I
J’avais enfin décidé de prendre un mois de vacances et, pour la première fois depuis bien longtemps, un mois tout entier. Je pensais l’avoir bien mérité, après un certain nombre d’enquêtes difficiles et une très longue période où je n’avais pris aucune journée de repos ni même quitté le travail, souvent de jour comme de nuit. J’avais ainsi quantité de journées de congé en retard. Depuis plusieurs mois, en effet, mon précédent supérieur, le commissaire Claude Lamoulot, ayant été nommé à Montluçon, je dirigeais le commissariat de la place des Halles à Morlaix, sans l’avoir vraiment demandé. Je comblais un vide momentané et j’assurais une manière d’intérim en attendant l’arrivée du nouveau titulaire du poste.
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On nous avait annoncé, quelques semaines auparavant, l’arrivée d’une femme à la tête de la police de Morlaix, et elle débarquait en effet. C’était le commissaire Yveline Lemétayer, jusque-là en poste en Guyane Française. Nous ne nous attendions pas nécessairement à recevoir une reine de beauté ni une gravure de mode, mais tous les collègues espéraient, après avoir supporté ce cafard de Lamoulot pendant une dizaine d’années, l’arrivée d’une personne plus agréable à tout point de vue. Plus agréable à regarder, certes, et surtout plus facile à vivre et à supporter. Notre surprise fut de taille. En effet, la nouvelle venue était une haute et forte femme, brune d’apparence, le cheveu coupé très court, hommasse et d’allure autoritaire qui poussait loin devant elle, en se dandinant d’une jambe sur l’autre, une impressionnante poitrine. Une sorte d’éléphant en uniforme. Elle arrivait, déjà accompagnée d’une solide réputation de tyran et de peau de vache. Grâce au téléphone et aux réseaux sociaux, les nouvelles et les réputations sont vite connues et circulent rapidement. Mon collègue, Arsène Le Treut, toujours au fait de tous les ragots, nous avait déjà avertis qu’elle était homosexuelle et qu’elle partageait sa vie avec une Brésilienne, une jeune et jolie métisse qu’elle avait ramenée dans ses bagages et à qui, toujours selon la rumeur relayée par Arsène, elle avait offert, à peine étaient-elles arrivées à Morlaix, une petite boutique de lingerie féminine dans la basse ville, du côté de la rue Carnot. Je laissais dire et venir, mais j’allais devoir, juste pour la forme, assister dans quelques jours, à la petite cérémonie de réception officielle d’intronisation de la nouvelle venue. J’aurais tout le temps, plus tard, de me faire une idée personnelle sur ma nouvelle patronne. Je n’allais plus être là pendant un mois. Je verrais tout cela début septembre, et c’était encore loin, fort heureusement. J’étais enfin et totalement en vacances et je ne voulais plus rien entendre. Je n’avais que trop donné et il fallait que j’arrête un moment. J’étais à bout de souffle et j’avais enfin le droit d’être sourd. Il me fallait couper les ponts, tous les ponts, au moins jusqu’à nouvel ordre. J’aurais même aimé être Robinson Crusoë abandonné de tous sur son île perdue, à des milliers de milles marins de toute nation prétendue civilisée.
