il va se faire un plaisir de venir jeter un coup d’œil sur la gourde et son contenu. En particulier, je suis certaine que ce bout de papier n’est pas là par hasard et qu’il peut nous en apprendre beaucoup.
— À moins, ajoute, dépité, le pauvre Adrien, à moins que tout ceci ne soit qu’une sale blague, faite par des gamins ou des ados…
— T’inquiète ! Laisse faire Tanguy, il ferait parler un pot de chambre !
*
La troisième bouteille de cidre n’a plus que quelques secondes à vivre, quand Tanguy, réfugié, seul, dans la cuisine dont il a fait fermer les volets, pousse un cri à rendre jaloux de honte Archimède, découvreur comme chacun sait, du principe selon lequel le téléphone sonne toujours quand on est sous la douche. Le cri de Tanguy n’est donc ni orthodoxe ni même grec et serait plutôt du genre franchouillard tendance grivoise. Ce qui en pratique se résume à cette formule imagée que ne renierait pas Fabrice Lucchini :
— p****n de p****n ! Mais c’est énorme !
Et il ajoute en haussant la voix et en détachant bien les syllabes :
— É-nor-me ! É-nor-mis-si-me !
Toute la tribu jusque-là attablée au soleil se précipite dans la pénombre de la cuisine où ils retrouvent un Tanguy rayonnant de bonheur, qui a enlevé ses petites lunettes rondes pour bien s’éponger le front.
Alors que les questions fusent de toutes les bouches de la jeune classe, alors que Laure et Hugues brûlent de savoir ce qu’a découvert le professeur d’informatique, celui-ci se contente de déclarer :
— Je vous explique tout dans une seconde, mais j’aurais bien pris, moi aussi, un coup de cidre… agrémenté d’un petit coup de lambig fermier, s’il t’en reste…
Une fois désaltéré, un immense sourire aux lèvres, Tanguy résume enfin ses trouvailles. Dans un silence si profond qu’un soupir s’y noierait, à peine troublé par quelques lointains bruits de bateaux à moteur et de pleurs de goélands, le petit copain d’Isabelle Lebech prend enfin la parole :
— Bon ! Je vais vous la faire courte. D’abord, la gourde, c’est une gourde tout à fait banale, en plastique gaufré translucide, mais pas transparent, comme on en faisait avant l’invention des toutes premières bouteilles d’eau minérale équipées d’un embout pour permettre aux cyclistes ou autres sportifs de boire facilement pendant l’effort. Cela nous donne quand même quelques indications sur la date où ladite gourde s’est retrouvée à la mer. Personnellement, je dirais entre trente et quarante ans… Les pièces de monnaie maintenant : que des pièces de monnaie classiques, en francs français, dont les dates d’émission se situent toutes dans les années 75-80, à part deux pièces de 1 franc, à l’effigie de la Semeuse, qui datent de 1981.
— Je ne sais pas si tu nous la fais courte, maugrée Adrien… Mais qu’est-ce que ce serait si tu nous la faisais longue… !
— J’y arrive, mon bonhomme, j’y arrive… Reste le bout de papier. À première vue, il n’a pas pris l’humidité, ce qui est déjà un bon point, mais les quelques signes gribouillés dessus sont illisibles à l’œil nu. Alors j’ai utilisé quelques astuces pour voir s’il y avait autre chose d’écrit… J’ai scanné le document et après, j’ai utilisé mon logiciel de tripatouillage photo “Gimpshop”, j’ai pu redonner beaucoup plus de contraste au texte et j’ai retrouvé des mots ou des bribes de phrase qui étaient invisibles avant. Là, j’avais déjà reconstitué une bonne partie du texte. Et après, j’ai utilisé des techniques plus classiques : comme le texte avait été écrit au crayon papier, j’ai griffonné la feuille avec un crayon à mine blanche et j’ai chauffé délicatement le papier par en dessous avec la flamme d’une bougie… Et voilà le travail ! Je suis assez fier de moi ! dit-il en se resservant un autre verre de lambig. Bien mérité.
Laure, la seule à avoir, à peu près, gardé son calme, enchaîne d’une voix douce :
— Bravo pour la technique ! Et alors, le texte ?
— Ah oui, le texte ! Je vous l’ai recopié au propre en Word.
