Là...?

1410 Words
Minuit quarante-cinq. Je n’arrivais plus à respirer correctement. Mes sanglots m’avaient épuisée, mes yeux brûlaient, et mon oreiller était trempé. J’avais attendu, prié presque, que Xander m’appelle. Je m’étais accrochée à cette idée comme à un fil de lumière dans la nuit. Mais l’écran de mon téléphone était resté éteint. Pas de message. Pas d’appel. Rien. C’était comme si une lame s’était plantée dans ma poitrine. Lui, de tous les hommes sur terre, lui qui m’avait promis de ne jamais m’abandonner… il avait brisé ma seule attente. Je me sentais idiote d’avoir cru, idiote d’avoir espéré. Alors je me levai brusquement. Je n’en pouvais plus de cette chambre qui me renvoyait mon propre malheur. J’attrapai mon manteau trop léger, sans réfléchir, et mes clés qui tremblaient entre mes doigts. - Je vais boire. Je vais tout noyer. Je veux que ça s’arrête. Le froid me frappa de plein fouet dès que je mis le pied dehors. Mais je n’avais pas la force d’y résister. Je marchais comme une automate jusqu’à la supérette encore ouverte. Deux bouteilles de vin rouge, les premières venues. Comme si l’alcool allait remplir le gouffre qui s’élargissait en moi. Quand je revins, le hall me parut étouffant. J’appuyai sur le bouton de l’ascenseur. Les chiffres montaient avec une lenteur insupportable. Et puis les portes s’ouvrirent, et je m’y engouffrai, serrant mes bouteilles contre moi comme des talismans. Au quatrième étage, je sortis, le pas lourd. Et là… je le sentis. Un parfum. Chaud. Enveloppant. Musqué et boisé. Un parfum qui n’appartenait qu’à lui. Mon cœur se contracta si fort que je faillis lâcher mes bouteilles. J’avais envie de rire nerveusement, de crier, de pleurer. - Non… non, ce n’est pas possible. Même mon imagination me torture… J’avançai. Chaque pas me rapprochait de ma porte, et chaque pas me donnait envie de faire demi-tour. Et soudain, je le vis. Un homme. Devant ma porte. Il toquait. Fort. Avec une insistance désespérée. Comme si sa vie en dépendait. Je m’arrêtai net. Les bouteilles tremblaient dans mes bras. J’avais l’impression que le couloir tanguait. Mes yeux me brûlaient encore mais cette fois ce n’étaient pas des larmes de douleur… c’était autre chose.Parce que c’était lui. C’était Xander. Mon souffle se bloqua dans ma gorge. Mon premier réflexe fut cruel : une colère sourde monta en moi. Comment osait-il ? Comment osait-il apparaître ici alors qu’il m’avait laissée seule, ce soir, sans un mot ? Mais en même temps… mes jambes me trahissaient. Elles avançaient toutes seules vers lui, alors que je voulais les retenir. Et plus je m’approchais, plus je voyais ses traits fatigués, ses yeux cernés, ses épaules qui semblaient porter un poids invisible. Il continua à frapper, comme s’il ne m’avait pas encore entendue. Sa voix jaillit, basse mais brisée : - CJ… ouvre-moi… je t’en supplie… Je laissai échapper un sanglot. Les bouteilles m’échappèrent presque, tintant contre mes genoux. Il se retourna d’un coup. Nos regards se croisèrent. Le temps s’arrêta. Tout en moi voulait courir dans ses bras et hurler ma douleur en même temps. Je sentais mes émotions se battre entre elles : la joie de le voir, la colère, le soulagement, le reproche, l’amour, le désespoir. Tout, d’un coup, comme une tempête. - Xander… balbutiai-je d’une voix étranglée. Je ne savais même pas si c’était un reproche ou une prière. Son prénom s’échappa de mes lèvres comme un souffle étranglé. Et puis tout alla très vite. Il s’était retourné d’un coup, et ses yeux se posèrent sur moi. Ces yeux… je les avais tant rêvés ce soir, j’avais cru qu’ils ne se poseraient plus jamais sur moi. Ils me traversèrent de part en part. Et dans leur éclat fiévreux, je vis quelque chose qui me fit trembler : la détresse. Il m’observa sans rien dire. Ses prunelles glissèrent sur mon visage gonflé de larmes, sur mes vêtements trop fins pour la nuit glaciale, sur mes bras maigres serrés autour de deux bouteilles maladroitement calées contre moi. Je sentis sa peine avant même qu’il ne bouge. Elle me heurta comme une vague. - Mon Dieu, CJ… Sa voix était basse, brisée. Un cri retenu. Puis il s’avança, et avant que je puisse reculer, ses bras m’enveloppèrent. Je