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J’étais donc totalement en vacances, mais je n’aimais pas voyager, encore moins quitter la Bretagne dont la vie culturelle et la beauté des paysages me suffisaient amplement. Je n’avais aucune envie d’aller regarder ailleurs, et mettre ma valise dans le coffre de ma voiture ou admettre l’idée de monter dans un train ou un avion m’étaient, depuis toujours, d’une répugnance absolue. J’avais l’impression de perdre mon temps et, accessoirement, mon argent, d’aller de plein gré au-devant de toutes sortes de difficultés, de me mettre à courir et à affronter des inconvénients et des dangers inutiles, sans contrepartie véritable. C’était comme m’élancer dans une expédition hasardeuse, presque partir pour une guerre dont je ne voyais pas les raisons. Je n’avais pourtant pas peur de grand-chose dans la vie, j’avais affronté tant de dangers et de difficultés, et je n’avais aucune espèce de prévention contre un pays étranger ni aucune région du monde, encore moins contre une population quelconque, mais, en même temps, aucun voyage ne m’attirait vraiment. Sans doute à tort, m’avait-on toujours répété, et je m’étais disputé avec tant de proches à ce sujet au cours des années, mais j’étais ainsi fait, et il était sans doute trop tard pour espérer me transformer. Là encore, j’allais à contre-courant des opinions et des modes généralement admises. Le soleil, toujours le soleil, l’éternel et banal argument ! Et la beauté des paysages, le dépaysement obligatoire, les photos pour les amis, les rencontres à espérer et les souvenirs pour les vieux jours ! Tout ce fatras d’arguments éculés que je considérais comme des foutaises sans intérêt dues au battage publicitaire des agences de voyages et au caractère désespérément moutonnier de mes contemporains. En réalité, il me faut bien l’avouer, j’étais incurablement breton et casanier et trouvais que j’avais tout sur place, ma langue, ma culture, mes paysages familiers et toujours renouvelés, et je n’avais aucune envie d’aller me promener ailleurs. J’avais encore tant de choses à découvrir, non loin de chez moi et, pour ainsi dire, à ma porte. Il y avait seulement la Grèce, je dois le reconnaître, que je n’arrivais pas à oublier et à mettre entre parenthèses, et qui était, avec la Bretagne de mon enfance, le socle dur de ma culture personnelle, littéraire et philosophique. C’était finalement le seul pays que j’avais envie de voir et de revoir. Particulièrement certaines îles de la mer Égée, les Cyclades, comme Paros, Naxos et quelques autres. Je rêvais des petites maisons blanches et bleues, des bateaux de toutes couleurs bercés par un reste de houle dans les petits ports d’eau turquoise, devant des terrasses fleuries où les pêcheurs démaillent les poissons ou ravaudent leurs filets. Les bateaux glissent lentement devant les yeux, petites taches de couleur mouvantes, et le soleil pétille sur la mer. J’étais donc, moi aussi, sur ce sujet même du voyage, en proie à mes propres contradictions.
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J’avais, par conséquent, et depuis longtemps, projeté de passer ce mois de vacances, à tout juste une vingtaine de kilomètres de chez moi, à Roscoff, cette petite ville côtière que j’aimais particulièrement. Ce n’était pas vraiment original, encore moins aventureux. J’avais toujours, et depuis l’enfance, considéré ce petit port léonard comme un paradis absolu et une pure merveille. Un lien passionnel et inexpliqué m’avait toujours attaché à cette petite cité qui était comme le concentré de tout ce que j’aimais, l’histoire maritime, l’activité nautique, la mer dans tous ses états et les vieilles pierres lourdes d’histoire. Il y avait juste en face l’île de Batz, un véritable bijou, dont je ne m’étais jamais lassé de faire le tour. J’aimais aussi ce ciel gris ou bleu, toujours changeant au fil des jours et même des heures. J’étais dans le passionnel et l’inexplicable. Pourtant mesuré dans la plupart des domaines, j’étais à propos de Roscoff d’un chauvinisme à toute épreuve. J’aurais aimé y passer ma vie, mais, précisément, la vie en avait décidé autrement. J’aimais l’histoire de cette petite cité pittoresque et laborieuse, accrochée à son rocher, toujours en mouvement, vivante et en lutte, comme si elle avait hérité des combats ancestraux de ses habitants qui naviguaient sus à l’Anglais ! Ces Anglais qu’ils avaient tant combattus au fil des siècles sur terre et sur mer, Roscoff les recevait maintenant en invités et en touristes et leur faisait traverser la Manche et l’Atlantique sur les ferries de la Brittany. Étrange retournement de l’Histoire.
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Je voulais donc me reposer, prendre enfin le temps de regarder autour de moi et de flâner au long des grèves avec mon petit chien, et surtout mettre en œuvre un petit projet littéraire que je caressais depuis trop longtemps et que j’avais, faute de temps et de disponibilité, toujours remis à plus tard. La vie va si vite, et j’étais tellement accaparé par mon travail. Je voulais écrire un roman à la fois policier et historique qui se situerait dans la cité corsaire vers 1870, à l’époque où le poète Tristan Corbière y séjournait. J’avais imaginé d’en faire le personnage principal de mon livre. Il avait vécu à Roscoff une dizaine d’années et son unique recueil de poèmes Les Amours Jaunes que j’avais découvert lors de mes classes de lycée, précisément au lycée qui porte son nom, était depuis toujours l’un de mes livres de chevet, un recueil de poèmes controversé, mais considéré comme original et novateur dans la littérature française. J’en connaissais chaque poème par cœur et j’étais capable d’une approche critique et précise de chacun d’entre eux. Je ne voulais certes pas faire œuvre d’historien de la littérature, je ne disposais pas de la documentation suffisante, je n’en avais nullement l’envie, encore moins les compétences. Je voulais tout simplement écrire une fiction, une sorte de petit roman policier imaginé et brodé à partir de la vie du poète à Roscoff, aux alentours de ces années 1870-1872.
