(Pas si) joyeux Noël

1505 Words
Je n’avais jamais aimé Noël. Trop de faux-semblants, trop de sourires forcés, trop de souvenirs d’enfance qui me donnaient plus froid que chaud. Mais cette année… c’était différent. Ce n’était pas de la simple indifférence, c’était du vide. Partout autour de moi, la ville s’était habillée de lumières. Les vitrines brillaient, les marchés de Noël s’étendaient dans les rues, les odeurs de vin chaud et de cannelle se mêlaient à celles des churros grillés. Les familles riaient, s’appelaient par-dessus la foule, les enfants couraient avec leurs bonnets rouges. Même à la fac, l’ambiance avait changé : tout le monde parlait de son réveillon, de son retour « chez soi », des cadeaux préparés en secret. Moi, j’avais hoché la tête, souri vaguement, esquivé les questions. Mais la vérité, c’est que je n’avais rien prévu. Rien, à part survivre à cette soirée. Le 24 au soir, je suis restée dans mon studio. Pas de sapin, pas de guirlande, pas de bougie parfumée. Juste une table trop grande pour une seule assiette, un radiateur qui peinait à chauffer, et ce silence… ce silence qui semblait avaler chaque pensée. J’avais acheté une boîte de chocolats au supermarché, histoire de « marquer le coup ». Mais au bout de deux, le sucre m’écœurait déjà. J’ai fermé la boîte et je l’ai laissée sur la table comme un reproche muet. Je regardais mon téléphone posé à côté de moi. Les notifications défilaient : « Joyeux Noël ma belle ❤️🎄 » « Profite bien, tu le mérites ! » « Passe une belle soirée 🎁✨ » Des phrases vides. Des mots jetés dans le vent. Personne ne savait que derrière mes réponses rapides , un cœur, un « merciii », un emoji sourire , je me noyais. Et puis, j’ai repensé au Noël d’avant. Un an plus tôt, j’étais dans les bras de Xander. Nous n’avions pas de sapin non plus, mais ce n’était pas grave. Parce que lui suffisait. Ce soir-là, j’avais osé lui demander quelque chose d’intime, quelque chose qui me terrifiait : qu’il m’aide à apprivoiser mon corps, à découvrir des sensations que je n’avais jamais connues. Je me souviens encore de ses yeux, sérieux mais tendres, quand il avait promis d’y aller doucement, à mon rythme. Et il l’avait fait. Chaque geste, chaque b****r, chaque caresse avait été comme une exploration nouvelle. Jusqu’à ce moment où j’avais découvert ce que c’était que de jouir pour la première fois… vraiment. J’avais ri et pleuré en même temps, surprise par l’intensité, par cette fontaine incontrôlable qui m’avait à la fois gênée et libérée. Sauf que le destin avait décidé d’ajouter sa touche d’absurde : au moment où la tension montait et qu’on s’apprêtait à aller plus loin, ma playlist aléatoire avait lancé … la danse des canards. On avait éclaté de rire, incapables de continuer, pliés en deux sur le lit, les larmes aux yeux. Et, bizarrement, ça avait été parfait. Pas sensuel, mais vrai. Un souvenir ridicule et magnifique à la fois. Ce Noël-là, j’avais senti que j’étais en vie. Et ce Noël-ci, je n’étais qu’un fantôme. Quand Xander m’a appelée dans l’après-midi, j’ai fait semblant d’aller bien. Sa voix m’a réchauffée quelques secondes, comme un rayon de soleil entre deux nuages. Il m’a dit qu’il pensait à moi, qu’il aurait aimé être là. Moi, j’ai souri, j’ai dit « profite de ta famille », alors qu’au fond, j’avais envie de lui crier : reste avec moi, même par téléphone. Ne me laisse pas seule dans ce silence. Quand minuit a sonné, la ville a explosé de joie. Feux d’artifice au loin, cris d’enfants, éclats de rire dans les couloirs de l’immeuble. Et moi… rien. Juste mon oreiller que j’ai serré contre ma poitrine, mes larmes qui mouillaient le tissu, et cette impression que plus personne ne me voyait. À un moment, mon téléphone a vibré sur la table. L’écran s’est allumé : Maman. Je me suis figée. Son nom affiché en lettres blanches sur fond noir, comme une injonction, comme une accusation. Je n’ai pas décroché. Je suis restée immobile, à regarder le téléphone vibrer encore, encore, comme s’il essayait de me secouer. Et dans ma tête, j’entendais déjà ce qu’elle allait dire si je répondais : - CJ, pourquoi tu n’es pas venue ? On t’attendait. C’est Noël. Tu sais bien que c’est important d’être en famille. En famille … Ces mots me donnaient presque la nausée. Parce que