Tara et ses mystères-1

2042 Words
Tara et ses mystèresBelfast, mi-décembre Après avoir quitté le centre de Belfast, puis traversé le poumon vert du sud de la ville composé de parcs luxuriants, de terrains de golf et de forêts denses, le taxi de l’inspecteur Sweeney stoppa face à l’entrée d’un large chemin goudronné. En quittant le véhicule, le policier écossais, pourtant vêtu d’un pull Shetland, frissonna : Le froid est mordant ce matin, nota-t-il. Et puis le vent est étonnamment absent pour cette période de l’année. On se croirait au cœur de l’hiver… L’enquêteur s’engagea dans une allée bordée d’arbres, à la taille impressionnante et aux rangs serrés comme pour mieux se réchauffer. Puis après quelques pas, il parvint à hauteur d’une pancarte indiquant « HMP Hydebank Wood ». HMP : Her Majesty’s Prison, déchiffra l’enquêteur. Dire que plus de trois cents hommes et femmes croupissent ici. Si j’étais la reine, je refuserais que mon nom soit associé à des endroits aussi sordides ! ironisa-t-il. En effet, à la sortie d’un premier virage, Sweeney découvrit un véritable « rideau de fer », haut et large de plusieurs mètres, qui cernait l’ensemble de l’établissement pénitentiaire et marquait la forêt comme une cicatrice. Belfast et Berlin portent les mêmes initiales, réfléchit-il. Deux villes d’Europe où les murs sont, ou ont été, la forme la plus absurde de la haine entre les hommes. Mur de Berlin ou Peacelines de Belfast, quelle stupidité, mais aussi quelle honte pour l’intelligence. Car aucun mur ne constituera jamais la moindre solution, puisque tous sont condamnés à tomber un jour… soupira-t-il. Avant que, soudain, son attention ne soit détournée par un élément beaucoup plus positif : à droite de la vaste grille d’entrée, une jeune femme paraissait l’attendre. La trentaine, vêtue d’un imper beige, d’une jupe courte et de bottines, avec des cheveux cuivrés coupés au carré, elle ressemblait à ces working girls modernes et délurées que l’on croise dans toutes les grandes villes du Royaume-Uni. Sexy, mais sans véritable charme, jugea sommairement l’Écossais. Ce doit être Debbie Jordan, la sœur de Tara Buchanan. Je me souviens qu’elle m’a expliqué être réceptionniste dans un grand hôtel de Birmingham. Elle est arrivée dès hier en Irlande. Je vois qu’elle est à l’heure pour notre rendez-vous, se réjouit-il. Avant de se souvenir : Ah oui, n’oublions pas que même si nous ne nous sommes jamais vus, je dois me faire passer pour son petit ami. Car si j’avais prévenu le directeur de la prison que je suis inspecteur à la criminelle d’Édimbourg, ou bien si j’avais évoqué les motifs de ma visite, jamais il ne m’aurait laissé m’approcher de l’établissement ! Tandis que là, en jouant le – presque – beau-frère de Tara Buchanan, je pourrai facilement lui poser les questions qui m’intéressent… C’est Ilona qui a eu l’idée de cette ruse. Afin de ne pas éveiller les soupçons, elle a même insisté pour que je n’emmène pas mon club de golf ! Évidemment, il me manque un peu, mais c’est tout de même bien joué, sourit-il en pensant à sa compagne. Pourvu que tout se déroule comme prévu… En voyant surgir ce jeune rouquin hirsute, barbu et mal fagoté, Debbie Jordan sursauta : Mince ! C’est donc ça mon fiancé d’un jour ? Heureusement que la plaisanterie ne doit pas durer plus d’une heure ou deux, car il ne ressemble à rien ce garçon ! – Bonjour. On se fait la bise ? lui proposa le policier dès qu’il fut assez proche. Ce sera plus réaliste. – Oui, vous avez raison, concéda Debbie, et elle se résolut à l’embrasser. – Appelez-moi