Depuis le lycée, nous avons toujours fêté le Nouvel An ensemble. Pas seulement lui et moi, bien sûr : il y avait les autres, toute la b***e, serrés dans un salon trop petit ou entassés dans une chambre mal décorée, nos rires qui couvraient la musique poussée trop fort, nos blagues qui rendaient les heures plus douces, moins pressées. On se lançait des défis idiots, on dansait n’importe comment, on chantait faux, mais c’était ça, notre tradition. Le compte à rebours, toujours entourés, toujours bruyants, toujours jeunes. Et chaque fois, je croyais que ces instants resteraient gravés comme de simples souvenirs d’adolescents. Jusqu’à l’année dernière.
Je ne sais toujours pas exactement ce qui avait changé. Peut-être que c’était à cause de ce Noël où il s’était rapproché de moi, comme s’il avait enfin décidé d’arrêter de jouer les aveugles. Ou peut-être que c’était juste nous, en grandissant, qui avions commencé à voir clairement ce que les autres pressentaient depuis longtemps. Quoi qu’il en soit, cette nuit-là, quand les secondes ont filé, quand les cris et les rires ont éclaté autour de nous, Xander s’est tourné vers moi. Et il m’a embrassée.
Ce n’était pas prévu. Pas calculé. Ce n’était pas une coutume entre nous — nous n’avions jamais franchi cette limite auparavant. Mais ce geste avait tout balayé : les bruits autour, les verres qui s’entrechoquaient, les feux d’artifice dehors. Il n’y avait plus que lui. Ses lèvres sur les miennes, ses mains hésitantes qui avaient osé me retenir une seconde de plus. Un b****r fragile et puissant à la fois, le genre qui vous imprime quelque chose de définitif sous la peau. Et depuis, chaque fois que je repense à ce passage vers la nouvelle année, c’est cette image-là qui revient. Pas les cris. Pas les blagues. Pas la musique. Mais ce moment suspendu, gravé comme un sceau ardent.
Alors cette année, même si nous n’étions pas ensemble — pas officiellement, pas vraiment —, j’attendais autre chose. Pas un b****r, non, je n’étais pas assez naïve. Mais au moins sa voix. Une preuve qu’il pensait encore à moi, que je n’avais pas été effacée de sa vie aussi facilement. Que quand les secondes basculeraient dans cette nouvelle année, je serais encore quelque part dans son monde.
L’appartement paraît plus froid que jamais. Le chauffage ronronne sans convaincre, l’air reste glacé, humide. Je me suis emmitouflée dans une couverture, les jambes repliées contre moi, assise au bord du canapé. Les minutes s’étirent, interminables, presque cruelles, comme si le temps se délectait de ma patience. J’entends chaque tic-tac invisible. Le téléphone repose à côté de moi, écran noir, inerte. Pourtant, mon cœur bondit à chaque vibration fantôme que je crois percevoir.
Xander m’avait promis d’appeler. Je revois son sourire lorsqu’il m’a dit : « Je veux être ta première voix de l’année. » Ces mots, je les ai accrochés comme une naufragée s’accroche à une bouée au milieu d’une mer agitée. Depuis, je rejoue la scène encore et encore dans ma tête : le moment exact où la sonnerie résonnerait, mon geste fébrile pour décrocher, ma voix tremblante, son rire léger qui balaierait mes angoisses. Une chorégraphie parfaite, répétée des dizaines de fois dans le secret de mon esprit.
Je regarde l’heure : 23h15. Quarante-cinq minutes. Un gouffre.
Pour tromper l’attente, je convoque mes souvenirs. Je ferme les yeux et je me revois l’an dernier, blottie contre lui dans sa chambre. On prétendait observer le feu d’artifice par la fenêtre, mais en vérité, nous n’avions d’yeux que l’un pour l’autre. Chaque explosion de lumière dehors résonnait dans mon ventre comme une déflagration intime. Le rouge, le vert, l’or éclataient dans le ciel, et chacun trouvait son écho dans mon souffle court, dans son regard. Ce soir-là, j’avais cru qu’aucune distance, aucune circonstance, ne pourrait jamais nous séparer.