chez nous, « en famille » voulait dire sourire figé, repas interminables où chaque remarque sur moi était une critique déguisée, et cette impression de ne jamais être assez. Le téléphone s’est arrêté de vibrer. Silence. Puis un bip discret annonçant un message vocal. Je n’ai pas eu besoin de l’écouter. Je savais ce qu’elle avait dit. Et je savais aussi que je n’avais pas la force d’affronter ça ce soir. Alors je l’ai laissé en répondeur. Comme si en ignorant sa voix, je pouvais ignorer aussi la culpabilité qui me serrait la gorge. Je me suis recroquevillée sous ma couverture, les yeux fixés sur les lumières de la ville qui clignotaient par la fenêtre. Partout ailleurs, c’était la fête. Chez moi, c’était le désert. Et le pire, c’est que je me souvenais avec une précision douloureuse du Noël précédent. Le rire de Xander quand la Danse des canards avait résonné dans la chambre. Mes joues brûlantes de plaisir et de gêne. La chaleur de son torse quand il m’avait serrée contre lui en riant : - Mais qui mets danse des canards dans une playlist sensuelle CJ? Un an plus tard, il n’était pas là. Et moi, je n’avais plus rien. J’ai fini par m’endormir avec le téléphone éteint, comme si je pouvais mettre le monde entier sur pause. ------------ Les jours entre Noël et le Nouvel An s’étiraient, lourds, interminables. Je traînais dans mon studio, à moitié éveillée, à moitié éteinte, sans réussir à trouver le moindre sens à mes journées. Un après-midi, alors que je faisais semblant de lire mes cours, un message est apparu sur Messenger. C’était Maya, une fille de ma promo, afro-américaine. On ne se parlait pas souvent, mais chaque fois qu’on avait échangé, j’avais senti une complicité naissante. «Hey CJ ! On fait une soirée étudiants demain soir chez une pote. Viens, ça va te changer les idées. Y’aura de la musique, des jeux, et plein de monde cool.» J’ai fixé son message un long moment. Une soirée. Des rires. De la musique. La perspective me donnait presque le vertige. J’ai hésité, puis j’ai écrit à Xander. - Bébé, Maya m’a invitée à une soirée demain. Tu crois que je devrais y aller ? Sa réponse n’a pas tardé. - Mais bien sûr ! Sors un peu, ça va te faire du bien. Et puis tu vas me raconter après, j’ai hâte d’entendre ta voix excitée quand tu parleras de la musique ou des gens. - T’es sûre ? ai-je tapé, les doigts tremblants. - Future Olivia Pope, tu peux gérer une petite soirée étudiante, non ? J’ai souri malgré moi. Il avait toujours ce mot pour me tirer vers le haut. Peut-être que oui… peut-être que je pouvais. Le lendemain soir, j’ai passé une heure à me préparer. Rien de fou, juste un jean noir qui me mettait un peu en valeur, un haut bordeaux qui faisait ressortir ma peau, et mes cheveux lâchés. Devant le miroir, j’ai murmuré : - Tu peux le faire. J’ai descendu les escaliers de ma résidence, le cœur battant. La porte d’entrée était juste là, à deux pas. J’avais juste à la franchir, à marcher jusqu’à l’arrêt de tram, et je serais en route vers quelque chose de différent. Vers peut-être un peu de vie. C’est à ce moment précis que mon téléphone a vibré... Un message de Maman. « J’espère que tu profites de ces vacances pour rehausser ton niveau. Tu sais que tu n’as pas droit à l’échec.» Mes doigts se sont glacés sur l’écran. Tout mon élan s’est effondré en une seconde. Ses mots n’étaient pas longs, pas violents en apparence, mais ils ont frappé juste là où ça fait mal : ma peur constante d’être insuffisante. Je suis restée plantée devant la porte. Puis, lentement, j’ai reculé. J’ai remonté les escaliers, retiré mes chaussures, et me suis effondrée sur mon lit, encore habillée. Plus tard dans la soirée, Xander m’a appelée. - Alors ? Comment c’était ? Mon cœur s’est serré. J’ai entendu l’enthousiasme dans sa voix, et je n’ai pas eu le courage de lui dire la vérité. - C’était sympa. Y’avait de la bonne musique, et plein de monde. - Tu vois ? Je te l’avais dit ! Je suis fier de toi, bébé. Je l’ai laissé y croire. Je l’ai même laissé rire et m’encourager à sortir plus souvent. Et moi, de mon côté, j’ai senti un gouffre s’ouvrir un peu plus sous mes pieds. Parce qu’à partir de ce moment-là, je ne me contentais plus de me cacher … je commençais à mentir.
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