J’étais un lecteur fidèle et assidu d’une collection de romans policiers régionaux et historiques, dont l’action se passait dans le milieu des artistes, particulièrement des peintres de l’école de Pont-Aven, et j’avais décidé de m’en inspirer quelque peu. J’en avais récemment lu un qui brodait une histoire policière à partir d’un événement réel de la vie du peintre Paul Gauguin, une bagarre d’après-boire entre l’artiste et des pêcheurs de Concarneau1, un soir de goguette, au cours de laquelle il avait eu il avait eu une jambe brisée. J’avais trouvé l’idée excellente et je m’étais donc mis en tête de construire une pareille intrigue policière à partie de la vie du poète Tristan Corbière, peintre également à ses heures, quoique moins connu dans ce domaine. Il peignait, en effet, de féroces caricatures, souvent de lui-même d’ailleurs, comme éternellement fasciné par sa propre laideur. De vastes zones d’ombre dans sa biographie, d’énormes lacunes, surtout sur les années où il habitait Roscoff, vers 1870, m’autorisaient ce type de projet quelque peu fantaisiste. Ses biographes les plus récents supposent que sa famille, des notables de la haute bourgeoisie de Morlaix, a, à son décès, par crainte de je ne sais quel scandale, détruit tous ses documents personnels et surtout sa correspondance, particulièrement une correspondance amoureuse dont on peut supposer l’existence. Seulement supposer... On en revenait toujours à la même absence de documents et les chercheurs s’étaient longtemps arraché les cheveux, torturé l’imagination, avaient dû se contenter de maigres informations, les avaient cousues ensemble et, pour combler les grosses lacunes, avaient tissé ensemble des suppositions de toutes sortes. Une sorte de légende ! Il fallait donc tout reconstituer, l’imagination devait souvent corriger ou compenser le manque de documents objectifs et l’ensemble tenait donc déjà du roman. Je me proposais donc d’imaginer une affaire de meurtre qui se serait passée à Roscoff en 1872, aurait été négligée par ses biographes et dans laquelle le poète aurait été soupçonné un moment. Je projetais donc ce petit jeu littéraire destiné à meubler mon temps et à occuper mon mois de vacances. J’avais toute liberté et toute latitude et je pensais que ce projet de roman allait me distraire des enquêtes policières bien réelles que je vivais à longueur de temps, et des rapports que je rédigeais jour après jour, inlassablement, depuis une bonne trentaine d’années. Mais il fallait être un peu fou, me disaient certains de mes proches que j’avais mis dans la confidence de mon projet, avoir du temps à perdre ou, plus simplement, être passionné d’écriture. J’étais sûrement un peu tout cela à la fois. J’avais même arrêté le titre de mon roman, avant même d’en avoir écrit la moindre ligne. Il s’intitulerait Les Amours Noires, référence évidente aux Amours Jaunes de Corbière. J’étais satisfait du titre, il me restait maintenant à écrire le livre, au moins déjà la première ligne, ce qui était évidemment beaucoup plus compliqué.