Archie, n’hésitez pas. – Et moi Debbie, finit-elle par lui sourire. – On y va ? proposa-t-il aussitôt. Après avoir franchi l’impressionnant portail de la prison, puis satisfait à tous les contrôles d’usage, le jeune « couple » fut dirigé vers un bâtiment annexe, beaucoup plus champêtre et accueillant, qui faisait office de parloir. Un gardien les accompagna, les pria d’entrer, puis ce dernier fit demi-tour. À l’intérieur, Miss Jordan et Sweeney découvrirent une pièce de taille moyenne, aux murs couverts de paysages irlandais aussi kitsch qu’apaisants, équipée de tables et de chaises au design austère, ainsi que de quelques canapés tout aussi frustes. Puis, en poursuivant sur leur gauche, ils pénétrèrent dans un renfoncement où, à leur grande surprise, Tara Buchanan les attendait déjà. Docilement assise derrière un rectangle de Formica gris, la sœur de Debbie demeurait immobile. Sur sa droite, l’inspecteur observa qu’une gardienne en uniforme se tenait suffisamment éloignée pour qu’en chuchotant, les conversations ne puissent être entendues. Aussitôt, Miss Jordan se précipita vers son aînée pour la serrer dans ses bras. Sweeney en profita pour contempler la prisonnière : âgée d’une quarantaine d’années, Tara Buchanan avait rasé ses cheveux comme un G.I., de sorte qu’il était difficile de déterminer si ceux-ci étaient blonds ou châtain clair. Par ailleurs, Tara était accoutrée d’un survêtement de jogging si impersonnel que son apparence ne conservait plus la moindre trace de féminité. Tandis qu’il s’avançait, l’Écossais jugea qu’avec son visage sans fard, ses cheveux trop courts, et un regard étonnamment vide, Mrs Buchanan donnait l’impression de ne plus être qu’un robot. Une silhouette froide et déshumanisée. Dans ses yeux, le courage et la volonté semblaient avoir disparu. Sweeney imagina qu’après un an de détention, Tara n’était déjà plus la femme qu’elle avait pourtant dû être : l’épouse d’un officier de la Navy, sûre d’elle-même et de son rang. Probablement avait-elle été l’une des créatures les plus regardées lors des cocktails de l’amirauté. L’enquêteur se la représentait sans peine, croquant la vie et les petits fours à pleines dents, souriante, les cheveux longs tombant sur les reins et, dans une robe à bretelles aussi élégante qu’affriolante, faisant tourner la tête à tout un tas de jeunes lieutenants aux uniformes blancs. Dorénavant, cette Mrs Buchanan-là n’existait plus… Accusée du meurtre de son mari, emprisonnée pour quinze ans dans une prison d’Irlande du Nord humide et grise, Tara avait vu sa vie balayée par un ouragan aussi brutal qu’inattendu. Un an plus tard, elle est encore sous le choc, estima Sweeney. Dans l’impression qu’elle dégage, tout indique qu’elle est profondément abattue. Alors ai-je affaire à une victime, comme le croit Ilona, ou bien est-ce que Tara ne… – Archie, tu ne fais pas la bise à Tara ? le surprit la question de Debbie. – Euh si… Si, bien sûr ! se ressaisit son soi-disant petit ami, avant de retrouver son rôle et d’aller saluer celle qui n’était encore qu’une inconnue. Puis, sous le regard froid de la gardienne, le jeune couple s’installa face à Tara. Encore un peu gêné, Sweeney préféra attendre que la sœur de la détenue entame la conversation. Pendant ce temps, il constata que, fort heureusement, les poignets de Mrs Buchanan n’étaient pas entravés. Cela lui permettra de s’exprimer plus facilement, espéra-t-il. Mais en observant à nouveau son attitude figée et ses vêtements neutres, il craignit de ne pas parvenir à « lire » Tara. Pour l’instant, songea-t-il, tout paraît