restai figée. Les bouteilles glissèrent contre ma hanche, mais je ne lâchai rien. Mon corps voulait résister, hurler encore sa colère, mais mon cœur… mon cœur s’était déjà effondré dans cette étreinte. Il me serrait si fort que j’eus du mal à respirer. Comme s’il voulait me recoller morceau par morceau, me retenir de disparaître. Son parfum m’enveloppait, sa chaleur se mêlait au froid qui m’avait gelée jusque-là. Et contre ma tempe, je sentis son souffle trembler. Je fermai les yeux malgré moi. Une part de moi hurlait : Repousse-le ! Ne cède pas si vite, il t’a laissée seule ce soir ! Mais une autre part, plus profonde, murmurait : Tu es enfin chez toi. - Tu as maigri… souffla-t-il contre mes cheveux. Ses mots résonnèrent comme une caresse douloureuse. J’entendis presque son cœur se briser. - Et tu es sortie comme ça, sans manteau… Qu’est-ce que tu t’infliges, CJ ? Je voulus répondre, mais aucun son ne sortit. Mes lèvres tremblaient. J’étais partagée entre la honte d’être vue ainsi et le soulagement fou d’être tenue enfin, après tant d’attente, tant de manque. Je sentis sa main glisser doucement dans mon dos, hésitante, comme s’il craignait que je me brise sous sa paume. Puis ses bras se resserrèrent encore, désespérés, fébriles. - Pardonne-moi… murmura-t-il. Pardonne-moi, je t’en supplie. Ses mots me transpercèrent. Ma gorge se noua. Je sentis mes larmes revenir, mais cette fois elles n’avaient pas le même goût. Elles brûlaient moins de douleur que de relâchement. J’étais là, prisonnière de son étreinte, entre colère et abandon. Je ne savais pas encore si j’allais l’embrasser ou le gifler. Mais une seule chose était sûre : je n’arrivais pas à le repousser. Je ne bougeais pas. Je ne pouvais pas. J’étais figée dans ses bras, le cœur battant si fort qu’il en faisait mal. Ma tête hurlait que je devais parler, crier, l’accuser, mais mon corps…mon corps refusait de se détacher de lui. Je sentis ses doigts chercher doucement les miens, et avant que je réagisse, il avait pris le trousseau de clés que j’avais gardé serré dans ma main. Ses gestes étaient rapides, précis, presque fébriles, comme si chaque seconde à rester dans ce couloir le tuait un peu plus. - Laisse-moi faire, murmura-t-il, la voix rauque. Le cliquetis du métal dans la serrure me sembla irréel. Tout paraissait flou autour de moi : le froid qui mordait mes jambes, les bouteilles pressées contre ma poitrine, le silence de l’immeuble à cette heure tardive. Seul Xander me paraissait net, trop net. Lorsque la porte s’ouvrit enfin, il ne me laissa pas le choix. Ses bras se glissèrent sous mes jambes, et d’un geste sûr, il me souleva. - Xander… soufflai-je, le souffle court. Je ne savais pas si c’était une reproche, un appel ou un abandon. Mais il ne me répondit pas. Son regard était fixé droit devant, tendu d’une détermination fragile, comme s’il craignait qu’au moindre mot, tout s’effondre. Je sentis sa chaleur à travers mes vêtements trop légers, la fermeté de son étreinte, et chaque pas résonnait comme une promesse qu’il refusait de lâcher. Mon visage se perdit malgré moi contre son épaule. Ses battements de cœur cognaient fort, rapides, irréguliers, comme les miens. Il referma la porte derrière nous d’un coup de pied, m’emporta dans le salon et me déposa enfin sur le canapé, avec une douceur qui contrastait avec la force qu’il avait mise à me porter jusque-là. Ses mains restèrent un instant sur mes bras, comme pour s’assurer que je ne disparaîtrais pas à nouveau. Puis son regard plongea dans le mien. Un regard qui me cloua, qui me fit mal, parce qu’il y avait dedans tout ce que j’avais refusé de croire : l’inquiétude, la tendresse, et cette douleur immense qu’il tentait de cacher depuis trop longtemps. - Tu n’imagines pas à quel point tu m’as manqué … lâcha-t-il enfin, la voix brisée. Je déglutis, incapable de répondre. J’étais partagée entre la brûlure de ses mots et la honte de l’état dans lequel il me retrouvait. Entre l’envie de l’embrasser et celle de le repousser pour lui hurler ma colère. Mais tout ce que je fis, ce fut de détourner le regard, mes mains tremblant encore autour des bouteilles.
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