Tout le monde s’agglutine derrière le décodeur du message, tandis que le fac-similé du message s’affiche sur l’écran de son ordinateur Tosh-Hpackardbellibm SI 224-3i : « Ils sont après moi, je n’en ai plus que pour quelques minutes… J’ai la preuve… » Là, des mots indéchiffrables, Et après, le texte reprend : « tué. Hermine PL312406 / Voltaire, Char, Vian, Baudelaire et Christie _ +12. MT. »Voilà ! Intéressant, non ?
Le silence qui suit la brillante démonstration de Tanguy témoigne de l’étonnement et surtout de la déception de ses auditeurs. À l’évidence, ils s’attendaient à une belle histoire d’enfant ayant posté son message sur une plage anglaise ou américaine. Ou alors à un appel au secours d’un naufragé dérivant sur un radeau de sauvetage ou perdu sur une île déserte. Et là, ils ont affaire à un message incompréhensible venu d’on ne sait “zou” (je fais ce que je veux). Chez les jeunes, l’enthousiasme des premières heures est en chute libre. Leur possible conte de fées tout droit sorti de l’eau y retourne bien vite. Alors ils quittent la cuisine, abandonnent leur tenue de plongée et décident de partir à la plage la plus proche, celle de Pors Gwenn.
Restés seuls dans la cuisine, Tanguy, Hugues et Laure marquent bien plus d’intérêt pour la trouvaille que les jeunes gens. Encore que la tendance, côté Hugues, serait plutôt à l’abandon pur et simple des complications que pourrait attirer ce message sibyllin. Et il le dit en termes clairs et crus :
— Écoutez, vous êtes bien gentils, mais là, on est en week-end, peinards, je suis en vacances dans cinq jours et ce sera la première fois depuis une éternité que je peux prendre trois semaines en été ! J’ai la chance, ce qui ne m’était pas arrivé depuis des années, d’avoir mes deux enfants ensemble ! Et en plus, il fait un temps de Côte d’Azur ! Alors je n’ai au-cune-ment l’intention de gâcher ces moments de bonheur familial avec une enquête à la con, qui en plus ne nous concerne ni de près ni de loin, si je ne me trompe. Alors vous allez me faire le plaisir de refoutre cette simili-bouteille à la mer et de l’oublier à jamais !
Pour qui connaît bien le pharmacien de Trémel, le ton sans équivoque n’appelle pas à la discussion, sa décision est définitivement prise. L’enquête est close. Tanguy et Laure se regardent, l’air consterné, avant que leur discours pupillaire ne prenne une allure complice. Du genre, “officiellement”, on oublie tout mais, qui sait, quand tu auras le dos tourné, on pourrait peut-être se pencher sur l’affaire… Hugues à peine sorti de la cuisine, Laure demande à Tanguy :
— Tu crois que tu peux déchiffrer d’autres choses sur le message ?
— Je ne sais pas encore. Mais je vais me réattaquer au problème dès que je serai à la maison. Et surtout, je vais essayer de comprendre ce que tout cela veut dire !
— Tiens-moi au courant. Discrètement… Vu la réaction d’Hugues…
*
Le lendemain matin, tandis que son Hugonounet de pharmacien est retourné à son officine de Trémel, tandis que les enfants récupèrent de leur soirée au Smuggler, l’une des principales boîtes de nuit du secteur, tandis que Bruxelles, l’étrange mélange d’un Jack Russell et d’un cavalier King Charles, après avoir fait un grand tour, s’est étalé dans l’herbe encore toute fraîche, Tanguy arrive discrètement sur son nouveau quad, son Yamaha 500vgmkh 2041 GS. Laure est déjà à l’ouvrage, penchée sur le texte déchiffré par le copain d’Isabelle, la veille. Une quick bise, et LSD demande en montrant le message :
— Tu en as parlé à Isa ? Qu’est-ce qu’elle en pense ?
— C’est tout simple, elle m’a dit à peu près comme Hugues : qu’on a eu assez d’emmerdements avec toutes ces enquêtes, que là, on n’est pas concernés et qu’elle veut passer un été pépère entre repos, copains, balades, apéros et baignades… Voilà ce qu’elle m’a dit, le tout assorti de menaces plus ou moins directes sur notre vie… intime, si je ne tenais pas compte de ses remarques.
— Tu rigoles ! Elle irait jusqu’à faire la grève du sexe !
— Tu sais ! Elle la fait parfois aussi quand elle n’a rien à me reprocher, ajoute-t-il avec une ironie perfide.