23h30. Le silence de l’appartement devient assourdissant. Pour l’étouffer, j’allume un peu de musique. Mais les chansons défilent et aucune ne me convient. Certaines trop joyeuses, insupportables ; d’autres trop mélancoliques, douloureuses. Je zappe, je cherche, je renonce. J’éteins. Le silence revient, encore plus dense.
23h40. Je saisis mon téléphone. L’écran s’allume : rien. Pas même une notification quelconque. Pas un message. Pas un signe. Mais je me répète que c’est normal. Qu’il garde la surprise pour minuit. Que je dois lui faire confiance.
23h50. L’anxiété me ronge. Et si quelque chose s’était passé ? Et s’il avait oublié ? Une soirée trop bruyante, trop de monde autour… Mais non. Xander n’oublie pas. Pas ça. Pas moi. Pas nous.
23h55. Mon cœur cogne si fort qu’il m’étourdit. Mes mains tremblent. Je fixe l’écran, incapable de m’en détacher. Chaque seconde me rapproche du moment. Je m’imagine déjà décrocher, entendre sa voix, sentir ce lien invisible qui nous unit, se tendre, se renforcer malgré la distance.
23h59. Les secondes deviennent une torture. Je ferme les yeux, je cherche son souvenir. Je revois son sourire en coin, j’entends son souffle chaud contre ma peau, ses murmures où il m’appelait « ma future Olivia Pope », comme si j’étais destinée à conquérir le monde entier. Mais comment conquérir quoi que ce soit quand, déjà, je me sens prête à m’effondrer ?
Minuit.
Le monde éclate. Dehors, les cris retentissent, des pétards explosent, des verres s’entrechoquent. Des feux d’artifice illuminent le ciel, projetant des éclats de couleur jusque dans mon salon. Tout vibre de joie, de fête, de promesses. Tout, sauf moi.
Mon téléphone reste muet.
Une seconde. Deux. Trois. Dix. Trente. Une minute entière. Toujours rien.
Je garde l’écran allumé, comme si mon regard pouvait l’obliger à vibrer. Mais la seule lumière qui m’aveugle est celle des fusées dehors. Je pourrais courir à la fenêtre, applaudir, sourire seule devant le ciel comme tout le monde. Mais mes jambes refusent de bouger.
Deux minutes. Trois. Cinq.
Et je comprends.
Il ne m’appellera pas.
Tout mon corps se fige. C’est comme si quelqu’un avait coupé la gravité autour de moi. Le monde continue de tourner, de fêter, de rire, mais moi, je reste suspendue, arrêtée. Il n’y a plus de sons, plus de lumière. Juste ce vide gigantesque qui se creuse dans ma poitrine.
Je prends mon téléphone. Mes doigts tremblants veulent écrire : Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Mais rien ne vient. Parce qu’au fond, je sais. Il n’y a pas de pourquoi. Il a simplement choisi autre chose. Et moi, je ne suis plus son choix.
Les larmes surgissent, brutales, incontrôlables. Je m’effondre sur le canapé, secouée de sanglots qui me coupent la respiration. J’essaie de me raccrocher à ses promesses, à ses rires, à ce b****r. Mais tout paraît faux, comme effacé, englouti. Comme si j’avais rêvé toutes ces années.
Je ne veux pas qu’il m’entende ainsi. Alors, d’un geste sec, j’éteins mon téléphone. Radical. Comme on arrache un pansement. L’écran devient noir, et avec lui s’éteint la dernière étincelle d’espoir que je gardais.
Je reste là, recroquevillée dans le silence, prisonnière de mes sanglots.
Cette nuit-là, quelque chose se brise en moi. Pas seulement mon cœur. Plus profond encore. Comme une fissure dans ma confiance en l’amour, en lui, en moi-même, en la vie.
Je voulais commencer l’année avec lui.
Je la commence seule.
Et je ne sais pas si je m’en relèverai.