IILe coup de téléphone était bref, mais explicite.
— Laure, c’est Aurélia ! Juste pour te dire que là, on est à hauteur de l’Île-aux-Moines et qu’on met le cap sur Port-Blanc. Tu préviens Papa ?
— Pas de problème, ma belle ! Mais n’oubliez pas que votre père aurait aimé vous voir… et aussi faire du bateau !
— T’inquiète, on vous fait signe dès qu’on est au mouillage et demain, on passe la journée à explorer les îles devant Penvénan. On peut se faire un resto le soir…
— Ça me paraît parfait comme programme ! Comment est la mer ?
— Parfaite ! Petit clapot, vent nord-nord-ouest, on est sous geenaker et on bronze !
— Moi aussi ! Mais j’ai quitté la plage, il faisait trop chaud, je suis revenue à la maison. En plus, j’ai un article à finir sur le scandale de la pêche de grand fond. Alors je suis à l’ombre du parasol et je bosse.
— Bon courage ! Je te laisse, y’a Gustave qui vient d’apercevoir des phoques, on va aller les voir de plus près…
— Si je comprends bien, phoque t’y ailles ?
— Elle est très bonne, je vais la raconter aux autres ! Ciao ciao, à plus !
*
Laure Saint-Donge vous êtes une fieffée menteuse… D’accord, vous êtes bien assise à la table du jardin, mais ce n’est pas pour y écrire un article. En fait, la journaliste, enquêtrice, romancière, s’affaire, penchée sur le message mystérieux retrouvé dans la fosse aux congres par Aurélia. Elle le triture dans tous les sens pour essayer de comprendre ou, au moins, d’avoir un point de départ qui puisse l’aider à y voir plus clair. Depuis qu’elle a renvoyé Tanguy, il y a quelques heures à peine, ses cellules Breizh sont entrées en ébullition et scannent sans répit les différents éléments du mystère. Si ses recherches cérébrales s’avèrent vaines pour l’instant, une certitude s’installe en elle. Une certitude fondée certes sur son intuition uniquement, mais il y a longtemps qu’elle sait que son intuition a bien souvent raison. Et cette intuition lui dit que dans le message : « Ils sont après moi, je n’en ai plus que pour quelques minutes… J’ai la preuve… » Des mots incompréhensibles puis le texte reprend : « tué. Hermine PL312406 / Voltaire, Char, Vian, Baudelaire et Christie _ +12. MT. », il y a des mots plus importants que d’autres. Bien sûr, l’auteur de ces lignes était traqué et a eu certainement de grosses misères peu après avoir lancé sa bouteille à l’eau. Bien sûr, il y a des indications chiffrées qui revêtent certainement de l’importance. Mais contrairement à la piste choisie jusqu’à présent par Tanguy, le plus important n’est-il pas cette partie du message : « PL 312406 » ? Dès le départ, ce passage n’a cessé de la déranger. De lui rappeler quelque chose. Mais quoi ? Des images fugaces assaillent son cerveau depuis quelques minutes, des attaques subliminales qu’elle n’arrive pas à stabiliser. Du bleu, des voiles, un visage d’homme, du sang… Toutes ces impressions fugitives qui se font de plus en plus pressantes. Mais stériles.
En désespoir de cause, elle décide donc d’abord de se servir une bonne rasade de cet excellent lambig découvert récemment par Hugues à Lanmeur, Nord-Finistère. Ensuite, de s’allonger sur le bain de soleil et de laisser son cerveau au repos quelques minutes, se contentant de se laisser dorer au soleil, dans une semi-torpeur.
La thérapie s’avère efficace car elle n’est pas étendue depuis plus de trois minutes, quand elle se lève d’un bond, empoigne son portable et, brandissant le message comme s’il s’agissait d’un bulletin gagnant de l’Euromillions, elle sonne Tanguy, comme on dit en Belgique. Elle ne le laisse pas placer le moindre mot, tant son excitation est vive. Le pauvre copain d’Isabelle, empêtré dans ses recherches de disparus, suicidés ou assassinés divers, n’a même pas le temps d’atterrir.
Laure lui lance un péremptoire :
— Ça y est, Tanguy, j’ai trouvé !
— Trouvé quoi ? Le nom de celui ou celle qui a balancé la bouteille ? T’as de la chance, parce que moi, je ne sais même pas par quel bout commencer…
— Non ! J’ai trouvé sur quoi il fallait concentrer nos recherches en priorité. Quelque chose qui pourrait nous ouvrir toutes les autres portes…
— Et c’est ?
— Si je te dis « PL 312406 », à quoi tu penses ?
— Bah… à une partie du message.