absolument lisse en elle. Volontairement ou pas, la sœur de Debbie a gommé tout ce qui pouvait donner prise à un jugement. Il n’y a rien à capter… commença-t-il à douter. Avant de se raviser d’un coup : Et puis si, justement ! Si mes questions sont suffisamment pertinentes, si je parviens à la faire réagir, alors ses émotions n’en seront que plus évidentes. Car il n’y aura aucun signe extérieur pour les brouiller. Faisons plutôt de cette difficulté apparente un véritable atout ! finit-il de se persuader et, enthousiasmé par sa propre intuition, l’Écossais esquissa un sourire involontaire. Au même moment, Debbie posa une première question : – Alors Tara, dis-moi : comment vas-tu ?... …Après quelques minutes d’un échange banal, les trois interlocuteurs s’habituèrent à étouffer leur voix pour qu’elle ne soit pas perçue par la « matonne ». Tandis que Sweeney écoutait les deux sœurs échanger quelques nouvelles de leur famille, il se mit à regretter de ne pas pouvoir prendre de notes et, plus encore, de ne pas pouvoir enregistrer la conversation avec son dictaphone. La gardienne aurait forcément trouvé cela étrange… Pour repousser cette frustration naissante, l’enquêteur décida qu’il était temps d’infléchir le cours de la discussion et de poser ses premières « vraies » questions à la prisonnière. – Hem, Tara… Désolé de vous interrompre, mais je pense que Debbie vous a expliqué les raisons de ma présence ce matin. N’est-ce pas ? – Oui, bien sûr… Vous êtes l’inspecteur Sweeney, l’ami d’Ilona ? – En effet, c’est elle qui a insisté pour que je vous rencontre. – Merci d’être là, mais si j’ai bien compris, vous travaillez pour la criminelle d’Édimbourg. C’est bien ça ? – Oui, c’est exact. – Alors vous ne pouvez rien faire pour moi… lâcha la jeune femme, désabusée, et elle baissa les yeux. – Hem, oui. Je vois… Dites Tara, essaya-t-il cependant, est-ce que vous voulez bien me parler de la victime ? – De Tom ? – Oui. Souvent, c’est important. Désarçonnée par cette question à laquelle elle ne s’attendait pas, Mrs Buchanan songea que, décidément, ce drôle de policier ne ressemblait pas à ceux qu’elle avait déjà croisés. D’un coup, sa méfiance s’estompa, et elle décida finalement de se confier à cet inconnu : – Que voulez-vous que je vous raconte ? Je ne vois pas à quoi cela pourrait bien servir. – On ne sait jamais… En évoquant votre mari, vous pourriez me donner des éléments pertinents auxquels personne n’a peut-être encore jamais fait attention. Ça pourrait être utile. Convaincue, Tara commença : – D’accord… Eh bien voilà, j’ai rencontré Tom peu de temps après sa sortie du Britannia Royal Naval College. Il était sur le point d’embarquer pour sa première mission dans l’océan Indien, à bord d’un porte-hélicoptères. C’était sa dernière soirée à terre, à Glasgow, avec ses copains. Nous avons sympathisé dans un pub, bu quelques verres ensemble, puis nous avons fini la soirée chez moi, sourit-elle, nostalgique. Ensuite, je ne l’ai revu que quatre mois plus tard, au retour de son navire ! plaisanta-t-elle. Avant de conclure : – Cependant, moins d’un an après, nous étions déjà mariés. Un coup de foudre réciproque. – Est-ce que vous vous entendiez bien ? osa demander Sweeney. – Je vous vois venir, vous savez, rétorqua Tara. Puis elle expliqua : – L’homme que j’ai rencontré portait l’un de ces superbes uniformes blancs des officiers de la Royal Navy. Tom était grand, brun, bronzé, sportif, c’était un véritable acteur de cinéma ! dit-elle en souriant à nouveau. J’étais folle de lui… En outre, Tom était un mari attentionné et