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J’avais rencontré Valérie Kermaïdic au cours de l’une mes enquêtes précédentes2. Elle tenait un petit bar, “Le Refuge”, sur la place de la cathédrale à Saint-Pol-de-Léon. Je m’y étais rendu à plusieurs reprises pour les besoins de cette enquête et, par étapes et glissements progressifs, nous avions fini par laisser venir à nous, puis partager et organiser une liaison chaude et tendre, qui durait depuis maintenant quelques mois. Valérie cherchait à vendre son affaire depuis quelques années déjà, mais, par ces temps de crise, n’y parvenant pas dans de bonnes conditions, avait fini par la céder à un jeune couple, mais elle avait dû considérablement en rabattre le prix. De son point de vue, elle l’avait même carrément bradée, mais elle était lasse de ce métier. Elle avait passé vingt ans derrière son comptoir à écouter et supporter, du matin au soir, les mêmes clients, leurs problèmes, toujours les mêmes, et leurs continuels radotages. Elle n’était pas fâchée de quitter ce quartier de Saint-Pol-de-Léon, qu’elle appelait, Bricoli city3 mêlant breton et anglais en une expression amusante. Elle allait maintenant partir pour la Nouvelle-Calédonie, passer tout le mois d’août chez sa fille Annabelle et son gendre Laurent, elle infirmière, lui instituteur à Nouméa, et qu’elle n’avait pas vus depuis quatre ans, et surtout faire enfin la connaissance de sa petite-fille, Margot, née deux ans auparavant et qu’elle ne connaissait jusque-là que par des photos et quelques vidéos. Quelques semaines auparavant, elle m’avait proposé de l’accompagner ou de venir la rejoindre, avait même insisté, mais j’avais vivement refusé. Je n’avais personne à voir ni rien à faire à l’autre bout du monde. C’était trop loin pour moi et, dans ma tête, beaucoup trop compliqué, j’étais tellement mieux ici à contempler la mer et à regarder circuler les nuages. J’avais passé chez Valérie tout le weekend précédant son départ, trois journées et surtout deux nuits, plutôt chaudes et agitées que, pour l’essentiel, nous avions passées au lit. Elle me prêtait gracieusement sa petite maison face à la mer devant Poul Lous. L’anse sale. J’avais d’abord proposé et même exigé de payer un loyer pour le mois, mais elle avait refusé net, scandalisée et levant les bras au ciel. En manière de contrepartie, pourtant, j’avais pour mission de surveiller et de nourrir son chat, Bisig, un gros matou jaunâtre et poilu, à la tête large et carrée, méfiant et antipathique, qui refusait mes avances et ne voulait pas me laisser approcher, feulait, crachotait, dès que j’allongeais prudemment la main vers lui. Je n’aimais pas les chats, ces animaux insensibles, distants et ingrats. Le dénommé Bisig me regardait de loin, à travers la fente étroite de ses yeux mi-clos, la voix rauque et grondante, prêt à bondir... J’aurais bien aimé l’apprivoiser un peu, je n’avais pas souvent mis un genou à terre devant un chat, et je le faisais uniquement pour complaire à Valérie, mais il n’y avait rien à faire, le gros tas de poils jaunes ne voulait pas de moi ! Il me fallait aussi arroser les plantes vertes, nombreuses et réparties un peu partout dans la maison, dans toutes les pièces, sur toutes les marches de l’escalier, une véritable invasion, presque une forêt tropicale, et même une véritable mangrove dans la salle de bains aux abords de la baignoire. J’avais aussi l’intention d’entretenir son jardin durant son absence. Quelques massifs de roses, une touffe de roses trémières déjà en graines, cassées ou tordues vers le sol, un parterre de dahlias et d’hortensias, ainsi qu’au fond du jardin, un petit carré de plantes aromatiques, thym, ciboulette et menthe, encadré d’une petite clôture de quatre planches pourries, retourné à l’état sauvage et envahi par les pissenlits et les orties. J’avais accepté la proposition de Valérie, non sans quelques réticences personnelles et intimes, car j’étais très jaloux de mon indépendance. Les derniers jours, elle ne voulait plus me quitter et voulait rester passer le mois d’août avec moi à Roscoff. J’en étais secrètement flatté, mais il y avait la promesse faite à sa fille et à son gendre, le billet d’avion acheté depuis plusieurs mois, qu’elle avait payé fort cher, et toutes les dispositions arrêtées depuis longtemps. Elle tenait surtout à voir sa petite-fille et ne pouvait plus revenir en arrière. Nos adieux furent passionnés et tendres, puis je la conduisis à l’aéroport de Guipavas dans sa voiture, une petite voiture anglaise à la mode, une voiture de fille, couleur chocolat fondu, dont le toit représentait le drapeau anglais, une petite caisse rectangulaire, une boîte de galettes bretonnes, où ma tête cognait le plafond et qui me meurtrissait les fesses au moindre chaos de la route. J’avais l’impression de circuler dans un sabot de Noël. De plus, arborer le drapeau anglais au-dessus de ma tête ne me réjouissait pas particulièrement. Revenu à Roscoff, je remisai soigneusement la petite voiture dans le garage que je fermai à double tour, rangeai la clé dans un tiroir de la cuisine, peu enclin à renouveler l’expérience et décidé à oublier jusqu’à nouvel ordre et même à tout jamais la boîte couleur chocolat. J’avais choisi de laisser ma propre voiture à Morlaix, et ma collègue Joana m’avait déposé à Roscoff. Si je devais retourner à Morlaix, pour une raison ou pour une autre, ce que je ne souhaitais pas vraiment, je prendrais le car ou plutôt le train, la petite rame qui fait, en ferraillant, l’aller-retour Morlaix-Roscoff, deux ou trois fois par jour. J’avais envie, depuis longtemps de faire ce trajet qui enjambe la Penzé par un pont métallique gris. Je voulais être tranquille et subir le moins de contraintes possible. Cela m’était rarement arrivé, et j’allais enfin être seul et libre dans la petite cité de tous mes rêves pour mener à bien mon projet d’écriture...