À l’autre bout du sans-fil, LSD fait une moue d’impatience, avant de revenir à la charge :
— Mais encore ? Ça ne t’évoque rien, les lettres PL ? Ce genre d’initiales…
— À part la pleine lune, je ne vois pas…
Heureusement que le pauvre Tanguy ne voit pas le regard que lui lance son amie par téléphone interposé…
— PL… Tu ne te rappelles pas ce que nous avons vécu à Paimpol, il n’y a pas si longtemps ?
— Si bien sûr, mais…
Tanguy vient de s’arrêter net. Quelques courtes secondes de silence, et il explose :
— p****n, que je suis con ! Cela me crevait les yeux et je ne voyais rien !
— Ceci dit, répond avec espièglerie Laure Saint-Donge, toujours aussi excitée, si cela te crevait les yeux, c’est assez normal que tu aies eu du mal à voir…
— Tu me diras, répond sans amertume le professeur d’informatique, tu as raison de te foutre de moi, c’était tellement évident ! PL, les deux lettres du quartier maritime de Paimpol, les deux lettres qui précèdent le numéro d’immatriculation des bateaux de la région…
— Bravo Tanguy ! Bravo ! Et en prime, tu ne trouves pas qu’Hermine c’est un joli nom pour un bateau ?
— Absolument ! Il ne nous reste donc plus qu’à identifier le ou la propriétaire du bateau Hermine, immatriculé PL 312406. Les affaires maritimes vont se faire un plaisir de nous renseigner, non ?
— Sans doute, mais, compte tenu de l’heure, ce ne sera pas avant demain…
— T’as raison ! C’est un peu tard, comme dirait ton pharmacien. Mais j’y serai demain matin dès l’ouverture, et d’ici là…
— D’ici là, on joue les innocents, on joue les indifférents qui ont rangé ce message dans leur valise aux souvenirs sans importance.
— Alors que demain, on sera peut-être sur le chemin d’une affaire “Kolossale”…
— Je vais te dire franchement, pour ce soir, je ne suis pas sûre qu’on arrivera à cacher notre jeu, parce que j’ai vraiment l’impression qu’on est assis sur une bombe à retardement…
— Moi aussi ! Mais en tout cas, je vais quand même continuer à creuser les dossiers de disparitions suspectes, on ne sait jamais…
— Creuse ! Creuse !
*
Ambiance détente à bord de “l’Aspirine”, le bateau d’Hugues. Tandis que Charlène barre tout en se faisant dorer le dos, entre deux bisous de son cher et tendre Adrien, Aurélia et Gustave, allongés sur les plats-bords, se laissent bercer par le doux clapotis des vagues, tout en prenant le soleil qui commence lentement à décliner. Sur tribord, à moins d’un mille nautique, l’île Tomé veille sur Perros-Guirec et leur offre sa silhouette imposante. Droit devant se dresse la façade blanche du Centre de rééducation et de réadaptation fonctionnelle en milieu marin de Trestel. La température est encore douce, à peine refroidie par la petite brise de mer, et le Leisure 23 file un tranquille quatre nœuds tandis que son équipage savoure cette navigation reposante. Tout autour d’eux, des dizaines de voiliers, de taille allant du petit Optimist jusqu’à des goélettes de plus de quinze mètres, sillonnent les eaux bleu turquoise de cette Côte de granit rose aux cent mille richesses. Avec un temps pareil, sur une mer aussi idéale, les jeunes passagers de l’Aspirine goûtent avec délectation ce doux moment de bonheur. Mais en bateau, surtout si près des côtes, il faut souvent prendre des décisions, et c’est à Charlène, en tant que skipper, que revient la lourde charge de rompre cet instant privilégié :
— J’informe les membres d’équipage qu’il nous faut maintenant choisir : il est presque 17 heures 30, le courant de marée va bientôt s’inverser et avec le vent qui va certainement tomber aussi, j’ai un peu peur que rejoindre Plougrescant ce soir soit hors de question. Il nous faudrait mettre le moteur, et on n’arriverait sans doute pas avant 20 ou 21 heures. Alors qu’on avait dit qu’on mouillait à 18 heures au plus tard, le temps d’explorer un peu le village à terre et de se trouver un petit restaurant “sympathoche”.
— Donc, Capitaine, qu’est-ce que tu nous proposes ? demande d’une voix très sérieuse Adrien.
— Je vous propose de faire escale à Port-Blanc, je connais un peu, c’est un super petit village très mignon.
— Et avec de bons bars et restaurants, j’espère ? Pour un équipage qui descend à terre, c’est quand même cela le plus important ! enchaîne Gustave.
— De toute façon, conclut Aurélia, vous pouvez faire ce que vous voulez. Où que nous allions je ne connais pas, et le principal c’est de se laisser bercer sur l’eau et de se sentir bien tous ensemble.