doux. Il me couvrait de cadeaux, surtout lorsqu’il revenait de mission. C’était sa façon d’essayer de se faire pardonner. J’adorais ça. – Votre mari était sous-marinier ? – Hem, non. Enfin, pas au début… Tom avait suivi une formation très exigeante pour pouvoir servir à bord d’un sous-marin nucléaire. Peu d’officiers étaient retenus. Mais voilà, Tom, lui, avait réussi ! Ce fut un tournant dans sa carrière. Il savait que ce succès le prédestinait aux commandements les plus prestigieux de la Navy. – D’accord. La vie lui souriait, n’est-ce pas ? – Pas exactement. En réalité, Tom travaillait beaucoup. Sa réussite était vraiment le fruit de ses efforts… Après avoir gravi tous les échelons, mon mari était devenu Captain. Puis il avait même servi comme officier en second à bord de l’un des rares sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la Royal Navy. Il en était très fier. Moi aussi, j’étais fière de lui. – Mais alors, rebondit Sweeney, je ne comprends pas : je me suis renseigné sur son parcours, et j’ai lu que votre mari avait subitement arrêté sa carrière, il y a deux ans, pour faire valoir ses droits à la retraite. Que s’est-il passé ? Tara parut subitement perturbée par cette question. Elle inclina la tête, chercha du soutien dans le regard de Debbie puis, après avoir réfléchi, elle expliqua : – Tom était passionné par son métier. Toutefois, passer la moitié de l’année sous l’eau, sans même savoir au fond de quel océan le sous-marin se cache, c’était compliqué à vivre… Tom avait commencé à m’en parler. Il se posait des questions. Il était fatigué, je crois. – Une dépression ? – Non, je ne pense pas. Ça n’y ressemblait pas vraiment. Je dirais plutôt que Tom avait besoin de se reposer. Cela faisait plus de vingt ans qu’il ne se ménageait pas. Il donnait tout pour la Royal Navy. – Alors, qu’avez-vous décidé ? – Au début, mon mari souhaitait simplement prendre une disponibilité. Pour souffler un peu et réfléchir, m’avait-il dit… C’est à ce moment-là qu’il a voulu déménager pour John o’Groats, sur la côte nord. Je crois qu’il ressentait le besoin de s’isoler. – En effet, ce tout petit village est un peu « paumé ». – Oui, ça me changeait de l’effervescence des grands ports, comme Glasgow ou Portsmouth, reconnut Tara. Mais je vous l’ai expliqué : Tom était avant tout un sous-marinier. La solitude ne lui faisait pas peur. Peut-être même en avait-il besoin à ce moment de sa vie. Alors j’ai accepté… Et puis, à John o’Groats, nous habitions une jolie villa face à la mer. Tom ne pouvait pas se passer de l’océan. Il ne supportait pas d’en être éloigné plus d’une semaine… La maison que nous avions achetée donnait directement sur le Pentland Firth, côté Atlantique. On y voyait même les Orcades depuis le salon. Les tempêtes étaient magnifiques à contempler. Tom ne s’en lassait pas. À sa façon, il était heureux. – Avait-il des projets à cette époque ? – Oui, bien sûr. Tom avait évolué dans sa réflexion. Il ne se voyait finalement plus prendre un nouveau commandement dans la Royal Navy, mais plutôt créer sa propre entreprise. – Abandonner la mer ? s’étonna l’enquêteur. – Oh non, le détrompa Tara. Mon mari projetait d’établir une société de croisière aux Seychelles ou aux Maldives. Il y aurait affrété des voiliers à bord desquels les touristes fortunés auraient pu tout à la fois plonger et découvrir les îles… Tom était en train de lever des fonds. Il avait déjà repéré deux ou trois catamarans qu’il souhaitait aménager, et puis tout s’est brutalement arrêté.
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