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« PROLOGUE
« Bonsoir ! Ce crapaud-là, c’est moi ! »
Les Amours jaunes - Tristan Corbière
Jeudi 15 août 1872. Environs de minuit.
Roscoff se remettait à peine d’une tempête qui avait frappé toute la côte quelques jours auparavant. La tourmente de la saint Laurent qui survient assez régulièrement vers la mi-août et surprend les hommes dans leurs occupations d’été, et particulièrement les gens de mer. La tempête s’était levée l’avant-veille au soir et l’orage avait éclaté un peu avant la nuit, un véritable déluge, accompagné de vents violents. Des ifs et des cyprès étaient tombés dans le cimetière du Vile et plusieurs embarcations avaient brisé leurs amarres dans le port et avaient été drossées contre les rochers de la côte, au pied de la chapelle Sainte-Barbe.
Ce jeudi 13 août, un homme élégamment vêtu, d’allure bourgeoise et distinguée, remontait la rue du Quai, lourdement appuyé sur sa canne. Les douze coups de minuit venaient de sonner à l’église de Kroas Batz. Il boitait bas et avançait d’une démarche difficile et heurtée, traînant derrière lui sa jambe gauche. Sa canne frappait régulièrement le sol et rythmait sa marche. Un autre homme, tout de noir vêtu, chapeau noir à large bord, redingote cintrée et fermée par une grosse ceinture, le suivait à distance prudente, en s’abritant à l’angle des maisons, s’arrêtait, attendait, hésitait, puis repartait jusqu’au coin de mur suivant, en évitant la lumière pauvre et poudreuse des becs de gaz. Il tenait sous son bras une grosse canne à pommeau de plomb. Plus une arme qu’une canne. On entendait la rumeur rauque de la mer qui battait les rochers, un peu en contrebas dans l’anse du Vile. Le phare de l’île de Batz allumait par intermittence le faîte des cheminées des maisons du front de mer et des matous se battaient quelque part dans un jardin. L’enseigne de l’auberge Le Gad était restée allumée, mais les fenêtres de la façade donnant sur la rue du Quelen étaient toutes éteintes. L’homme parvint au cimetière, enjamba difficilement la plaque d’ardoise dressée dans l’entrée pour empêcher les animaux domestiques d’y pénétrer, s’engagea dans l’allée, passa auprès d’un grand Christ en bois sombre de châtaignier. Le sol sablé crissait sous ses chaussures, les cyprès et les ifs dans lesquels soufflait le vent de la nuit formaient une masse sombre et funèbre. L’homme vêtu de noir l’avait suivi dans le cimetière et s’en rapprochait méthodiquement sous le couvert des arbres. À l’angle de l’ossuaire, il arriva dans son dos et le frappa à l’arrière du crâne de la canne qu’il brandissait comme une massue. L’homme tournoya un peu sur lui-même, voulut s’accrocher au mur de l’ossuaire, sa main dérapa sur la pierre, ne trouva aucune prise, puis il s’abattit sans un cri. Le meurtrier s’acharna et lui martela la tête de coups violents et redoublés. Une bouillie de sang, d’os et de cervelle se répandit dans l’allée et s’enfonça lentement dans le sable.