— T’exagères ! Parce qu’elle m’en parle de temps en temps, et vous avez l’air de bien vous entendre sur ce plan-là…
— Pas trop mal… Surtout quand elle a un peu abusé de la dive bouteille… ajoute-t-il avec un petit sourire en coin. Mais on n’est pas là pour parler de nos problèmes de cul mais de ce message. Alors, qu’est-ce que tu en penses ?
— J’en pense surtout que tu n’as pas tout dit… Tu as bien reproduit le texte sur ton ordi : « Ils sont après moi, je n’en ai plus que pour quelques minutes… J’ai la preuve… » Là, des mots indéchiffrables, Et après, le texte reprend : « tué. Hermine PL312406 / Voltaire, Char, Vian, Baudelaire et Christie _ +12. MT. » Tu as juste oublié de nous donner la date…
— Je ne vous l’ai pas dit ?
— Bah non !
— Oh merde ! J’ai oublié, tu as raison. On voit bien la date imprimée sur la feuille de l’agenda : « 10 avril 1981 ! »
— 1981 ! Tu te rends compte ! 1981 ! Tu ne trouves pas ça troublant, 1981, particulièrement en avril ?
— C’étaient les élections présidentielles…
— On était en pleine campagne électorale, Giscard contre l’Union de la Gauche, et ça volait bas… On sortait les cadavres des placards…
— Et tu crois, demande Tanguy, que ce message pourrait avoir un rapport avec les élections ? Le message a été lancé d’on ne sait où mais est arrivé à Locquirec. On est loin de Paris et des affres des affrontements politiques nationaux, non ? Avant de penser au contexte national, tu ne crois pas que l’on devrait d’abord se pencher sur ce qui a pu se passer ici autour de la baie de Lannion, ou en Bretagne, en général ?
— Tu as certainement raison. Partons sans a priori. Essayons de reprendre à tête reposée. Que t’inspire ce message ? Ta première impression ?
Le professeur d’informatique ne répond pas tout de suite. Il semble soupeser les différents éléments qui l’intriguent avant de les exposer à Laure. Il parle enfin, avec lenteur, ce qui n’est pas dans ses habitudes, comme s’il ne voulait exprimer que des certitudes pas des suppositions :
— Je crois que le plus important, c’est la mise en scène autour de cette bouteille. De trois choses l’une… Première hypothèse, c’est un canular, un canular bien monté avec suffisamment d’incertitudes dans le texte pour qu’on ne puisse s’en rendre compte tout de suite. Ce peut être n’importe quoi, une blague isolée, un pari entre amis, une forme de bizutage, tout est possible.
— Et si c’était ça, comment on peut s’en rendre compte ?
Tanguy hoche la tête, tandis que la perplexité se lit sur son visage.
— Pas facile, ma petite Laure, pas facile. Parce que le canular semble si bien monté qu’on ne peut sans doute le déceler qu’en remontant tous les indices. Comme si le message était authentique.
— Deuxième hypothèse ?
— On peut envisager que le message soit juste une blague grossière, montée à la va-vite…
— Et dans ce cas-là, on devrait s’en rendre compte très rapidement ?
— C’est ce que j’espère en tout cas. Mais reste la dernière hypothèse : le message n’est pas du bidon, et dans ce cas, on a peut-être mis la main sur une bombe politique ou, en tout cas, une affaire policière grave.
— Mais pourquoi tu veux à tout prix que ce message ait une connotation politique ? On parle apparemment de quelqu’un de tué, mais cela peut juste être un fait divers familial ou une histoire liée au banditisme, voire au grand banditisme…
— Tu as raison, Laure, toutes les hypothèses tiennent la route. Donc il va falloir avancer avec méthode. Reprenons le message : « Ils sont après moi, je n’en ai plus que pour quelques minutes… J’ai la preuve… » Là, des mots indéchiffrables, Et après, le texte reprend : « tué. Hermine PL312406 / Voltaire, Char, Vian, Baudelaire et Christie _ +12. MT. »
*
Presque 11 heures quand la jeune génération émerge, dégageant autant d’énergie qu’une centrale nucléaire avant sa mise en fonction. Quelques bols de café accompagnés de crêpes venues directement de chez Yvette à Kerboulic, et quelques cuillers de confiture de figues garantie bio de chez Véronique ont vite fait de redonner la pêche aux grands adolescents qui regardent maintenant l’horizon brumeux, signe de chaleur, avec optimisme.
— Papa est déjà parti ? lance dans un bâillement Adrien.