La fissure

1690 Words
PDV de CJ Quand j’ai ouvert mon ordinateur ce matin-là, mes mains tremblaient un peu. Pas parce que je m’attendais à un désastre, mais parce que j’avais peur de voir noir sur blanc ce que je valais ici, dans ce monde nouveau où tout le monde semblait plus sûr de lui que moi. Les résultats des premières interrogations venaient de tomber. Des petites évaluations, soi-disant “sans grande importance”, mais qui pour moi représentaient une montagne. J’ai fait défiler la page, le souffle court, et quand j’ai vu le chiffre à côté de mon nom, j’ai dû relire trois fois avant de réaliser : j’avais eu 10. La moyenne pile. J’ai éclaté de rire, seule dans ma chambre. Pas un rire franc, mais ce genre de petit souffle soulagé qui te fait relâcher une pression invisible. Dix. Ce n’était pas brillant, mais ce n’était pas la catastrophe que j’avais redoutée. Pour moi, c’était une victoire. Je savais pertinemment à quel point ces matières me faisaient peur. Alors, presque instinctivement, j’ai pris mon téléphone. J’ai tapé un message à Xander : “Bébé … j’ai eu la moyenne. Juste la moyenne, mais je suis fière de moi. Je te promets que je vais m’accrocher.” Il a répondu aussitôt : “Tu peux être fière, CJ. Je le suis pour toi. Tu verras, ce n’est que le début.” Rien qu’en lisant ces mots, mes yeux se sont embués. Il savait toujours quoi dire, comme si sa voix traversait l’écran pour se glisser contre ma peau. Je pensais que ma journée commencerait ainsi : un petit moment de bonheur, un sourire. Mais la vie, ou plutôt ma mère, avait décidé de gâcher ça. Je n’ai pas entendu frapper. J’étais en train de préparer un café, encore légère de ma petite victoire, quand la porte s’est ouverte. Elle était là. Comme toujours, sans prévenir. Sa silhouette dans l’embrasure de la porte a suffi pour faire retomber toute chaleur dans la pièce. - Tu ne verrouilles jamais, CJ ? Tu n’as pas appris qu’on ferme une porte ? Pas bonjour, pas sourire. Rien que cette voix sèche, cassante. - Maman … je … je ne t’attendais pas. Elle a posé son sac sur la table, comme si elle était chez elle. Moi, j’avais déjà l’estomac noué. - Alors, ces résultats ? a-t-elle demandé d’un ton tranchant, sans même prendre le temps de respirer. Mon cœur s’est serré. Comment le savait-elle ? Je n’avais rien dit. J’ai bredouillé : - Euh … j’ai eu dix. La moyenne. C’est bien, non ? Elle a éclaté d’un rire ironique, si sec qu’il m’a piqué les oreilles. - Bien ? Tu oses appeler ça bien ? Tu n’as aucune honte, CJ ? J’ai voulu expliquer, dire que c’était difficile, que je faisais des efforts, mais elle ne m’a pas laissé parler. - Tu crois que dans cette vie, on s’en sort avec la moyenne ? La moyenne, c’est pour les médiocres. Pour ceux qui n’ont aucune ambition. Et toi, tu veux être qui, exactement ? La fille banale qui se contente de survivre ? Ses mots me sont tombés dessus comme des pierres. Je serrais ma tasse si fort que j’avais peur qu’elle se brise dans mes mains. - Mais maman … j’apprends encore … C’est le début, j’ai besoin de temps. Elle a levé les yeux au ciel, exaspérée, comme si je n’étais qu’un fardeau. - Toujours des excuses. Toujours. Tu crois que dans ce monde, on attend les faibles ? Non, CJ. On te piétine. Et toi, tu tends la joue en souriant. J’ai senti ma gorge se serrer. - Je fais de mon mieux. Elle a soufflé , agacée. - Ton “mieux” ne vaut rien. Tu entends ? Rien. Si tu continues comme ça, tu ne seras jamais personne. Regarde-toi : tu passes ton temps à traîner, à te plaindre, à envoyer des messages à ce garçon au lieu de travailler. À l’évocation de Xander, mon cœur s’est retourné. Elle n’avait pas le droit de le mêler à ça. - Tu ne comprends pas, ai-je murmuré, les larmes montant malgré moi. Mais elle n’a pas entendu. Elle ne voulait pas entendre. Elle s’est approchée, plantant ses yeux dans les miens, et chaque mot qu’elle a prononcé a frappé comme une gifle : - Tu crois que la vie, c’est de la tendresse et des rêves ? Tu crois que l’amour va payer ton loyer ? Ouvre les yeux, CJ. Tu es faible. Tu n’as aucune discipline. Et si tu continues sur ce chemin, tu vas tout gâcher. Tu vas te gâcher. Je suis restée muette. Je sentais mes joues brûler. Ses paroles s’imprimaient en moi comme des cicatrices à vif. Je voulais crier, la repousser, mais je n’avais plus de voix. Elle a reculé, récupéré son sac, et avant de franchir la porte, elle a lâché une dernière flèche : - Réveille-toi, ou tu finiras par être un échec. Et ce jour-là, ne viens pas pleurer. La porte a claqué. Le silence qui a suivi était assourdissant. Je me suis effondrée sur la chaise, la tasse encore chaude entre mes