Dans les yeux de Xander

1160 Words
Il y avait un moment que je n’arrivais plus à me l’avouer : CJ changeait. Elle n’était plus la même qu’au lycée. Elle avait toujours eu ce petit côté fragile, mais aussi cette force incroyable, comme une lumière têtue au fond d’elle. Là, depuis plusieurs semaines, j’avais l’impression que cette lumière vacillait. Elle répondait de plus en plus tard à mes messages, écourtait mes appels, et trouvait toujours un prétexte pour ne pas parler trop longtemps. Quand elle m’assurait qu’elle devait réviser, j’avais envie de la croire. Mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas ça. Je n’osais pas trop insister, de peur de la brusquer. Pourtant, j’avais cette impression constante : elle souffrait, et je n’étais pas là pour elle. Cette distance me rongeait. Moi qui avais toujours été son point d’ancrage, son épaule, son refuge… je devenais soudain un écran, une voix compressée par un haut-parleur. Et elle, ma CJ, se refermait derrière un mur invisible. C’est Maya qui a tout confirmé. Je n’avais jamais eu l’intention de la mettre dans la confidence, mais une nuit, pris de doutes, j’ai osé lui envoyer un message. Je savais que CJ et elle s’étaient croisées en cours, qu’elles avaient commencé à se parler. Alors, j’ai pris mon courage à deux mains : — Est-ce qu’elle va bien ? Maya a mis du temps à répondre. Puis, finalement, elle a lâché la vérité : CJ avait refusé son invitation à une soirée étudiante. Pire, elle n’y était jamais venue alors qu’elle m’avait juré le contraire. J’ai relu ce message au moins dix fois. Mon cœur s’est serré. Elle me mentait. Pas par méchanceté, pas par indifférence, mais parce qu’elle devait se sentir trop seule, trop mal pour me dire la vérité. Et c’est ce soir-là que j’ai pris ma décision. Je ne pouvais pas la laisser finir l’année dans cet état. Je voulais être là, pour de vrai. La serrer dans mes bras. La regarder dans les yeux et lui rappeler que je croyais en elle, que rien ne pouvait m’empêcher de l’aimer. Alors j’ai acheté un billet d’avion, sur un coup de tête, comme un gamin qui veut rejoindre son premier amour. Je ne l’ai dit à personne. Pas même à elle. C’était ma surprise, mon cadeau, ma façon de lui dire : je suis là, quoi qu’il arrive. Le 31 décembre, je n’ai presque pas fermé l’œil. Mon ventre était noué d’excitation. J’avais l’impression de retrouver mes seize ans, la première fois où je l’avais invitée à danser. Je me surprenais à sourire tout seul dans la file d’attente à l’aéroport, à imaginer son visage quand elle ouvrirait la porte et qu’elle me verrait là, en chair et en os. Elle allait pleurer, j’en étais sûr, mais cette fois, ce serait de joie. Sauf que rien ne s’est passé comme prévu. Mon avion, prévu pour décoller en fin d’après-midi, a été retardé d’une heure. Une f****e heure. Je tournais en rond dans la salle d’embarquement, les mains moites, les jambes tremblantes. Je pensais déjà à ce qu’elle faisait à ce moment-là. Peut-être qu’elle m’attendait. Peut-être qu’elle fixait son téléphone, espérant que je l’appelle pour le passage à minuit. Et moi ? Moi, j’étais coincé dans un aéroport, à supplier le ciel de me laisser la rejoindre à temps. Quand enfin l’avion a décollé, je me suis écrasé contre le hublot, les yeux rivés sur l’horizon. Chaque minute comptait. Chaque minute me rapprochait d’elle, mais chaque minute me rappelait aussi que le temps filait. J’ai griffonné quelques mots dans mon carnet pour calmer mes nerfs : Tiens bon, CJ. Attends-moi. Bientôt, je serai là. Mais le pire, c’est quand j’ai aperçu, depuis le ciel, des étincelles colorées qui illuminaient la nuit. Les feux d’artifice. J’ai compris alors que l’année venait de changer. Le monde célébrait le nouvel an, et moi, j’étais prisonnier dans un avion, loin d’elle. J’ai senti ma gorge se serrer. J’avais promis de l’appeler. J’avais juré d’être présent pour le décompte. Et voilà : elle était seule, dans ce silence qui la rongeait, et moi, impuissant à des milliers de mètres d’altitude. J’ai essayé de me convaincre qu’elle comprendrait. Qu’elle saurait que je ne l’abandonnais pas. Mais cette culpabilité m’écrasait. Je l’imaginais éteignant son téléphone, persuadée que je l’avais oubliée. Alors que chaque battement de mon cœur criait son nom. L’atterrissage a été interminable. Quand enfin les roues ont touché le sol, j’ai senti mon impatience exploser. Je voulais courir, hurler, voler jusque chez elle. Mais le destin s’acharnait : mon téléphone s’est éteint, batterie à plat. Plus de GPS, plus de message possible, plus de lumière de son sourire à travers l’écran. Heureusement, j’avais mémorisé son adresse par cœur. Je me suis engouffré dans un taxi, les yeux rivés à l’horloge qui affichait déjà minuit trente, puis minuit quarante-cinq. Chaque feu d’artifice éclatant encore dans le ciel, je le vivais comme un coup de poignard. Chacun de ces éclats de joie me rappelait que je n’étais pas arrivé à temps. Que je n’avais pas tenu ma promesse. Et puis, enfin, le taxi s’est arrêté. J’ai payé sans attendre la monnaie, j’ai claqué la portière et je me suis précipité jusqu’à son immeuble. Il faisait froid, mais je ne sentais rien. Mon cœur battait si fort qu’il couvrait le bruit de mes pas. Devant l’entrée, j’ai appuyé sur le bouton de l’ascenseur. Rien. Pas un bruit. L’écran affichait qu’il se trouvait au rez-de-chaussée et semblait figé. J’ai attendu quelques secondes, les yeux rivés à la porte métallique, mais la patience m’a vite abandonné. Une minute de plus me paraissait insupportable. Alors j’ai pris les escaliers. Quatre étages. Quatre murs à gravir comme une épreuve. Dès le premier, mes jambes ont protesté, alourdies par le voyage, mais mon cœur les portait. Je montais deux marches à la fois, le souffle court, les poings serrés sur la rambarde glaciale. Chaque palier résonnait de mon impatience : Encore un … Courage … Tu y es presque. Je pensais à son visage derrière la porte, à ses yeux rougis par les larmes qu’elle ne voulait montrer à personne. Et une peur grandissait en moi : Et si elle ne voulait pas me voir ? Et si, au lieu de se jeter dans mes bras, elle me repoussait ? Le troisième étage m’a semblé interminable. Mon souffle saccadé s’entrechoquait avec les battements furieux de mon cœur. Mais cette fatigue, cette brûlure dans mes jambes, c’était rien comparé à ce que je ressentais en imaginant son isolement. Alors j’ai continué. Quand j’ai atteint le quatrième étage, j’étais haletant, mais plus déterminé que jamais. Chaque marche gravie avait nourri ma conviction : peu importaient mes retards, mes maladresses, mes promesses brisées… j’étais là, enfin. Devant sa porte, j’ai levé la main, hésité une seconde, puis j’ai frappé. Il était une heure du matin. J’étais essoufflé, vidé, mais une seule pensée m’habitait : je suis là, CJ. Pardonne-moi. Ouvre. S’il te plaît.
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