— Parfait, reprend Charlène, cap sur Port-Blanc ! Et faites bien attention, il y a plein de rochers dans le secteur, alors si quelqu’un pouvait se mettre à la proue et jeter un coup d’œil, ce serait une très bonne idée. Le bateau a beau avoir un sondeur, avec tous ces cailloux, ces bouées de casiers ou de filets, je préfère avoir quelqu’un à l’avant.
Se levant d’un bond, Aurélia s’arrache à la douce étreinte de son Gustave, remet son haut de maillot abandonné depuis des heures et lance :
— Bon, j’y vais, comme ça, je me bronzerai le dos !
— En tout cas, prévient Charlène, n’oublie pas tes lunettes de soleil, sinon tu vas te bousiller les yeux. Et n’oublie pas les jumelles, on va passer entre l’île aux Femmes et…
— On pourrait mouiller là, non ? Le nom est prometteur, interrompent en chœur les deux garçons.
Tandis qu’Aurélia se renfrogne, Charlène arbore un beau sourire et ajoute :
— Vous seriez déçus, c’est une île qui s’appelle aussi l’île aux Fées, une île pleine de légendes mais, malheureusement pour vous, pas de femmes. Et sur bâbord, on va passer l’île du Château. Ceci dit si vous regardez un peu plus loin toujours sur bâbord, je suis sûre que vous apprécierez cette petite île qu’on devine à peine, juste derrière, l’île Saint-Gildas. Elle a un nom que vous allez adorer : l’île des Levrettes…
— Ah ! Quel bel endroit que celui-là ! dit Adrien d’un air réjoui. Et l’île de la Partouze, elle est où ?
*
Si les enfants s’en mettent plein la panse du côté de Penvénan et de sa façade maritime, à savoir Port-Blanc, et engouffrent avec régal des galettes aux noix de saint-jacques agrémentées de quelques bouteilles de cidre bio fermier, l’ambiance est lugubre du côté de la longère d’Isabelle. Bruxelles, fidèle à ses habitudes de ramasse-miettes, remue allègrement la queue tout en faisant systématiquement le tour des convives, à la recherche de la moindre parcelle de nourriture échappée des assiettes. Au menu, rien de très original, quelques langoustines, accompagnées d’un Riesling gouleyant à souhait et un excellent roast-beef venu directement de Plestin-les-Grèves. Malgré l’excellent châteauneuf-du-pape qui égaie tous les verres de sa robe mordorée, malgré la musique de fond, résolument celtique, on a l’impression d’assister à un repas de veillée mortuaire. Pas besoin de chercher bien loin les raisons de ce mutisme général. Malgré une coupe de Joël Coche, leur champagne favori, en apéritif, les quatre amis n’ont pas mis cinq minutes pour pourrir la soirée. La raison ? Évidente, mon cher Watson. Ce fichu message in the bottle, in french, ce message dans la bouteille. Revenons en arrière quelques minutes…
Laure est déjà avec Isabelle et Tanguy quand Hugues arrive, d’une humeur excellente, après avoir battu le record de recettes de son officine trémelloise. La soirée s’annonce donc sous le signe de la bonne rigolade à la française et entre amis… Quand, patatrac, boum badaboum, boum boum, Laure commet la bourde. La bourde avec un grand B. “Ze bourde” in english. Elle ne peut s’empêcher, si excitée par sa trouvaille concernant les lettres PL du message, de remettre, avec l’aide explicite de Tanguy, l’affaire du mystère de la fosse aux congres sur le tapis. Sans se concerter, Isabelle et Hugues répètent alors de la manière la plus ferme leur opposition à toute enquête, au nom d’une envie de “peinardise gigamax”. Conséquence, évidemment, le repas se passe sous le signe du boudin, et la nuit qui s’ensuit sous le signe des chambres à part. Laure a beau ruser et s’allonger dans le lit d’Hugues, uniquement dévêtue d’une petite nuisette rouge flamboyant, bordée d’une fine dentelle fuchsia, transparente au niveau de ses petits seins rebondis, la tentative échoue. Et pourtant, couchant nu comme à son habitude, Hugues a toutes les peines du monde à ne pas frémir de désir quand il sent sa peau douce contre la sienne… Il se retourne d’un air bougon et la renvoie coucher dans la chambre d’amis. Tandis que lui se couche sur le ventre afin d’apaiser au plus vite cette bandaison appréciable que ce contact impromptu avec sa belle a provoquée. Un effet long à s’estomper. De là à dire qu’il pense si fort à Laure que les draps s’en souviennent, il n’y a qu’un pas que je me garderais bien de franchir !
Moins de problème du côté d’Isabelle : elle n’a pas à repousser une quelconque tentative de son copain, puisque dès le repas fini, elle le renvoie dans ses pénates louannécains.
Une nuit difficile s’annonce pour Tanguy et LSD. Leur permettra-t-elle de choisir entre leur couple et cette enquête encore balbutiante ?