mains. Mon café avait un goût amer, métallique. Mes yeux fixaient le vide. La fierté que j’avais ressentie quelques minutes plus tôt s’était envolée, écrasée sous ses mots. Et c’est là que je l’ai senti. Une fissure. Pas une explosion, pas une douleur violente. Juste une petite cassure à l’intérieur, comme un verre qui se fend. Et je savais que si ça continuait, ce verre finirait par se briser entièrement. J’ai pris mon téléphone, j’ai regardé l’écran, le message de Xander encore affiché. Ses mots doux. Mais même ça, ça n’arrivait plus à recouvrir le bruit des siens. Pour la première fois, j’ai eu honte. Honte de mes dix. Honte de moi. Alors les pensées ont commencé à tourner en boucle, comme un poison lent : Et si elle avait raison ? Et si je n’étais qu’une fille médiocre ? Et si Xander finissait par s’en rendre compte ? Je me suis revue, quelques heures plus tôt, lui envoyant fièrement mon message. Dix, la moyenne. Comme si j’avais accompli un exploit. Et si, en réalité, il avait juste fait semblant de m’encourager pour ne pas me blesser ? S’il avait lu mon message en pensant : Mon Dieu, elle se contente de si peu … ? Cette idée m’a terrifiée. Une angoisse sourde s’est logée dans ma poitrine. J’ai senti la fissure s’agrandir. J’ai alors commencé à faire défiler mes conversations avec lui. Tous ses mots d’encouragement, tous ses “je crois en toi”. Mais à force de les relire, j’ai fini par douter. Est-ce que je les méritais vraiment ? Est-ce qu’il y croyait encore, ou bien est-ce que c’était moi qui m’accrochais à une illusion ? Je me suis levée, j’ai tourné en rond dans ma chambre comme un lion en cage. Mon reflet dans le miroir me renvoyait une image que je détestais : mes yeux rougis, mes épaules voûtées, cette fille qui n’avait même pas le courage de répondre à sa mère. Elle a raison. Je suis faible. Ces mots ont résonné si fort dans ma tête que j’ai eu envie de me boucher les oreilles. Mais ils étaient à l’intérieur. Impossible de les faire taire. Alors j’ai essayé de me raisonner. J’ai ouvert mes cahiers, relu mes cours, comme si plonger dans les mots et les définitions allait m’anesthésier. Mais rien n’entrait. Chaque ligne se brouillait. Chaque phrase se transformait en accusation silencieuse. Finalement, je me suis laissée tomber sur mon lit, téléphone contre ma poitrine. Un instant, j’ai pensé écrire à Xander, tout lui dire : la visite de ma mère, ses mots, la honte qui me rongeait. Mais j’ai reculé. Je ne voulais pas qu’il voie cette version de moi. Je ne voulais pas être ce poids qui pleure au lieu d’avancer. Alors j’ai écrit un simple : “Je révise un peu. On se parle plus tard.” Et je l’ai posé loin de moi. Parce que si je continuais à lire ses messages, je finirais par éclater en sanglots et lui avouer que je n’étais pas la fille forte qu’il croyait. Le silence est revenu. Un silence pesant, où je n’entendais plus que ma respiration et le bourdonnement sourd de mes pensées. C’est dans ce silence que je l’ai compris : cette fissure en moi ne venait pas seulement des mots de ma mère. Elle venait du doute qui avait commencé à s’installer. Et le doute, je le savais, est pire que n’importe quelle insulte. Parce qu’il te fait croire que l’ennemi, ce n’est plus l’autre … c’est toi-même. Et ce fut le début. Je n’arrivais plus à suivre. Plus les jours passaient, plus les mots des profs devenaient du bruit de fond. En amphi, mes yeux fixaient l’écran, mais mon esprit flottait ailleurs. Je pensais à tout, sauf aux cours : à ma mère, à son regard déçu, à cette impression d’être déjà une ratée. À Xander, aussi, bien sûr. Mais je n’osais rien lui dire. Comment lui avouer que je passais mes journées à pleurer en silence ? Comment lui dire que parfois, je ne retenais rien de mes cours, que je m’asseyais là uniquement pour donner le change ? Alors je préférais jouer la comédie. Un soir sur deux, je rejetais ses appels. Je lui envoyais un petit message : « Je révise, je te rappelle demain. » En réalité, il n’y avait aucun livre ouvert, aucun cahier rempli de notes. Juste moi, recroquevillée dans mon lit, incapable de trouver la force de parler. Et lui, de l’autre côté, croyait encore en moi. Il m’encourageait, me taquinait, me donnait un surnom qui sonnait comme une promesse : « Ma future Olivia Pope. » Chaque fois qu’il disait ça, j’avais envie de pleurer encore plus. Parce que lui me voyait brillante, forte, destinée à de grandes choses… alors que moi, je ne me voyais plus qu’à travers les mots de ma mère. Médiocre. Perdante. Faible. Je raccrochais toujours avec un sourire forcé et le cœur en miettes.
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